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Un article de Ramzy Baroud
Gaza : même moment, même endroit

Bien des phrases-clés ont été présentées pour expliquer la dernière attaque militaire d’Israël contre Gaza, qui a fait des dizaines de morts et de blessés. Le Premier Ministre Benjamin Netanyahou gonfle ses muscles en préparation des élections générales de janvier, suggèrent certains. C’est la manière d’Israël de tester l’administration du Président égyptien Mahmoud Morsi, commentent d’autres. C’était un sévère message à l’Iran, ont dit d’aucuns. Ou qu’Israël affirme simplement ses capacités de « dissuasion ». Et ainsi de suite.

4 décembre 2012

Mais il y a plus que ces analyses pré-digérées. Il y a quatre ans qu’Israël avait rebattu les cartes dans une démonstration de force sans entraves. La dernière fois qu’il l’avait fait, c’était lors d’une guerre de 22 jours baptisée « Opération Plomb durci ». Il avait alors tué plus de 1.400 Palestiniens et en avait blessé plus de 5.000. Mis à part les tenants ultra-conservateurs d’Israël, le consensus fut, y compris parmi les nombreuses organisations onusiennes et internationales pour les droits humains : Israël a commis des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, méritant les tribunaux internationaux et un juste châtiment.

Bien sûr, rien de cela n’a eu lieu. Le gouvernement et les médias étatsuniens se sont tenus comme un bouclier impénétrable entre les criminels de guerre israéliens présumés et ceux qui osaient lancer ces accusations. Quatre ans plus tard peu de choses ont changé. Naguère comme aujourd’hui, Israël se lançait dans des élections nationales et comme la « sécurité » est la stratégie immuable d’Israël en politique intérieure comme en politique internationale, on se rendit compte subitement que Gaza posait une « menace sécuritaire », et devait donc être éliminé ou au moins recevoir une bonne leçon. Peu importe qu’une trêve était entrée en vigueur et qu’elle était généralement respectée, et que c’est Israël qui avait provoqué les factions palestiniennes à riposter – la riposte a été considérée elle-même comme l’acte initial d’agression, comme les médias occidentaux dominants l’ont volontairement avalisé.

En 2008, Barack Obama a été élu président et l’administration sortante de George W. Bush est restée largement « non engagée », sinon pour réitérer le droit israélien à se défendre contre les hordes de terroristes palestiniens et consorts. Alors certains ont suggéré que Plomb Durci était un ballon d’essai israélien pour tester Obama, qu’Israël voyait avec beaucoup de suspicion, quand bien même il s’était rendu aux réunions des lobbies israéliens pour assurer à Israël qu’un président portant un nom comme « Hussein » n’oserait pas exiger d’Israël qu’il assume ses responsabilités. Obama a fini par être à la hauteur des attentes d’Israël, et malgré quelques rares ratés dans leur relation, la nouvelle administration fut à peine différente de celles qui l’avaient précédée. Sous Obama, Israël est resté une priorité absolue pour la diplomatie, la politique, la défense, l’aide financière des Américains. Malgré tout, Israël était toujours insatisfait.

Les analystes politiques citent quelques incidents qui ont rendu dès le début Obama suspect aux yeux de Netanyahou. Obama a inauguré sa politique étrangère avec la nomination d’un envoyé spécial pour le Moyen-Orient, attendant d’Israël qu’il travaille pour la reprise du prétendu processus de paix. Plus dangereux, Obama a parlé franchement de la nécessité de geler la construction de colonies comme d’un pas nécessaire avant de retourner à la table de négociation. Même la Secrétaire d’État Hillary Clinton, qui comprend bien l’importance du soutien israélien à tout politicien US ambitieux, a été claire au sujet des implantations : le Président Obama, a-t-elle dit, « veut voir la cessation des colonies – pas d’exceptions pour certaines colonies, pour des postes avancés, pour du développement naturel. »

Cette position s’est graduellement affaiblie, sinon entièrement inversée. Au cours des mois et des années suivantes, l’administration Obama s’est retirée dans la zone de confort de la politique étrangère US concernant Israël : donner généreusement (même en des temps de récession économique), ne rien attendre en retour, et ne pas poser de questions. Mais il en faut plus pour apaiser un gouvernement perpétuellement exigeant comme celui de Netanyahou.

Le Premier Ministre israélien est lui-même troublé par la crainte que son soutien manifeste au candidat républicain Mitt Romney, son arrogance légendaire et ses leçons à Obama sur l’Iran pourraient lui coûter cher pendant le nouveau mandat d’Obama. Non pas qu’Obama soit susceptible d’être moins enthousiaste à soutenir Israël, mais le gouvernement israélien s’inquiète de ce que l’administration US puisse ne pas adopter les priorités de politique étrangère d’Israël comme si elles étaient une doctrine américaine, ce qui était le cas depuis des années.

