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Homs : tout ce qui est raconté est à l’envers

Un habitant de Homs, fin observateur de ce qui se passe au jour le jour dans sa ville (*), nous apprend que ce ne sont pas les forces gouvernementales qui ont bombardé la ville de Homs ces dix derniers jours, comme cela a été rapporté par la presse internationale.


Homs - Une "image-document" publiée par Shaam News de l’opposition syrienne.

Tout ce qui nous est raconté par les médias est à l’envers.

Il n’est donc pas vrai selon cet habitant de Homs que celle-ci est pilonnée par l’armée gouvernementale depuis dix jours. Il n’est pas vrai que les autorités syriennes empêchent la Croix-Rouge (CICR) et le Croissant-Rouge d’accéder aux blessés et aux malades. Il n’est pas vrai que Homs est une ville assiégée par les forces gouvernementales. Ce sont quelques centaines de rebelles qui pilonnent, qui massacrent, qui maintiennent une partie de la ville de Homs et de sa population, sous siège.

Silvia Cattori : Les images que nos médias nous présentent de Homs montrent une ville fantôme. Que se passe-t-il dans votre quartier ? Pouvez-vous encore sortir ?

Réponse : Oui nous sortons tout à fait normalement.

Silvia Cattori : Ce n’est donc pas pour vous la période la plus difficile, « la plus sanglante », comme l’affirmait ce matin Valérie Crova sur France Culture ?

Réponse : Non ce n’est pas la période la plus difficile car nous pouvons sortir, aller acheter le pain, sortir de Homs, voyager. Nous avons connu des périodes bien plus dures où nous ne pouvions pas sortir. Le plus dur et préoccupant c’est ce que subissent les familles qui sont séquestrées depuis des mois par les gangs armés [de l’Armée syrienne libre - ndt].

Silvia Cattori : Alors nos médias mentent quand ils disent que Homs est toujours bombardée par l’armée régulière [1] ? Ne vous sentez-vous pas en danger ?

Réponse : Je ne me sens pas personnellement en danger. Premièrement, dans notre quartier tout est calme. Deuxièmement, il n’y a pas à Homs de bombardements de la part des forces du gouvernement. Il y a des tirs à l’artillerie lourde mais ce sont les bandes armées qui pilonnent précisément les lieux où il y a les forces de sécurité. Troisièmement, l’armée régulière n’intervient pas. Seules les forces de sécurité sont présentes.

Silvia Cattori : Nous avons vu, hier encore des images impressionnantes d’immeubles en ruine que l’on attribue aux bombardements de l’armée ?!

Réponse : Les déstructions que vous avez dû voir ne sont pas récentes. Ce sont des images d’immeubles qui ont été détruits pour la plupart lors de la bataille de Baba Amr en février. Ces destructions ne sont pas dues aux bombardements des forces de sécurité. Ce sont des destructions faites par les rebelles selon un procédé qu’ils utilisent depuis des mois. Ils minent un immeuble, ils le font exploser, ils allument des pneus qui produisent une épaisse fumée noire, puis ils fiment ces images tendant à vous croire que l’armée du gouvernement bombarde Homs en permanence. [2].

Silvia Cattori : Cela, le font-ils toujours ?

Réponse : Ils font cela quotidiennement. En réalité il y a des quartiers où les gens vivent normalement. Par contre, notamment dans les vieux quartiers du centre de Homs les gangs se sont mêlés à la population sunnite et chrétienne, celle-ci prise en otage, est en grand danger. Cela représente un carré aux ruelles très étroites qui n’est pas très grand mais difficile d’accès pour les forces de l’ordre. Les gangs en ont miné le pourtour. C’est pourquoi les forces de sécurité doivent mesurer les risques encourus par les familles que les gangs utilisent comme boucliers avant d’y entrer. Ce carré comprend les quartiers de Khaldiye, Warche, Bustan Diwan, Akrama et Hamidieh, aujourd’hui vidé de ses habitants en majorité chrétiens, où les gangs ont pris leurs quartiers et ont vandalisé et brûlé les églises [3]. Nous n’avons pas été élevés en Syrie dans le confessionnalisme. Les forces de sécurité hésitent souvent à intervenir car les gangs se vengent sur les otages. Ils ont jeté les cadavres à l’extérieur des quartiers qu’ils maintenaient sous siège. Oui. Ils jettent les corps…Ils jettent les cadavres des victimes sur la voie publique ligotés avec des chaînes…

Silvia Cattori : Cela s’est-il produit récemment ?

Réponse : Cela s’est produit trois fois la semaine passée. Onze corps ont été trouvés en une semaine.

Silvia Cattori : Des femmes, des enfants ?

Réponse : C’étaient des hommes qu’ils avaient été enlevés dans divers quartiers.

