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Tsahal fait la guerre à des enfants
Les enfants de Market Street

Market Street est une ruelle qui coupe le camp de réfugiés de Balata en son milieu. Un de ces "camps" où s’entassent, dans des conditions épouvantables, les centaines de milliers de Palestiniens victimes de l’épuration ethnique de 1948 et de 1967.

22 mars 2004 | - : Israël Palestine


Intifada (Alaa Badarneh)

En ce matin frisquet de décembre 2003 où je m’aventurais dans Market Street, j’étais loin de me douter, que dans les minutes qui suivraient, j’allais connaître les évènements les plus traumatisants de ma vie.

Market Street est une petite ruelle, bordée d’échoppes, aux façades toutes délabrées, toutes grêlées. Une ruelle bourdonnante d’enfants, vifs, curieux, qui assaillent l’étranger, s’amusent à égrener quelques mots d’anglais : « What’s your name ? Where you from ? »

Les femmes faisaient leur marché, me souhaitaient gentiment, en souriant « Assalam alaikom » (Que la paix soit avec vous), quand tout à coup, j’ai sursauté. J’ai entendu des balles siffler, j’ai vu des grenades assourdissantes exploser au coin de la rue bondée... et toute cette petite société se figer.

Market Street si paisible et accueillante une seconde plus tôt, avait basculé dans l’horreur.

Les petites filles s’enfuyaient à toutes jambes. Les petits garçons, survoltés, se précipitaient vers ces monstres d’acier qui crachaient des nuages de fumée noirâtre ; ils criaient « jais, jais" [1]

Des mères tentaient d’attraper l’un ou l’autre d’entre ces bambins par le collet, hurlaient : « Omar. Ahmed, Raed… »... Lancés comme boules en feu, ils restaient sourds à leurs supplications. Impossible de les enfermer. Auraient-ils voulu obéir, qu’ils ne le pouvaient. Défendre leur camp, défendre la dignité de leurs pères, frères, oncles, grand-pères, mutilés, assassinés, emprisonnés, était pour eux, une absolue nécessité. Cette douleur qui habite les humiliés, se ravivait il faut croire. Il fallait qu’ils y aillent. C’était comme un volcan intérieur qui se réveillait à la vue des soldats. C’était plus fort qu’eux...

Ces soldats étaient-ils fous ? De quel droit venaient-ils faire la guerre à des familles, à des enfants prisonniers de ce camp, tirer sur eux comme sur des pigeons, jeter des bombes asphyxiantes par-dessous leurs maisons ? Sans raison !

Il n’y avait pas l’ombre d’un combattant et aucune justification à cette démonstration de force contre ces pauvres bougres sans défense !

Ce que ces monstres enfermés dans leurs mastodontes venaient faire là, était aussi clair qu’invraisemblable. Tuer, effrayer, jeter Balata dans toujours plus d’effroi ! Pousser ces pauvres gens à bout, à la révolte, pour ensuite tirer dans le tas...

Aller faire la chasse d’enfants qui n’avaient que des lances pierres était-ce une activité normale pour l’armée occupante ? Apparemment oui. Le colonel de l’armée de l’air israélienne, Yiftah Sepctor, n’avait-il pas affirmé que les soldats israéliens avaient la liberté de « tuer les enfants » palestiniens ?

Foncer sur eux, reculer, ralentir... leurs manœuvres visaient clairement à attirer ces enfants dans leur piège mortel.

Ils venaient les harceler, les provoquer, les attirer dans leur jeu pervers jusqu’à ce qu’ils atteignent un état paroxystique où, hors d’eux-mêmes, les enfants ne comprenaient plus rien et allaient au devant des chars dans peur ?

Si les plus âgés - entre douze et quatorze ans - étaient les premier visés, les petits mômes n’étaient pas épargnés. En ajustant leur arme, les soldats criaient par hauts parleurs : « Come on…come on… son of a bitch… » (Viens, viens, fils de pute).

