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Stratégie de la tension
Gaza : Manœuvres de déstabilisation contre un peuple emprisonné

Qui sont les responsables des sept morts et d’une centaine de blessés* lors du rassemblement de gens venus manifester leur attachement sincère à la mémoire de Yasser Arafat à l’occasion du troisième anniversaire de sa mort ? Les habitants de Gaza, déjà victimes du cruel blocus imposé par Israël, ne sont-ils pas également victimes de la «  stratégie de la tension », organisée par les partisans du Fatah, la faction de l’Autorité palestinienne qui collabore avec l’occupant israélien ?

Que s’est-il réellement passé à Gaza en ce 12 novembre ?

Pour le président Abbas et Mohammed Dahlan - l’ancien chef des milices appelées ici escadrons de la mort qui incarne plus que tout autre membre du Fatah la corruption et la collaboration avec le Mossad - ces morts et blessés sont des « crimes haineux » commis par le Hamas, qui voulait selon eux «  empêcher les manifestants de se rendre à ce rassemblement ».

Les médias en général, ont répété sans examen la version officielle du Fatah ; le parti qui a les faveurs d’Israël et de l’Occident.

De l’enquête que nous avons menée auprès de témoins qui ne se situent ni dans un camp ni dans l’autre et demandent à rester dans l’anonymat, il ressort que ce ne sont pas les policiers du Hamas qui ont été à l’origine des incidents qui ont causé tant de victimes. Mais que ce sont les tirs de membres armés du Fatah, qui ont ouvert le feu, tué trois membres de la Force exécutive du Hamas ; parmi eux un officier qui a reçu une balle en pleine tête.

Premièrement. Les policiers du Hamas chargés d’assurer la sécurité de la population de Gaza n’auraient à aucun moment empêché la foule de se rendre à Gaza ville. Ils avaient été informés que des membres du Fatah armés se préparaient à créer des troubles.

Deuxièmement. Nombreuses personnes ont vu parmi les manifestants des provocateurs en armes. Les premiers tirs, en direction des policiers du Hamas, sont partis de l’arme d’un membre du Fatah posté sur le toit de l’université de Al-Azhar. Des affrontements entre les deux camps ont alors éclaté. Des policiers du Hamas, assaillis par des tirs et des jets de pierres, insultés aux cris de « Shia » (ce qui veut dire chiites -alors qu’ils sont sunnites- «  vendus à l’Iran », ont riposté.

Troisièmement. Il n’y avait pas « plus d’un million de manifestants » comme les médias officiels de M. Abbas l’affirment. Il y avait 100’000 à 200’000 personnes au plus ; ce qui est déjà un chiffre important.

La version selon laquelle ce sont des provocateurs affiliés au Fatah qui ont fomenté ces incidents et entraîné mort d’hommes, dans l’unique but de créer des troubles pour discréditer et affaiblir les autorités du Hamas, semble la plus plausible.

Pourquoi faut-il toujours qu’en Occident on incrimine systématiquement les gens du Hamas si ce n’est pour faire d’eux des criminels et les acculer à la reddition ? Ne faudrait-il pas commencer par blâmer les autorités de Ramallah, associées à l’occupant pour durcir les conditions de vie des habitants de Gaza et faire tomber le Hamas ?

Depuis l’installation de leur gouvernement, les autorités du Hamas ont dû faire face à des actes de sabotages continus, organisés par les services secrets du Mossad et de la CIA et réalisés grâce à la collaboration de Mohammed Dahlan.

Depuis que les forces de Dahlan ont été mises en déroute, qui ont échoué à renverser les autorités du Hamas, ce sont désormais les services secrets de M. Abbas, dirigés par M. Terawi, en relation étroite avec les services israéliens du Shin Beth, qui se chargent de mettre en œuvre la « stratégie de la tension », c’est-à-dire, de provoquer des incidents, des actes de sabotages.

Les mots scandés « Chiites assassins » ne sont pas des cris spontanés.

