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Une petite ville martyrisée
Jénine sous les feux de la haine

Il faut obligatoirement passer par Calandia pour se rendre à Jénine. Des foules de Palestiniens se croisent en silence, à cet endroit militairement contrôlé, jamais nettoyé, hideux. Il faut reprendre un "taxi service", à la sortie du check point qui sépare Ramallah de Jérusalem.

30 avril 2003 | - : Israël Palestine


Enfants palestiniens à la recherche de leurs proches dans les ruines de leurs maisons à Jénine (Photo : Charity Crouse, 2002)

Mohammed, le chauffeur, une bonne tête, m’a accueillie avec une grande gentillesse. J’ai pris la dernière place dans le petit taxi bus. Cap sur Jénine.

J’ai croisé le regard des voyageurs déjà installés. Huit hommes jeunes, grands, beaux, timides.

Le chauffeur, s’apprêtait à démarrer quand une jeep a surgi, suivie d’une autre dont le mégaphone hurlait en arabe que plus personne ne devait bouger. Deux policiers en uniforme bleu foncé ont ramassé les pièces d’identités des hommes qui se trouvaient dans le taxi bus. Six autres policiers contrôlaient l’identités de tous les hommes qui se trouvaient dans les parages. Les pièces d’identité collectées les policiers se sont enfermés dans leurs jeeps.

Que ressentaient-ils tous les hommes à cet instant, où, mis dans une position d’infériorité, ils se pliaient si docilement à la force occupante ?

Ces derniers mois des dizaines de milliers d’hommes avaient été enlevés, jetés en prison, sans procès, sans raisons autres que de les avilir. Ils étaient forcés de rester là, à attendre, tandis que les policiers prenaient riaient sans doute de cette nouvelle humiliation qu’ils ne se privaient pas de faire durer. A se demander s’ils allaient être arrêtés, embarqués ?

Quand les policiers ont enfin rendu au les cartes d’identité à tous ses passagers le chauffeur a tout de suite allumé le moteur. Le voyage fut fascinant et pénible à la fois. Fascinant par l’accueil chaleureux que mes compagnons de voyage m’ont réservé. Pénible, à la vue de ces magnifiques paysages bibliques défigurés par la construction des colonies agressives ; toutes pareilles, toutes hideuses, toutes encerclées par des barrières électrifiées. Pénible aussi à la vue des colons arborant le drapeau d’Israël alors que nous étions ici dans un « territoire autonome ».

A l’approche d’un check point en rase campagne, j’ai senti mes compagnons sur le qui vive. Le taxi bus s’est arrêté. Les soldats, mitraillettes pointées sur nous, ont fait signe de sortir. Les hommes se sont exécutés. Alignés en rang d’oignons, silencieux et immobiles, les bras haut au dessus de la tête, les yeux vides, ils s’exécutaient tels des vaincus.

Ils étaient originaires de Jenine et rentraient chez eux. Mais aux yeux des soldats tout palestinien qui voulait se rendre à Jenine ne pouvait être que mal intentionné, suspect.

Froids, suffisants, impolis, les soldats ne leur parlaient pas de manière humaine ; ils aboyaient, leur ont intimé de se dévêtir. Aussi humiliant fut-il, ils ont enlevé leur veste et leur chemise, descendu leur pantalon, sans broncher ni montrer aucune animosité. L’auraient-ils voulu il était risqué de se refuser ou de simplement parler aux soldats surarmés, qui les houspillaient et violaient leur intimité. La tension était palpable quand il est apparu que le plus âgé d’entre eux ne s’était pas exécuté. Et que les soldats l’ont pris à part.

Uniquement les yeux parlaient. Il y avait une force dans leurs regards. La force de l’opprimé qui est sûr de son bon droit ?

C’était clair : l’homme buté ne découvrirait pas sa poitrine, plutôt mourir. Peut-être même avait-il eu ce mouvement de bravoure, parce qu’il avait mesuré qu’en la présence d’un témoin, une femme, les soldats allaient, qui sait, se retenir, et qu’il avait là une chance d’affirmer sa dignité, de résister. Il ne lui avait pas échappé que l’officier avait d’emblée cherché à gagner ma sympathie et qu’il s’était montré fort bien disposé à mon égard.