Ils massacraient les enfants ! Ils humiliaient leurs parents !

Ces enfants ne savaient pas ce qu’ils faisaient ; ils couraient en tout sens. Les soldats, eux, savaient ce qu’ils devaient faire. Les allumer méthodiquement, les esquinter. Les pousser insensiblement vers la folie.

Il y avait là un photographe palestinien, Alaa Badarneh, qui, dans son devoir d’immortaliser l’inhumanité de ces soldats, s’oubliait, allait se poster là où le danger était patent.

Il y avait là, à portée de char, un vieillard assis au devant de sa porte, comme devant le néant, comme s’il ne voyait plus ce qui se déroulait sous ses yeux mille fois répété.

Plus en arrière, un marchand de légumes regardait ses tas d’oignons et d’oranges partir à vau l’eau, l’air d’hébétude du vaincu.

Ces hommes n’étaient plus que l’ombre d’eux-mêmes. Des fantômes impuissants à défendre la dignité de leurs chers sans cesse bafouée.

Une jeune femme, en robe traditionnelle bleu marine, les cheveux recouverts d’un foulard blanc, balayait le trottoir sans jamais regarder du côté des soldats, comme s’ils n’existaient pas ! Comme si, face à la « guerre » incompréhensible, qui s’abattait dans son petit quotidien, elle résistait en restant là tout simplement pour leur signifier qu’elle était ici chez elle, dans son droit, que, quoi qu’ils fassent, elle ne partirait pas.

Au milieu de l’après midi, j’ai compté une vingtaine d’enfants blessés. A cet instant j’ai vu un garçon, la tête en sang, vriller, tomber inanimé au milieu d’une flaque d’eau. J’ai immédiatement reconnu en celui qui se penchait sur lui avec effroi, son frère jumeau. Puis, les cris de douleur qui déchiraient les airs.

Nour Emran
(Marcin Suder)
Il s’appelait Nour Emran. Il était à peine âgé de 12 ans. Il mourra quelques jours après, à l’hôpital Rafidia, [2] sans être sorti du coma. Quant à son frère, après avoir lancé un caillou contre le char, il a été blessé d’une balle dans le dos au moment où ils s’enfuyait.

Sous le feu des soldats qui tiraient sur les ambulances, les jeunes secouristes avaient la tâche dure. L’un d’eux a commenté d’un air résigné : « C’est notre vie. » Devant mon incrédulité il a ajouté : « Vous n’avez encore rien vu… ils vont revenir. »

Quand les tirs se sont tus, Market Street ne se ressemblait plus. Les enfants voguaient hagards, regardaient autour d’eux, comme absents.

Tirer sur des enfants, les blesser, les tuer, ce sont des crimes odieux.

Il faut que cela soit dit en toute clarté. Balata Camp est une grande prison, un camp qui enferme quelques 35 000 âmes, dont plus de la moitié sont des enfants. Une prison entourée de collines que les colons juifs et les casernes militaires qui les occupent, ont complètement défigurées.

Ce petit peuple écrasé qui nous accueille en nous souhaitant « Assalam alaikom » a droit à la sécurité, à la paix, à la justice, comme tout un chacun. Et tout cela Israël le leur refuse. A toute heure du jour et de la nuit les soldats de l’armée israélienne peuvent activer leurs canons, tuer des civils, détruire des maisons. Tout cela est inacceptable.

Silvia Cattori

Ces violences commises par l’armée israélienne en décembre 2003 lors de l’opération appelée cyiniquement "Eaux stagnantes", dont j’ai été le témoin effrayé, je les avais racontées au moment des faits dans divers articles.



[1"Juifs" est la nationalité des résidents d’Israël non Arabes telle qu’inscrite sur le passeport

[2Le lendemain j’ai rendu visite à Nour, qui était dans un état de coma profond en compagnie du photographe Marcin Suder qui a pris la photo


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