Les premiers bombardements sur Bagdad, le 20 mars 2003
Et nous, citoyens du monde, nous qui ne voudrions rien de tout cela, et qui en tremblons, nous qui voudrions empêcher ces criminels de continuer à verser le sang des Arabes, nos frères humains, nous qui, avec la meilleure des volontés, n’avons pu empêcher la folie furieuse de Bush et de Blair de se propager, nous qui n’avons pu arrêter les démagogues qui trouvent normal que des pays démocratiques aillent déverser un déluge de fer et de feu sur la tête des Arabes et répandre la désinformation à leur sujet, il ne nous reste plus qu’à mobiliser nos forces pour continuer de nous opposer à la guerre.
Avec les boucheries de demain en Irak, les quinze Palestiniens assassinés aujourd’hui, et ceux qui leur succèderont, pourront passer encore plus inaperçus. Tout le monde comprend désormais ce qu’est cette nouvelle « justice internationale » et ce que promet le « nouvel ordre » proclamé par M. Bush.
Et dire que l’Union européenne, dont l’aspiration première était de servir la paix et la sécurité, s’est associée jusqu’à hier à toutes les guerres injustes et illégales voulues par les bellicistes états-uniens depuis 1991 et nous laisse si démunis aujourd’hui. Ceux qui ont cru en l’Union européenne ont de quoi déchanter et tout à craindre pour demain. Ses États membres, désunis, affaiblis par l’extraordinaire légèreté avec laquelle l’Union a géré tous ces cruels conflits où les Etats-Unis et Israël sont engagés pour leurs intérêts, n’ont plus notre confiance. À quinze, l’Union européenne s’est montrée totalement inconsistante. À vingt cinq, elle sera inquiétante.
De quels nobles idéaux nos élus pourront-ils encore nous parler ? Les États européens ont déjà connu bien des égarements. Mais, dans cette crise-ci, il aura suffi d’une poignée de charlatans comme Blair, Aznar, Berlusconi, pour les jeter dans un gouffre. L’Union européenne n’aurait jamais dû s’inféoder à l’OTAN, comme elle l’a fait, ni s’associer à tous ces va-t-en guerre qui humilient les peuples à coups d’interventions dites « préventives », sans se soucier des conséquences désastreuses pour les populations et de leurs effets destructeurs à long terme.
De quelle légitimité la « communauté internationale » pourra-t-elle encore se prévaloir, alors que tant de gouvernements se sont associés, plusieurs fois déjà en treize ans, aux agressions de dirigeants qui pratiquent le terrorisme d’État et qui piétinent les petits pays en violant le droit international ?
Les Etats-Unis et Israël, forts d’un armement qui les a rendus invincibles, peuvent-ils continuer de dominer d’autres États faibles, en toute illégalité, et demeurer impunis pour leurs violations du droit ? La liste est longue des pays qui ont capitulé devant leurs pressions et leurs visées impériales.
Aujourd’hui, le monde a compris que, si des pays réputés « démocratiques » nous jettent dans des guerres aussi illégitimes que monstrueuses, c’est pour obéir aux intérêts particuliers des groupes d’influence que l’on sait, et non pas pour servir des principes moraux et des valeurs universellement reconnues. Ces groupes sont représentés par des personnages inquiétants, comme Richard Perle ou Paul Wolfowitz. Ils dominent les institutions politiques, diplomatiques, et économiques du monde. Ils contrôlent les médias. Ils ont le soutien inconditionnel d’intellectuels serviles et démagogues qui défendent pied à pied les intérêts d’Israël avant tout autre intérêt, avant les intérêts de l’humanité entière. Ce sont des groupes pro-israéliens, très proches du pouvoir de décision à Washington, qui fabriquent des pseudo ennemis, enveniment à dessein les conflits, voire les provoquent en jetant de l’huile sur le feu pour pouvoir justifier ultérieurement des interventions militaires brutales et ensuite s’installer durablement dans les régions où ils considèrent avoir des intérêts stratégiques.
Il ne faut plus avoir peur de dénoncer ces groupes qui, à l’intérieur des états « démocratiques » les plus militarisés de la planète, agissent dans le mépris de la légalité internationale et n’hésitent pas à écraser dans le sang des peuples innocents pour servir leurs intérêts les plus sordides. Leur seul langage est celui de la force. Alors qu’ils en ont fini avec les communistes, ce sont aujourd’hui les Arabes qui sont dans leur ligne de mire. Aux Irakiens ils disent : vous nous donnez votre pétrole à 3 dollars le baril ou on vous liquide. Aux Palestiniens ils disent : partez ou on vous écrase. C’est ainsi, par l’arrogance et le mépris, que l’État raciste d’Israël opère cyniquement depuis plus de 50 ans et que les Etats-Unis agissent, là où ils ont des visées stratégiques.