Ces hommes jeunes, costauds étaient dans une position faible alors que moi je j’étais forte du simple fait de n’être ni Palestinienne ni musulmane.

Quand l’officier a ordonné d’embarquer l’homme buté, un frisson m’a traversée. J’ai tenté de parler avec l’officier avec gentillesse, appelé à un peu d’humanité. A cet instant où les soldats passaient tous les bagages au crible, une petite boîte en carton appartenant à l’homme buté qui leur paru suspecte il lui fut demandé de l’ouvrir. Quel ne fut pas notre soulagement de voir en sortir un poussin tout transi. L’homme buté tenait le poussin dans sa paume, souriait. Toujours est-il que ce petit oisillon apeuré, avait réussi à décontenancer les soldats surarmés, l’air stupide.

Le poussin a retrouvé sa place dans son petit carton et nous dans le Taxi. Tandis que notre petit bus roulait, chacun est resté longuement absorbé dans ses pensées, comme replié dans une espèce de contentement de soi. Cela n’a pas duré. A l’approche de Jénine la tension était vive. Notre chauffeur, de nature souriante, maîtrisée - que j’ai appris à beaucoup aimer en ces minutes glaçantes - glanait des renseignements auprès des rares voyageurs qu’il croisait qui tous confirmaient que l’armée israélienne patrouillait, encerclait Jénine. Et que les hommes qui voulaient y entrer ou en sortir se faisaient souvent arrêter ou refouler. A peine eut-il aperçu un barrage militaire il a coupé le moteur, collecté nos pièces d’identité, puis est sorti du bus. Il a pris soin d’ouvrir sa chemise et, bras levés, il a parcouru les cent mètres qui séparaient son véhicule du barrage militaire.

À sa démarche, lente, hésitante, on comprenait qu’il était anxieux. Il ne faisait qu’accomplir devoir de chauffeur, et ces arrogants, forts de leurs armes, avaient le pouvoir de le traiter en criminel.

Mes compagnons de route, des travailleurs qui revenaient voir leur famille après de longs mois d’absence, devaient, eux aussi, accepter, sans brocher, qu’on leur interdise de circuler dans leur propre pays et qu’on leur tire éventuellement dessus !

Ici, ce n’était pas un barrage comme un autre. C’était un de ces postes de « contrôle mobile », qui s’ajoutent aux centaines de barrages permanents, conçus pour rendre tout déplacement incertain, où que vous alliez en Palestine.

Quand ils sont venus vers le bus ils se sont comportés de manière obscène. Ils hurlaient, prenaient manifestement plaisir à humilier ces hommes dignes qui n’avaient d’autre choix que de se laisser maltraiter et de regarder leurs tortionnaires examiner les pièces d’identité, sans rien montrer de leur ressenti.

A ce moment là, j’ai compris que ces soldats, qui ont grandi dans la haine "des Arabes", avaient perdu le sens le l’humain, n’avaient plus de garde-fous. Et que de ce fait, ils étaient très dangereux.

Tout cela était révoltant. La vie des Palestiniens était sans cesse menacée. Ils étaient immensément seuls face à ces brutes ! Pourquoi le monde refusait-il de voir qu’il y avait une obligation morale à les protéger, à les défendre face à la brutalité d’Israël ?

Après nous avoir terrorisés, en usant de ce rituel qui devait mettre les occupés sous une extrême pression, les soldats nous ont ordonné de déguerpir.

Nous avons repris nos places puis le silence a pris le dessus. Jusqu’à ce que, notre merveilleux chauffeur, après avoir fait de multiples détours, nous a fait comprendre que cette fois Jénine était à notre portée. Au moment émouvant de la séparation, c’est avec un pincement au cœur que j’ai vu le chauffeur s’en aller de son côté.

Jénine ! Une ville mise en lambeaux. Meurtrie. La joie d’y être. Puis l’effroi. L’arrivée soudaine de chars et de jeeps d’où des soldats, invisibles, ont commencé à tirer sur les passants, sur des enfants essentiellement, qui avaient le malheur de se trouver là. L’armée la plus aguerrie du monde tirait sur des enfants, sur des gens qui ne combattaient pas.