Silvia Cattori : La population de Homs n’est-elle pas préssée de voirces lieux libérés ?

Réponse : Oui bien sûr. Nous, en tant qu’habitants, nous sommes très perturbés de voir que les forces de sécurité n’ont pas cherché à déloger les gangs depuis longtemps. On voudrait qu’elles interviennent et voir Homs totalement débarrassée de ces bandes. Si la décision était prise d’intervenir, les forces de sécurité pourraient les déloger en quelques heures. Elles ne sont pas intervenues jusqu’ici ne voulant pas risquer, par les échanges de tirs avec les rebelles, faire des victimes parmi les quelques huit cent personnes que les gangs utilisent comme bouclier.

Silvia Cattori : Ces « gangs » sont-ils nombreux ?

Réponse : Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est ce qu’ils m’ont fait subir.

Silvia Cattori : Vous avez été vous-même enlevé. Comment avez-vous pu en réchapper ?

Réponse : J’ai été libéré dans le cadre d’un échange, deux mois après mon enlèvement.

Silvia Cattori : Comment vous sentez-vous aujourd’hui ?

Réponse : Je porte toujours les traces des tortures subies depuis qu’ils m’ont relâché [nous ne donnons pas la date pour protéger la sécurité du témoin].

Question de l’interprète : Peut-on vous demander quel genre de tortures ?

Réponse : Au début c’était de la torture physique. Ils me frappaient avec de gros câbles électriques ; ils me cisaillaient le cou, ils menaçaient de m’égorger avec un couteau, ils m’aspergeaient d’eau froide, c’était l’hiver et il faisait très froid. Puis ça a été de la torture psychologique. J’avais tout le temps les yeux bandés, sauf quand ils m’autorisaient à me rendre aux toilettes. J’étais toujours seul. Une seule fois j’ai pu voir un homme qui avait été torturé ; on lui avait arraché toute la peau du dos, il était sanguinolent jusqu’au coude, je voyais l’os sortir. C’était un simple employé de la municipalité. Le simple fait qu’il travaillait pour les autorités locales faisait de lui un allié du gouvernement el-Assad, un ennemi.

Silvia Cattori : France Culture a annoncé aujourd’hui que « la Croix-Rouge regrette l’intransigeance du régime syrien qui interdit au CICR l’accès à la ville de Homs où les blessés attendent des secours depuis 10 jours ». Frédéric Joli, porte parole du CICR en France, interrogé par cette radio [22 juin, 12h30] n’a pas précisé, comme vous le faites, que les raisons qui empêchent l’accès aux quartiers tenus par les rebelles n’incombent pas aux autorités [4]. Tout ce cela serait faux ?

Réponse : Tout cela est totalement faux. Si le gouvernement syrien ne voulait pas laisser les secouristes intervenir, pourquoi aurait-il autorisés les secouristes à entrer en Syrie ? Ce n’est pas uniquement à cause des mines placées aux alentours des quartiers où des gens sont pris en otage qu’il n’a pas été possible aux membres de la Croix-Rouge internationale de secourir les otages. Hier, j’ai vu les véhicules du CICR et du Croissant-Rouge syrien endommagés par les tirs des gangs. Ces tirs les ont obligés à rebrousser chemin.

Les autorités collaborent étroitement avec la délégation du CICR pour pouvoir accéder aux familles prises en otages.

Silvia Cattori : Si je comprends bien, ce dont la Syrie a le plus besoin ce n’est pas de secouristes internationaux. Le problème de votre pays est de savoir comment déloger les groupes armés ?

Réponse : Oui, effectivement. Nous n’avons besoin ni de la Croix rouge internationale, ni d’observateurs, ni d’ONG venant de l’extérieur. En Syrie nous avons tout ce dont la population a besoin. La seule chose dont nous avons besoin, est que des forces extérieures cessent de ravitailler les gangs [l’Armée syrienne libre - ndt], cessent de leur envoyer des armes sophistiquées, des lunettes de vision nocturne, etc. Si le soutien qui est apporté aux gangs depuis l’extérieur cesse, les choses vont se calmer.

Le plus grand problème est que notre gouvernement, qui est pourtant accusé de blocage à l’extérieur, ait autorisé l’entrée d’ONG humanitaires qui nous créent plus de problèmes qu’autre chose. Il y a sans doute des gens honnêtes parmi leurs membres, mais il y a des gens qui ne le sont pas, et dont les témoignages trahissent la réalité aggravant notre situation en donnant une image faussée du gouvernement et de ce qui se passe ici.

Le plus dur pour nous est de savoir que des puissances sont à l’origine de nos souffrances ; que ce sont elles qui soutiennent les gangs. Elles savent que, compte tenu du soutient que le peuple apporte au gouvernement Assad, elles ne pourront mettre à exécution leur projet en Syrie que si le gouvernement Assad tombe.


