écrits politiques
English    Français    Italiano    Español    Deutsch    العربية    русский    Português
Une petite ville martyrisée
Jénine sous les feux de la haine
Il faut obligatoirement passer par Calandia pour se rendre à Jénine. Des foules de Palestiniens se croisent en silence, à cet endroit militairement contrôlé, jamais nettoyé, hideux.
Il faut reprendre un "taxi service", à la sortie du check point qui sépare Ramallah de Jérusalem. Mohammed, le chauffeur, avait une bonne tête. J’ai pris la dernière place dans le petit taxi bus. Cap sur Jénine.

Enfants palestiniens la recherche de leurs proches dans les ruines de leurs maisons à Jénine (Photo : Charity Crouse, 2002)

J’ai croisé le regard des voyageurs déjà installés. Huit hommes minces, beaux, discrets, timides.

Le chauffeur, s’apprêtait à démarrer quand une jeep de la police a surgi, suivie d’une autre munie d’un mégaphone qui hurlait en arabe que personne ne devait bouger. Deux policiers israéliens ont pris les pièces d’identités des hommes du taxi bus. Six autres soldats contrôlaient les papiers de tous les hommes qui se trouvaient dans les parages. Pas un homme ne s’est rebiffé. Une fois les pièces collectées -avec une déconcertante facilité- les policiers se sont enfermés dans leurs jeeps.

Les hommes, privés de leurs papiers, étaient forcés de rester là, à attendre, pendant que les soldats prenaient tout leur temps, riaient de cette nouvelle humiliation qu’ils leur infligeaient.

Allaient-ils être arrêtés ? Que ressentaient-ils à en eux-mêmes ces hommes qui, mis dans une position d’infériorité, se pliaient sans rien laisser paraître ?

Ces derniers mois des dizaines de milliers de Palestiniens ont été enelvés, jetés en prison, comme ça, à l’occasion de ce genre de contrôle, emprisonnés pour des périodes plus ou moins longues, sans procès, sans raisons autres que de les avilir.

Le voyage fut fascinant et pénible à la fois.

Fascinant par l’accueil spontané et chaleureux que mes compagnons de voyage m’ont réservé. Pénible, à la vue de ces magnifiques paysages, d’antiques collines, défigurés par la construction de colonies agressives, toutes pareilles, toutes hideuses, totes retranchées derrière des barrières électrifiées, entourées de campements militaires truffés de soldats.

Des colonies que mes compagnons de route, à qui ces terres ont été volées, regardaient en silence avec une expression de tristesse mêlée de lassitude, mais aussi de rage contenue. Pénible aussi à la vue de ces véhicules conduits par des colons circulant en toute tranquillité d’une colonie juive à une autre ; ou encore à la vue de blindés arborant, eux aussi, le drapeau d’Israël, alors que ces Palestiniens n’avaient pas le droit de mettre pied à terre.

A l’approche d’un check point en rase campagne, j’ai senti mes compagnons sur le qui vive. Le taxi bus s’est arrêté. Les soldats, mitraillettes pointées sur nous, nous ont fait signe de sortir. Les hommes, alignés en rang d’oignons, sont restés là immobiles, les bras haut au dessus de la tête, les yeux vides, tels des vaincus.

Je me répétais que, si les soldats me demandaient où j’allais, je ne devais par trop savoir. Car Jénine, était considérée comme particulièrement suspecte par les forces d’occupation. A leurs yeux, quiconque voulait se rendre à Jénine ne pouvait être que mal intentionné, suspect lui aussi.

Froids, suffisants, impolis, les soldats ne parlaient pas aux Palestiniens ; ils aboyaient. Et leur signifiaient de se dévêtir, en pointant leur arme.

Les hommes ont enlevé leur veste et leur chemise et descendu un bout de leur pantalon, sans broncher ni montrer aucune animosité. L’auraient-ils voulu il leur était impossible de se refuser, de défier ces soldats surarmés, fermé à tout dialogue, qui violaient leur pudeur. Leur soumission était totale en apparence.

Seul le plus âgé, la trentaine, ne s’est pas exécuté. Pendant que le soldat menaçait l’insoumis de son arme, ses compagnons étaient tenus en joue. Pourquoi fallait-il traiter des hommes de la sorte ?

Uniquement les yeux parlaient. Il y avait une force dans les regards immobiles de ces hommes humiliés ! Une force magnétique ! La force et la fierté de l’opprimé qui est sûr de son bon droit.

C’était clair : l’homme buté ne découvrirait pas sa poitrine. Il ne cèderait pas, plutôt mourir. Peut-être même avait-il eu ce mouvement de poignante bravoure, parce qu’il avait mesuré qu’en la présence d’un témoin étranger, ces brutes allaient se retenir, qu’il avait là peut-être une occasion d’affirmer sa dignité, de leur résister un peu sans trop risquer. Il ne lui avait pas échappé que l’officier paraissait fort bien disposé à mon égard, qu’il avait d’emblée cherché à gagner ma sympathie. Preuve que des considérations ethniques guidaient également leur attitude.