Les ambulances hurlaient. Les gens hurlaient. Puis, par hauts parleurs, les soldats ont proclamé que c’était le couvre feu. Il fallait rentrer au plus vite, quitter la rue.

Jénine, avec ses maisons délabrées, ses ruelles défoncées, ses enfants en haillons, faisait mal à voir.

Quel scandale ! Alors qu’il eût fallu voler à son secours, rien, tout est resté en l’état depuis le carnage d’avril 2002 où en quelques heures, l’armée israélienne avait bombardé, rasé, pulvérisé cinquante années de vie, laissé des milliers de Palestiniens à la rue !

J’ai trouvé là Tobias, un volontaire de l’International Solidarity Movement, qui, après six mois passés ici, ne se résignait pas à l’idée de devoir s’en aller. Il s’était fortement attaché à ces gens. Il se sentait très concerné par leur détresse et le fait qu’Israël leur envoi sans cesse des soldats pour les brutaliser, les arrêter, les assassiner.

Le 5 avril 2003 il se trouvait ici, quand les soldats ont tiré sur eux, fracassé le visage de Brian Avery, Brian Avery, un jeune américain de 24 ans. Malgré ses graves blessures, Brian, qui a subi des opérations de reconstruction lourdes et restera mutilé à vie, garde un moral d’acier.

Tobias n’à pas 30 ans ; il est réservé, réfléchi. Sur la violence croissante de l’armée, la dureté de la vie ici, Tobias m’a répondu doucement : « C’est horrible ce qui se passe ici. Les Palestiniens portent un lourd fardeau. Je ne fais que porter ma part. Ma souffrance au cours des mois passés ici, n’est rien en comparaison de ce que les Palestiniens ont subi quotidiennement pendant 38 ans d’occupation 38 années de souffrances continues. Je voudrais rester ici, continuer à participer à cette action de solidarité même si, parfois, devant la gravité de la situation, j’éprouve un sentiment d’impuissance. »

Sur son engagement, son avenir, il a répondu très posément : « Suédois ou Palestinien, cela ne fait pas de différence pour moi. D’où que l’on vienne, quand on croit en quelque chose, on peut tous contribuer, chacun à sa manière, à changer les choses ».

Sur la mort violente omniprésente ici, Tobias a dit gravement : « Je suis atteint en ce moment. J’ai besoin d’aller me reposer. En même temps je vois arriver l’heure du départ avec angoisse. Oui, je pense que tous les morts et les blessés m’ont marqué. J’ai vu de mes yeux 38 personnes tuées. Je ne serais pas humain si je disais que cela ne m’a pas affecté. Certes c’est dur, mais j’aimerais que l’on sache que toute personne qui vient ici peut contribuer à améliorer le sort des gens et les soutenir dans leur résistance pacifique. J’apprécie et admire tous ces volontaires qui sont venus en Palestine, et qui, après s’être engagés ici, vont dire au monde ce qu’ils ont vu ».

Sur la générosité et la gentillesse de la population Tobias s’est exprimé avec une émotion à peine contenue : « A Jénine les gens sont terriblement pauvres. Quand les Etats-Unis ont bombardé l’Irak, ils ont souffert ; ils ont fait des collectes pour envoyer des livres scolaires aux enfants irakiens. Cela les a beaucoup démoralisés de voir leurs frères irakiens vaincus ».

Tobias s’est brusquement levé de sa chaise, il a reconnu le bruit des chars. Il a couru à la fenêtre pour voir de quel côté ils venaient. Puis nous avons vu passer des hélicoptères et des avions. Nous avons vu se lever en plein ciel des énormes boules de feu qui éclairaient Jénine comme en plein jour et la rendaient encore plus vulnérable.

Ici notre cœur s’est resserré. Nous nous sommes sentis très en peine pour ces Palestiniens qui même la nuit ne peuvent trouver de repos.

C’est avec une profonde indignation que j’évoque leur épouvantable et angoissant quotidien. Leur vie est emplie d’effroi et d’incertitudes à cause de la violence entretenue par les soldats d’Israël.

Silvia Cattori

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