La rue était terreuse. Tout paraissait étrangement triste.
Les passants, hommes pour la plupart, déambulaient en rasant les murs. Les marchands ambulants disposaient - pour la énième fois - fruits et légumes sur les étals avec des gestes empreints de lassitude.
Les femmes, jeunes, se sont mises, qui à balayer, qui à jeter des seaux d’eau devant le seuil, avec des gestes lourds. Etait-ce leur manière de reprendre possession d’un semblant de vie que les « jais », en la souillant perpétuellement, leur niaient ?
Les "jais" étaient déjà venus à cinq reprises aujourd’hui pour y commettre crimes sur crimes. Cinq fois où il avait été impossible aux mères de retenir leurs enfants.
Victimes du jeu pervers des "jais", dont les inquiétants stratagèmes avaient pour but évident de les attirer dans un piège mortel, les enfants paraissaient poussés hors d’eux-mêmes ; ils sursautaient dès le premier grondement des chars. Ce grondement les précipitait tout de suite dans un état de fébrilité et d’émoi qui faisait peine à voir.
Les enfants parlaient des "jais", sans haine, comme s’ils parlaient de quelque chose qu’ils connaissaient mais qui demeurait incompréhensible, irréel. [1]
C’était alors des enfants pris dans une folie, qui couraient en tout sens, en perte d’eau mêmes ; et qui une fois lancés ne connaissaient plus la peur, poussés par une profonde et atavique motivation : un besoin de dignité, un fort désir d’exister, comme tout enfant.
Depuis leurs engins militaires, abrités derrières des vitrages grillagés, les « jais » jetaient des bombes assourdissantes, des grenades asphyxiantes, tiraient à tout va. Les enfants, d’abord rétifs, finissaient par s’avancer vers leurs bourreaux et ne pouvant rien, par jeter des pierres.
Ils savaient ce qu’il y avait lieu de faire pour pousser, méthodiquement, systématiquement, ces vagues d’enfants survoltés à la folie, à aller se précipiter, tête baissée, dans leurs provocations perfides.
Vers 16 heures, quand les « jais » interrompirent leur jeu macabre, vingt petits corps gisaient sur le sol. Dont certains grièvement blessés. [2]
C’était un jour triste, un jour pareil à un autre, ce jour de décembre au camp de réfugiés de Balata. [3]
Il y avait là des caméramans palestiniens qui ne pouvaient filmer qu’à distance et au risque de leur vie ; et une poignée d’internationaux atterrés de voir ces pauvres gens, perpétuellement livrés à l’horreur, à la merci d’Israël, sans que nul, au-dehors, ne s’en soucie.
Qui étaient ces soldats capables de blesser et de tuer des enfants ? Pourquoi faisaient-ils aux enfants de Palestine, ce qu’ils ne voudraient pas qu’on fasse aux enfants d’Israël ? Avaient-ils un cœur ?
Affamer un enfant, persécuter un enfant, tuer un enfant, est un crime ! Un crime odieux.
Silvia Cattori
[1] Ils disaient "les jais" comme on dirait "les Arabes". Les Palestiniens disent « juif » car c’est bien ainsi que la nationalité des Israéliens est écrite sur le passeport ; il n’y a donc aucune connotation négative de leur part
[2] J’évoque ici, pour la énième fois, ce qui s’est passé le 3 décembre 2003 et qui m’a laissée profondément traumatisée. Les violences contre les enfants de Balata se répètent à l’identique dans de nombreux lieux de la Palestine ; notamment à Rafah, à Jenin
[3] On appelle « camps » ces ghettos où les Palestiniens -chassés de leurs villes et villages par les européens de confession juive nouvellement arrivés en Palestine en 1948- ont été placés « provisoirement » et d’où ils attendent depuis lors de revenir chez eux