A la vue de ces hommes si démunis, si vulnérables, alors que je me trouvais si protégée du simple fait de n’être pas née Palestinienne, de n’être pas Arabe - ce qui me donnait, aux yeux des Israéliens, des droits que l’on déniait aux Palestiniens - je me suis sentie honteuse.

Quand, hors de lui, l’officier a demandé aux soldats d’embarquer l’homme buté, un frisson m’a traversée. J’ai alors cherché ses yeux, à moitié cachés par le casque, pour tenter d’y entrevoir un semblant d’humanité.

A mon grand soulagement, l’atmosphère pesante, où ce rapport de force inégal nous avait plongés, a paru s’alléger.

Mais, alors que les soldats passaient nos effets au crible, une petite boîte en carton appartenant à l’homme buté a soulevé leur méfiance, les a faits se reculer. Ordre a été donné à son propriétaire, de l’ouvrir.

Il en est sorti un poussin tout transi. Le soldat, avait l’air stupide. L’homme buté, le poussin dans sa paume, souriait. Ce petit oisillon apeuré, avait réussi à décontenancer toute une troupe lourdement armée. Le poussin a repris sa place dans son petit carton et nous dans le véhicule.

Tandis que le petit bus roulait, chacun s’est absorbé dans ses pensées, comme replié dans une espèce de contentement de soi. Cela n’a pas duré. A l’approche de Jénine j’ai senti croître la tension.

Le chauffeur, de nature souriante, maîtrisée - que j’ai appris à beacoup aimer en ces minutes glaçantes - glanait des renseignements auprès des rares chauffeurs qu’il croisait. L’armée israélienne patrouillait, encerclait Jénine. Les hommes qui voulaient y entrer ou en sortir se faisaient régulièrement maltraiter, arrêter.

A peine eut-il aperçu des véhicules militaires, avant même qu’on lui ordonne quoi que ce soit, le chauffeur a coupé le moteur, collecté nos pièces d’identité, puis est sorti du bus. Il a ouvert sa chemise et, bras levés, il a parcouru les cent mètres qui nous séparaient de l’attroupement de soldats et du chars qui les couvrait.

À sa démarche, lente, timide, on comprenait que Mohammed était anxieux. Ce brave chauffeur désarmé ne faisait qu’accomplir son simple devoir. Et ces arrogants, fort de leurs armes, avaient le pouvoir de l’arrêter, de le refouler, de l’insulter, de le tuer.

Mes compagnons de route, des travailleurs qui revenaient voir leur famille après de longs mois d’absence, devaient eux aussi se plier, se soumettre, accepter sans brocher qu’on leur interdise de circuler dans leur propre pays et qu’on leur tire éventuellement dessus !

Ici, ce n’était pas un barrage comme un autre. C’était un de ces postes de « contrôle mobile », en rase campagne, où l’arbitraire est la règle. Ces postes mobiles, ajoutés aux centaines de barrages fixes, rendent votre route incertaine, où que vous alliez en Palestine.

Les soldats ont commencé à examiner les pièces d’dentité. Puis Mohammed est revenu avec eux. Ils se sont comportés de manière obscène. Ils hurlaient. Ils prenaient manifestement plaisir à humilier ces gens qu’ils considèrent plus bas qu’eux, qui n’avaient d’autre choix que de se laisser maltraiter, de subir en silence, de regarder fixement leurs tortionnaires, sans rien montrer de leur aversion, avec ce détachement des vaincus.

J’ai éprouvé de la répulsion.

A ce moment là, j’ai compris que ces soldats, élevés dans la haine "des Arabes", avaient perdu le sens le l’humain. Ces hommes n’avaient plus de garde-fous. Et de ce fait, ils étaient très dangereux.

Tout cela était inadmissible. La vie de ces Palestiniens était si menacée. Et, hormis quelques rares témoins, ils étaient si immensément seuls !

Cela me déchirait la poitrine. Pourquoi le monde refusait-il de voir qu’il y avait une obligation morale à protéger ces populations ?

Après nous avoir terrorisés, en usant de ce rituel étudié de façon à mettre les gens en condition, les soldats nous ont ordonné de déguerpir.

Nous avons repris nos places et sommes restés muets pendant le reste du parcours tant la tension avait été grande et nous avait laissé vides.

Jusqu’à ce que, notre merveilleux chauffeur, après de multiples détours en passant par des routes agricoles, nous a fait comprendre que cette fois nous étions saufs.

C’est avec une grande émotion que j’ai retrouvé Jénine .

Au moment émouvant de la séparation, Mohammed m’a témoigné sympathie et respect. Il a cru bon de me dire que ma présence lui avait rendu un fier service. Que sans un témoin les choses sont infiniment plus incertaines.