Quelques heures après qu’Obama eut été déclaré vainqueur des élections, les médias israéliens commençaient à censurer l’attitude peu judicieuse de leur premier ministre. Des articles intitulés par exemple « Désolés, Président Obama, veuillez excuser Netanyahou » (Haaretz) ou « Bibi a joué, c’est nous qui allons payer » (Yedioth Ahronoth) se sont multipliés. La défaite de Romney a donné à réfléchir à Israël puisque c’était la première fois que la puissance du lobby sioniste et les millions inépuisables de leurs parrains comme le multimilliardaire Sheldon Adelson, propriétaire de casinos, ont été aussi peu utiles à déterminer les résultats électoraux à cette échelle.

Il faut dire qu’Obama est impopulaire non seulement parmi les élites politiques israéliennes mais aussi dans le public israélien. « Dans les sondages mondiaux, Israël est le seul pays au monde qui aurait élu Romney plutôt qu’Obama » dit ABC, et avec une large marge encore.

Tôt le matin du mercredi 7 novembre en Israël et dans les Territoires Occupés, les résultats des élections américaines ont été publiés. Le cabinet israélien est entré en action et l’armée israélienne a rapidement été déployée pour chercher des provocations à la frontière de Gaza. Le 5 novembre, un incident avait déjà fait monter la tension, lorsqu’un homme apparemment handicapé mental, Ahmad al-Nabahin, fut abattu par les troupes israéliennes, alors qu’une trêve restait effective. Le 8 novembre cependant, Israël cherchait son casus belli en avançant sur Gaza avec des chars et des hélicoptères de combat. Un garçon de 12 ans qui jouait au foot fut la première victime, abattue d’une balle. Les Palestiniens ripostèrent, mais les projectiles ne causèrent aucun dommage en Israël. Un soldat israélien fut blessé près de la frontière avec Gaza et les combattants palestiniens tirèrent aussi en direction d’une jeep israélienne, blessant quatre soldats. Deux autres enfants furent tués sur un terrain de foot le 10 novembre, suscitant davantage de ripostes palestiniennes, quoique prudentes. Et un autre civil fut tué à Gaza le lendemain quand Israël bombarda la tente funéraire érigée pour les victimes de jours précédents.

Le 12 novembre l’Égypte concluait encore une autre trêve entre Israël et les factions de la résistance. Mais celle-ci finit par causer un embarras diplomatique à l’Égypte, car l’homme qui avait agréé les termes de la trêve du côté palestinien, le leader de la résistance armée du Hamas à Gaza, Ahmed Jabari, fut lui-même tué par un missile israélien le 14 novembre. On ne peut y voir d’autre sens que le fait qu’Israël avait décidé d’entraîner les Palestiniens dans une guerre totale. Des dizaines de Palestiniens, dont beaucoup de civils, furent tués les jours suivants. Les Palestiniens augmentèrent la portée de leurs projectiles dans des zones proches de Tel Aviv et aussi loin que Jérusalem. Trois Israéliens auraient été tués.

L’obsession sécuritaire d’Israël conduit souvent voire toujours à créer les conditions mêmes qui compromettent sa propre sécurité, de sorte que ses dirigeants peuvent alors prouver l’authenticité de ce qu’ils prétendaient au départ. C’est une logique étrange qui est aussi vieille que l’État d’Israël lui-même. Mais le calendrier de la dernière guerre contre Gaza, comme dans la précédente, consistait notamment à pousser le sujet de la sécurité d’Israël en tête de l’agenda de la nouvelle administration, en proie à des crises et des défis. Aucune administration US ne risque d’entamer son mandat par une confrontation ouverte avec Israël. La sagesse conventionnelle de Washington est qu’en temps de guerre, Israël a raison même quand il a tort, comme c’est souvent le cas. Même Barack Hussein Obama n’est pas assez fort pour changer ce raisonnement.

« Nous condamnons fermement le barrage de roquettes tirées depuis Gaza vers Israël » a dit Jay Carney, porte-parole de la Maison Blanche. « Il n’y a pas de justification pour la violence que le Hamas et d’autres organisations terroristes utilisent contre le peuple d’Israël ».

Maintenant qu’Israël a une fois de plus vendu son agenda comme une priorité américaine, les temps sont mûrs pour plus d’escalade et plus de gesticulation contre l’Iran, le Hezbollah et qui que ce soit qu’Israël perçoit comme ennemi. Les victimes israéliennes seront utilisées pour démontrer la vulnérabilité supposé d’Israël, et les morts palestiniens renforceront le gouvernement de droite de Netanyahou en tant que gardien inflexible d’Israël contre ceux qui continuent de constituer « une menace existentielle » contre l’État juif. La vérité, bien sûr, est ce qui importe le moins.

Ramzy Baroud
Counterpunch, 26 novembre 2012.


Ramzy Baroud (http://www.ramzybaroud.net) est un journaliste international et le directeur du site PalestineChronicle.com. Son dernier livre, « Mon Père était un combattant de la liberté : l’histoire non dite de Gaza » (Pluto Press, London) peut être acheté sur Amazon.com.

Traduit de l’anglais pour Info-Palestine par Marie Meert (03.12.2012) :
http://www.info-palestine.net/spip.php?article12937

Texte original en anglais (26.11.2012) :
http://www.counterpunch.org/2012/11/26/gaza-same-time-same-place/

Toutes les versions de cet article :
- Gaza: Same Time, Same Place
- Gaza: la misma época, el mismo lugar