L’Europe peut-elle, continuer de laisser quelques géants écraser tous les petits pays de la planète, écraser les Irakiens, humilier et affamer les Palestiniens, écraser les Afghans, menacer tous les peuples qui leur déplaisent, pour assurer leur domination ?
Ces sales guerres, qui défendent avant tout les intérêts d’Israël, n’auraient peut être jamais eu lieu s’il n’y avait pas eu la pression permanente du lobby pro-israélien, si influent aux Etats-Unis. Ce lobby a pesé de tout son poids dans les décisions bellicistes du Pentagone et de la Maison Blanche.
Tout le monde a vu le complot qui s’est tramé autour de l’Irak. Il se trouve toujours des intellectuels, - présentés comme progressistes mais qui sont en réalité les alliés objectifs d’Israël et des Etats-Unis - prêts à encenser et à légitimer les basses manœuvres des fauteurs de guerre. Je veux parler de cette poignée de propagandistes qui, comme Pascal Bruckner, Bernard Kouchner, Alexandre Adler, Alain Finkielkraut, sont constamment invités sur le petit écran à venir déverser leurs boniments, toujours orientés - ouvertement ou subtilement – en faveur de la guerre et contre les Arabes. Quant à André Gluksmann, et Bernard Henri-Lévy, qui s’indignent à raison des exactions de la Russie contre les Tchétchènes, pourquoi ne s’indignent-ils jamais des exactions d’Israël contre les Palestiniens et des Etats-Unis contre les Irakiens ? Se prévaloir de la défense des droits humains comme ils le font, n’est qu’un emballage pour cacher l’inavouable et tromper l’opinion sur la fausse nécessité de mener des offensives sanglantes.
Ces nouveaux imposteurs se sont cette fois démasqués. Cette fois, même les enfants ont compris dans quel camp ils se sont toujours situés, et que la mainmise brutale des agresseurs états-uniens sur l’Irak qu’ils soutiennent si activement, est étroitement liée à la mainmise brutale des colonisateurs israéliens sur la Palestine.
Alors même qu’ils ne sont pas nombreux, ces gens monopolisent les médias. Ils ne sont jamais à court d’arguments trompeurs pour justifier l’injustifiable. Ils sont prêts à s’associer avec le diable pour voir réduit en cendres l’Irak, au bénéfice d’Israël. En effet, l’ouverture par les Etats-Unis de ce nouveau front au Moyen Orient est une aubaine pour Israël ; il se sent déjà les mains libres, pour continuer sa sale besogne à l’encontre des Palestiniens, qui ont beau crier, mais que nul n’entend. Tous les jours, les militaires israéliens poursuivent leurs exactions et leurs vols de nouvelles terres pour y installer des colons fanatisés, qui arrivent nombreux, de France et d’ailleurs. La question irakienne vient de dessiller bien des yeux. Les voilà mis à nus ces ardents partisans des racistes qui ne rêvent que d’en découdre avec les Arabes, en Palestine et en Irak. Ils s’avançaient masqués, ces « nouveaux philosophes » manichéens. Mais, en ce triste printemps 2003, ils se sont découverts. Ils n’arriveront plus à convaincre les naïfs de leur bonne foi.
Ce n’est pas la fonction des intellectuels que de mentir et de faire de la désinformation communautariste. Les récentes prises de position pour ou contre la guerre en Irak ont été une sorte de révélateur. Chacun a compris qui était qui dans ce sinistre théâtre d’ombres. Chacun a compris pourquoi ces ardents supporters des interventions militaires contre les ennemis d’Israël, nous disent aujourd’hui que cette guerre, si lourde de conséquences, est une bonne guerre.
Ils ne sont ni si modernes ni si antitotalitaires qu’ils ont bien voulu le faire croire. Il apparait clairement aujourd’hui qu’ils ont toujours justifié toutes les agressions visant à écraser les Arabes. Cassants, durs, sans nuances, ils prêchaient, hier, la haine du communisme, aujourd’hui, la haine de l’ « islamisme ». Ils ont toujours manipulé des syllogismes mortifères. C’est pourquoi la doctrine de l’« axe du mal » leur va comme un gant. Cela n’a pas empêché le réveil de beaucoup de ceux qui avaient eu la naïveté d’acheter leurs bouquins et bu leurs paroles. Aujourd’hui l’opinion sait qui ils sont et quels buts ils poursuivent.
La tragédie irakienne est un formidable révélateur.
Le 15 février 2003, une sorte de miracle s’est produit. La société civile mondiale s’est révélée à elle même, dressée pour dire non à l’abjection et dénoncer les graves manquements d’une soit disant « communauté internationale », régulièrement invoquée par M. Bush, et qui a perdu toute crédibilité.