Ce slogan, utilisé maintes fois ces derniers mois, par des membres du Fatah, ne fait que reprendre la propagande d’Israël ; il vise à dresser, l’une contre l’autre, deux appartenances religieuses.

Ici il n’y a que des Sunnites. Dire « Shia » c’est dire « Iraniens », c’est mettre les gens les uns contre les autres. Or les Palestiniens se battent pour leur nation et rien d’autre. Toute personne sensée sait parfaitement que le Hamas est un mouvement de la résistance palestinienne contre l’occupant israélien indépendant.

Abbas et ses amis en Israël cherchent à introduire une fracture partant de quelque chose qui n’a jamais existé auparavant. Cet usage de la religion à des fins politiques, pour tenter de diviser et les jeter les uns contre les autres ; l’Irak en est un exemple parlant.

Vouloir faire croire que le Hamas, qui est un mouvement national, est une organisation « vendue, qui ne fait qu’un avec l’Iran » est aberrant ! Cette propagande peut, toutefois, dans une certaine mesure, avoir une prise sur des gens peu cultivés ou très affaiblis par les difficultés dues au blocus, qui ont perdu tout espoir en l’humain et toute maitrise de leur destin.

Devant cette foule qui a déferlé sur la ville de Gaza le 12 novembre, le Fatah a crié victoire. De quelle victoire s’agit-il ?

De la victoire du fort sur le faible. De la manipulation de gens sans défense par des pouvoirs étatiques censés les protéger.

C’était en effet surprenant de voir cette foule se rassembler sous le drapeau de ceux qui s’associent à Israël pour rendre la vie de la population de Gaza encore plus dure qu’elle n’est. Avaient-ils oublié que leurs représentants auprès de l’ONU ont bloqué une résolution du Conseil de sécurité qui voulait alléger leurs souffrances ?

Il convient d’interpréter correctement ce qui se trame. Gaza va devoir continuer de souffrir et d’expier, aussi longtemps qu’elle ne s’avouera pas vaincue.

Qui sont ces gens qui ont suivi les mots d’ordre de ceux qui sont au pouvoir à Ramallah ? Ce ne sont pas, comme par le passé, des gens motivés par un idéal commun qui sont descendus dans la rue le 12 novembre. Ce sont des gens désespérés, motivés par la faim, par les difficultés écrasantes. Des gens épuisés, découragés, rongés par la peur des avions israéliens et la peur du lendemain.

Ce sont des gens qui aspirent à une vie décente, que les dirigeants du Fatah ont incité à crier des slogans comme « Shia » qui n’ont aucun rapport avec la réalité palestinienne, et alors que tout dans leur quotidien crie misère.

Il y avait parmi eux des dizaines de milliers d’employés qui ont continué de recevoir leur salaire de l’Autorité palestinienne de Ramallah, pour avoir renoncé, en juin 2007, de se rendre au travail quand les autorités du Hamas ont été élues. Cette manière de combattre les autorités du Hamas, en leur versant un salaire qui tombe chaque mois sans travailler, a été interprétée par les gens du Fatah, comme une allégeance à leur parti. [1]

Voilà quelques extraits des témoignages que nous avons recueillis.

« La majorité de ces gens qui reçoivent un salaire du Fatah (salaires pris sur les financements de l’Union européenne) se sentent obligés d’aller manifester s’ils ne veulent pas que le salaire que ce parti leur verse, en remerciement de leur allégeance, soit coupé. Ils n’ont pas envie de finir comme la plupart d’entre nous, qui sont devenus des fantômes en quelques mois, et ne sont plus en mesure d’offrir une vie décente à leurs enfants »

« On a perdu le sens de l’humain. On ne se sent plus comme des gens normaux. On se fait peur. C’est quelque chose de très douloureux de voir que nous sommes devenus ce qu’Israël a voulu que l’on soit : déshumanisé. Je ne sais pas si vous pouvez comprendre vraiment ce que cela veut dire »