C’est avec un pincement au cœur que je l’ai regardé s’éloigner.

Jénine ! Une ville meutrie à jamais par la guerre d’Israël. Une ville mise en lambeaux !

C’est avec effroi que j’ai aperçu l’arrivée soudaine de chars et de jeeps d’où des soldats, invisibles, ont commencé à tirer sur les passants, des enfants essentiellement, qui avaient le malheur de se trouver là ; puis à jeter des grenades assourdissantes, des grenades asphyxiantes.

L’armée la plus aguerrie du monde tirait sur des enfants, sur des gens désarmés, qui ne combattaient pas. Et le monde continuait de faire mine de l’ignorer !? Tout cela est bouleversant.

Les ambulances hurlaient. Les gens hurlaient. C’était terrifiant. Puis, par hauts parleurs, les soldats ont proclamé que c’était le couvre feu. Il fallait rentrer au plus vite, quitter la rue.

Jénine, avec ses maisons délabrées, ses ruelles désolées, ses enfants en haillons, fait mal à voir. Où est le monde ?

Quel scandale ! Alors qu’il eût fallu voler à son secours, rien, tout est resté en l’état depuis le massacre d’avril 2002 où en quelques heures, l’armée israélienne avait bombardé, rasé cinquante années de vie, laissé des milliers de Palestiniens à la rue !

J’ai trouvé là Tobias, un volontaire de l’International Solidarity Movement (l’ISM), qui, après six mois passés ici, ne se résignait pas à l’idée de devoir s’en aller. Il s’était fortement attaché à ces gens. Il se sentait très concerné par leur détresse et le fait qu’Israël envoi ssans cesse des soldats assassiner de cette façon gratuite.

Il y a quelques jours les soldats ont fracassé le visage de Brian Avery, un jeune américain de 24 ans. Malgré ses graves blessures, Brian, qui a subi des opérations de reconstruction lourdes et restera mutilé à vie, garde un moral d’acier.

Sur la violence croissante de l’armée, la dureté de la vie ici, Tobias m’a répondu doucement : « C’est horrible ce qui se passe ici. Les Palestiniens portent un lourd fardeau. Je ne fais que porter ma part. Ma souffrance au cours des mois passés ici, n’est rien en comparaison de ce que les Palestiniens ont subi quotidiennement pendant 38 ans d’occupation 38 années de souffrances continues. Je voudrais rester ici, continuer à participer à cette action de solidarité même si, parfois, devant la gravité de la situation, j’éprouve un sentiment d’impuissance. » Tobias n’à pas 30 ans ; il est réservé, réfléchi.

Sur son engagement, son avenir, il m’a dit très posément : « Suédois ou Palestinien, cela ne fait pas de différence pour moi. D’où que l’on vienne, quand on croit en quelque chose, on peut tous contribuer, chacun à sa manière, à changer les choses ».

Sur la mort violente omniprésente ici, Tobias m’a confié gravement : « Je suis atteint en ce moment. J’ai besoin d’aller me reposer. En même temps je vois arriver l’heure du départ avec angoisse. Oui, je pense que tous les morts et les blessés m’ont marqué. J’ai vu de mes yeux 38 personnes tuées. Je ne serais pas humain si je disais que cela ne m’a pas affecté. Certes c’est dur, mais j’aimerais que l’on sache que toute personne qui vient ici peut contribuer à améliorer le sort des gens et les soutenir dans leur résistance pacifique. J’apprécie et admire tous ces volontaires qui sont venus en Palestine, et qui, après s’être engagés ici, vont dire au monde ce qu’ils ont vu ».

Sur la générosité et la gentillesse de la population Tobias s’est exprimé avec une émotion à peine contenue : « A Jénine les gens sont terriblement pauvres. Quand les Etats-Unis ont bombardé l’Irak, ils ont souffert ; ils ont fait des collectes pour envoyer des livres scolaires aux enfants irakiens. Cela les a beaucoup démoralisés de voir leurs frères irakiens vaincus ».

Soudain, Tobias s’est brusquement levé de sa chaise car il a reconnu le bruit des chars. Il a couru à la fenêtre pour voir de quel côté ils venaient. Puis nous avons vu passer des hélicoptères et des avions. Et, dans le ciel, des énormes boules de feu qui éclairaient Jénine comme en plein jour et la rendaient encore plus vulnérable. Et nous nous sommes sentis très en peine pour ces Palestiniens qui ne peuvent jamais trouver aucun repos.

C’est avec une profonde révolte que j’évoque ici leur épouvantable quotidien empli d’effrois, d’angoisses, et d’incertitudes à cause de l’impitoyable oppression exercée par l’Etat d’Israël.

Silvia Cattori

Toutes les versions de cet article :
- Jenin under hatred