Jamais l’histoire humaine n’avait connu pareille mobilisation. Ceci a considérablement infléchi le courant. Dès lors que, dans le monde, quarante millions de personnes, au moins, sont descendues dans les rues pour protester contre la guerre, les politiciens et les grands médias, que la doctrine des faucons avait à demi bridés, ont dû compter avec une opinion qui prenait radicalement leur contre pied, qui exprimait cette vérité simple : que rien au monde ne peut justifier une guerre préventive contre un état souverain et des civils. Malheureusement cette mobilisation est arrivée trop tard pour pouvoir empêcher cette guerre absurde. Mais qui sait, peut-être sera-t-elle capable d’empêcher la prochaine ?
Les Irakiens ont peur. Ils restent dignes malgré tout. Ils savent déjà ce qu’est l’enfer. Ils ne méprisent pas la vie, mais ils n’ont rien pour se protéger des bombes. L’Irak n’est pas la Suisse avec des montagnes et des fortins et des abris bétonnés pour se cacher. Les Irakiens n’ont, tout comme les Palestiniens, que leur foi en Dieu et des maisons en ruines pour tout refuge.
La Palestine est une tragédie dans la tragédie. Elle est indissociablement liée à celle qui va frapper si durement et si durablement l’Irak. En s’apprêtant à coloniser l’Irak, les stratèges du Pentagone et de l’armée israélienne font d’une pierre deux coups : ils assomment tout le camp arabe d’un côté, et renforcent les colonisateurs israéliens de l’autre. La Palestine a servi secrètement de laboratoire aux forces spéciales de l’armée états-unienne, et les Palestiniens de cobayes. Les agents du Mossad et de la CIA ont travaillé main dans la main durant ces longs mois où Sharon a pris pour cible deux mille enfants palestiniens, et décapité ainsi préventivement la résistance de ces futurs combattants de la liberté.
Les troufions états-uniens ont donc accompagné les troufions israéliens en Palestine occupée ; ils ont suivi leurs actions meurtrières, histoire de se faire la main en matière d’exactions contre des civils et de destruction de quartiers maison par maison, avant de se faire expédier en Irak. Ils étaient, à Jénine, Naplouse, Tulkarem, les témoins complices de tous les massacres. Les Israéliens sont experts en effet, dans la traque à l’homme, experts en ratissages, experts en destructions, experts en interrogatoires sous la torture, experts en étouffement, d’une société. Les forces spéciales états-uniennes que l’on infiltre aujourd’hui en Irak se sont préparées, en Palestine, aux prises d’assauts de quartiers densément peuplés. Le massacre de milliers de civils Palestiniens en zone urbaine, les rafles de maison à maison, a été le prélude à l’offensive contre l’Irak.
Les souffrances des Irakiens serviront-elles au moins à provoquer une prise de conscience ?
Il faut noter, en tous cas, que les débats qui ont précédé la guerre ont, cette fois, servi de catalyseur. Cette tragédie, voulue par de froids calculateurs, a mis en pleine lumière certaines vérités. C’est pourquoi des volontaires venus du monde entier partent aujourd’hui en Palestine, en Irak, pour tenter de s’interposer, avec leurs mains nues, entre les agresseurs et les victimes. Ils comblent par là le vide laissé par l’ONU. Ils n’ont rien de bien concret à donner à ces pauvres gens, hormis leur humilité et une forme irremplaçable de reconnaissance qui les touche au cœur : ceux qui ont été longuement méprisés, violentés, se sentent soudain redevenir des humains parmi les humains.
Certains de ces volontaires, comme Rachel Corrie [1], l’ont payé de leur vie. Si vous leur demandiez pourquoi ils prennent ces risques, ils vous répondraient, comme Genet jadis : « Je vais en Palestine (en Irak) parce que les Palestiniens m’aident à vivre ». On ne peut mieux dire. Ces peuples humiliés qui ont tout perdu sont des plus généreux et se contentent de se sentir reconnus comme les victimes d’une grande injustice.
Je demande ici aux imposteurs cités plus haut, pourquoi quand Sharon lance des obus d’une tonne sur les enfants de Gaza, ce n’est pas un crime contre l’humanité, et quand ce sont des enfants qui lancent des pierres ou se font exploser par désespoir c’en est un [2]. Parce qu’ils ne sont pas israéliens ou états-uniens ?
Pourquoi cette indignation et cette pitié à géométrie variable, je me le demande sans fin.
Silvia Cattori
[1] Voir : « Gaza, le pays des oranges tristes » , 10 mai 2003 http://www.silviacattori.net/article166.html
[2] Amnesty international a qualifié les attentats suicides, perpétrés par des jeunes Palestiniens de « crimes contre l’humanité ».