« Normalement, autrefois, quand les gens allaient manifester, c’était pour montrer leur opposition aux occupants, aux oppresseurs. Aujourd’hui, nous allons manifester pour que nos bourreaux, qui étranglent Gaza et nous affament, nous récompensent pour notre trahison. On a perdu toute notre dignité, parce qu’on a trop peur de demain, parce qu’on a trop peur de finir comme notre voisin qui, lui, s’est vu couper son salaire »

« Les gens qui comptent des malades parmi les leurs, que le manque de médicaments condamnent à une mort certaine, se sentent vraiment perdus. Si on ouvre la frontière de Rafah, je suis persuadé que les gens vont se précipiter comme un troupeau, pour s’enfuir hors de cette prison horrible »

« Je suis persuadé que, si les gens avaient une vie digne, une vie qui leur permettait d’avoir un salaire, sans être soumis à des conditions, ils ne seraient jamais allés en masse à ce cortège organisé par le Fatah. Jamais le Fatah n’aurait pu dire que c’est l’expression « d’un plébiscite ». Ces gens ont rallié le Fatah car le Fatah leur assure un salaire, une protection. Moi je ne suis ni du Fatah ni du Hamas ; je ne reçois rien de personne. Combien de temps pourrais-je continuer de ne pas tendre ma main au Fatah ? »

« Je suis persuadé que si le Hamas avait de quoi offrir un peu d’argent aux gens qui sont dans la misère la plus crue, si le Hamas avait pu leur donner du travail, ces gens n’auraient pas perdu leur dignité et le Fatah n’aurait jamais eu aucun soutien. Les gens ont déjà trop souffert des gens du Fatah. Le soutien que vous avez vu aujourd’hui ne va pas durer. Les gens en ont assez de se voir pris au piège de ce parti Fatah, de se sentir leurs otages, sous leur chantage »

« On va devoir continuer de s’enfoncer dans l’horreur. Après la mascarade d’Annapolis, M. Ehud Barack va sans doute nous attaquer avec le soutien de M. Abbas »

« Mon cœur se déchire quand je vois mon voisin qui a dix enfants, une femme malade. Mon cœur saigne quand je le vois marcher dans la rue. On dirait qu’il porte des montagnes sur ses épaules. Mon cœur pleure quand je croise ces gens hier fiers, forts, indomptables, qui prennent de plus en plus des allures de fantômes. Et je me dis que, s’il n’y a pas un miracle, ces gens sont définitivement perdus »

Et les enfants, là au milieu, qui constituent la moitié de la population de Gaza, qui vivent dans ces familles écrasées par la pauvreté, qui s’en soucie ?

« Ils se rendent compte de ce qui se passe. Ils sentent qu’il y a quelque chose qui n’est pas normal. Mais ils ne peuvent pas savoir ce qui les attend d’encore plus déroutant. On éprouve une grande peine pour les enfants ; leur avenir est très sombre, les jeunes étudient, terminent leur études et ensuite ils sont au chômage et ils souffrent de ne pouvoir aider leurs familles »

Pourquoi, au-dehors, ce chantage « de la faim » exercé sur une population exsangue et qui subit les affres de l’occupation militaire la plus impitoyable est-il accepté ?

Il est facile de conduire à perdre toute dignité des gens qu’Israël affame, qui n’ont pas un « shequel » (monnaie israélienne) en poche et ne savent plus comment nourrir leurs enfants, les habiller, payer les loyers, les factures de gaz et d’électricité.

Il est facile de les pousser insensiblement, à se battre entre eux comme des rats, pour un morceau de pain, pour échapper à la catastrophe humanitaire organisée par Israël le plus cyniquement du monde.

Ces gens sont désespérés. Et, dans leur désespoir, ils ne peuvent pas comprendre comment l’humanité puisse rester sans réagir et les abandonner de la sorte.

Silvia Cattori

* le nombre des blessés varie : certains ont parlé de 70, d’autres, 80, d’autres 130



[140’000 personnes ont refusé de se plier aux ordres d’Abbas, à cet humiliant chantage de devoir boycotter le Hamas. Abbas les a punies en coupant leurs salaires en juin 2007