Image diffusée le 16 juin 2012 par l’opposition syrienne montrant une épaisse fumée au-dessus d’une mosquée à Homs disant qu’elle avait été bombardée par l’armée (Shaam News Network/AFP). En fait, cette mosquée n’a pas été bombardée.

URL de cet article :
http://www.silviacattori.net/article3370.html

Silvia Cattori

(*) Entretien réalisé le 22 juin 2012 et traduit simultanément de l’arabe en français par Mme Rima ATASSI. Pour des raisons évidentes nous ne révélons pas le nom de notre témoin, un cadre indépendant, âgé de 61 ans, qui réside à Homs.



[1L’ensemble des médias montrent des images de bombardements récents par les forces d’el-Assad qui n’ont pas eu lieu. Voir ici quelques exemples :
- « Syrie : Homs toujours violemment bombardée », Le Nouvel Observateur, 14 juin 2012.
http://tempsreel.nouvelobs.com/video/xrjs6r.VID/syrie-homs-toujours-violemment-bombardee.html
- « SYRIE. Homs de nouveau sous les bombes de l’armée », par Le Nouvel Observateur avec AFP, 17 juin 2012.
http://tempsreel.nouvelobs.com/la-revolte-syrienne/20120617.OBS8880/syrie-homs-de-nouveau-sous-les-bombes-de-l-armee.html
- « Syrie : la ville rebelle de Homs de nouveau pilonnée », Le Monde.fr, 17 juin 2012.
http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2012/06/17/syrie-la-ville-rebelle-de-homs-de-nouveau-pilonnee_1720009_3218.html
- « Syrie : l’armée pilonne de nouveau la ville de Homs », RTL.fr, 17 juin 2012.
http://www.rtl.fr/actualites/international/article/syrie-l-armee-pilonne-de-nouveau-la-ville-de-homs-7749629185
- « Syrie : l’armée s’acharne sur Homs et Deraa », Le Point.fr, 21 juin 2012 , un article de l’AFP repris par de nombreux médias.
http://www.lepoint.fr/monde/syrie-l-armee-s-acharne-sur-homs-et-deraa-21-06-2012-1476209_24.php

[2Nous avons visionné quelques vidéos sur la Syrie pour tester la véracité du stratagème décrit par notre témoin. Il s’agit bel et bien de vidéos fabriquées par des professionnels à des fins de propagande. On peut voir que ce sont des montages. Et comme notre témoin le décrit, on peut voir un immeuble exploser, un grand panache de fumée noire, le tout ponctué par les cris « Allah akbar » (Dieu est le plus grand) et les tirs de rafales. Nos télévisions diffusent sans aucune vérification ces vidéos manipulées. Voir :
- « Syrie : Homs violemment bombardée », vidéo de l’AFP, 8 juin, reprise par Libération et de nombreux quotidiens. Il est dit en arabe : « À Homs…le quartier rebelle de Khaldiyé a subi son "bombardement le plus violent depuis le début de la révolte", avec une moyenne de 5 à 10 obus par minute depuis le matin, selon l’opposition ». Tout est falsifié :http://www.dailymotion.com/video/xreq7w_syrie-homs-violemment-bombardee_news
- Le commentaire dit : « Incendie des maisons suite aux tirs des RPG, de l’artillerie, et des chars T72. Allah akbar, le vieux Homs, Allah akbar, la mosquée Khaleb bin al Walid est bombardée. Allah akbar, ou sont les observateurs ? Le vieux Homs, Khaldiye sont bombardes par les RPG et les chars [le 18 juin 2012] ». Il ressort que cette vidéo, prise par un autre angle, dont la description des lieux est faite par la même voix, est tirée de la précédente. Seules les dates diffèrent.
https://www.youtube.com/watch?v=FCpvZjXtyiA&feature=player_embedded
- « Syrie : la province de Homs toujours pilonnée », 19 juin 2012, France 24, montage vidéo de date incertaine, mis sur YouTube et repris par l’ensemble des médias malgré le fait que c’est du bidonnage.
http://www.france24.com/fr/20120618-syrie-internet-pilonnage-province-homs

[3Voir : « Églises vandalisées et désacralisées à Homs », par Silvia Cattori, 19 juin 2012 (dossier d’images transmises par Vox Clamantis)
http://www.silviacattori.net/article3344.html

[4Voir :
- « À Homs, le CICR attend que les bombardements cessent pour accéder aux blessés », france24.com, 21 juin 2012.
http://www.france24.com/fr/20120621-syrie-homs-comite-international-croix-rouge-croissant-bombardements-al-assad-insurges