Intifada (Alaa Badarneh)
En ce matin frisquet de décembre 2003 où je m’aventurais dans Market Street, j’étais loin de me douter, que dans les minutes qui suivraient, j’allais connaître les évènements les plus bouleversants et traumatisants de ma vie. Il m’a fallu des mois avant de pouvoir en parler par le menu.
Market Street est une petite ruelle, bordée d’échoppes, toutes délabrées, toutes grêlées. Une ruelle toute bourdonnante d’enfants aux mines tristes, mais vifs, curieux, qui assaillent l’étranger, s’amusent à égrener les quelques mots d’anglais qu’ils possèdent : « What’s your name ? Where you from ? »
Les femmes faisaient leur marché, me souhaitaient gentiment, en souriant « Assalam alaikom » (Que la paix soit avec vous), quand tout à coup, j’ai entendu des balles siffler, j’ai vu des grenades assourdissantes exploser en travers de la rue bondée, et voilà toute cette petite société brutalement jetée dans l’effroi.
Market Street si paisible et accueillante une seconde plus tôt, a basculé dans l’horreur.
Les petites filles s’enfuyaient à toutes jambes. Les petits garçons, survoltés, se précipitaient eux vers ces monstres d’acier qui crachaient des nuages de fumée noirâtre, criaient « jais, jais" [1]
Des mères couraient pour tenter d’attraper l’un ou l’autre d’entre ces bambins par le collet, hurlaient : « Omar. Ahmed, Raed… ». Ces derniers, lancés comme des boules en feu, restaient sourds à leurs supplications. Auraient-ils voulu obéir, qu’ils ne le pouvaient pas. Défendre leur camp, défendre la dignité de leurs pères, frères, oncles, grand-pères, mutilés, assassinés, emprisonnés, était pour eux, une absolue nécessité.
Cette douleur qui habite les humiliés en permanence, se ravivait il faut croire. Il fallait qu’ils y aillent. C’était comme un volcan intérieur qui, dès l’irruption des chars et autres engins de guerre, se réveillait. C’était plus fort qu’eux...
Ces soldats étaient-ils fous ? De quel droit venaient-ils ici faire la guerre à des enfants, tirer sur eux comme sur des pigeons, jeter des bombes asphyxiantes par-dessous leurs maisons ? Sans raison !
Alors qu’en face, il n’y avait pas l’ombre d’un combattant il n’y avait aucune justification à cette démonstration de force contre de pauvres créatures emprisonnées et sans défense !
Ce que ces barbares enfermés dans leurs mastodontes venaient faire là, dans cette ruelle pleine d’enfants comme, était aussi clair qu’invraisemblable. Tuer, effrayer, jeter Balata dans le désarroi, dans toujours plus d’effroi, jusqu’à ce qu’elle se vide !
Le colonel de l’armée de l’air israélienne, Yiftah Sepctor, n’avait-il pas avoué que les soldats israéliens avaient la liberté de « tuer des enfants » Palestiniens ?
Aller à la chasse d’enfants avec des armes de guerre, tirer des rafales de mitrailleuses contre des lances pierres dérisoires, était-ce une activité normale pour l’armée occupante ? Apparemment oui.
Foncer sur eux, reculer, ralentir, s’immobiliser... Leurs manœuvres visaient clairement à attirer ces enfants innocents dans un piège mortel.
On se trouvait là en présence d’un jeu pervers et criminel. Fallait-il les harceler, les provoquer, jusqu’à ce qu’ils atteignent cet état paroxystique où, hors d’eux-mêmes, les enfants ne comprennent plus rien et n’ont plus peur d’aller au devant de blindés ?
Si les plus âgés - entre douze et quatorze ans - étaient les premières cibles, les petits mômes de trois ou quatre ans n’étaient pas épargnés. En ajustant leur arme, les soldats criaient leurs insultes habituelles par hauts parleurs : « Come on…come on… son of a bitch… » (Viens, viens, fils de pute).
Ils massacraient les enfants ! Ils humiliaient et désespéraient leurs parents !
Ces enfants ne savaient pas ce qu’ils faisaient en courant en tout sens parce qu’attirés par leurs venue. Les soldats, eux, savaient ce qu’ils devaient faire. Les allumer méthodiquement, les esquinter. Les tirer insensiblement mais surement vers la folie.
Il y avait là un photographe palestinien, Alaa, qui, dans son devoir moral d’immortaliser cette violence du fort sur le faible, s’oubliait, allait se poster là où le danger était patent.
Il y avait là aussi, à portée de char, un vieillard prostré, assis au devant de sa porte, comme devant le néant, comme s’il ne voyait pas ce qui se déroulait sous ses yeux.
Plus en arrière, un marchand de légumes regardait ses tas d’oignons et d’oranges partir à vau l’eau, avec cet air d’hébétude du vaincu.
Ces hommes n’étaient plus que l’ombre d’eux-mêmes. Des fantômes impuissants à défendre la dignité de leurs chers sans cesse bafouée.
Une jeune femme, en robe traditionnelle bleu marine, les cheveux recouverts d’un foulard blanc, balayait le trottoir sans jamais regarder les « jais », comme s’ils n’avaient pas existé ! Comme si, face à cette « guerre » incompréhensible, qui s’abattait sans cesse dans le petit quotidien de Balata, elle résistait en restant là tout simplement pour leur signifier à ces brutes, qu’elle était dans son droit, que, quoi qu’ils fassent, elle ne partirait pas.
Ce furent des heures bouleversantes.
Au milieu de l’après midi, après la dernière provocation militaire, j’ai compté une vingtaine d’enfants blessés. A cet instant j’ai vu un garçon, la tête en sang, vriller, tomber inanimé au milieu d’une grande flaque d’eau sale. J’ai immédiatement reconnu en celui qui se penchait sur lui avec effroi, un frère jumeau. Puis, les cris de douleur qui déchiraient les airs.
Nour Emran
(Marcin Suder)
Il s’appelait Nour Emran. Il était à peine âgé de 12 ans. Il mourra quelques jours après, à l’hôpital Rafidia, [2] sans être sorti du coma. Quant à son frère, après avoir lancé un caillou qui exprimait sa colère contre la ferraille d’un char, il a été blessé d’une balle dans le dos, lui aussi, au moment où ils s’enfuyait.
Sous le feu des soldats qui tiraient sur les ambulances, les jeunes secouristes avaient la tâche dure. L’un d’eux a commenté d’un air résigné : « C’est notre vie. » Devant mon incrédulité il a ajouté : « Vous n’avez encore rien vu… ils vont revenir. »
Quand les tirs se sont tus, Market Street ne se ressemblait plus. Les enfants voguaient hagards, en état de choc, regardaient autour d’eux, sans comprendre, comme absents.
Tirer sur plus fort qu’eux, tuer des enfants, ce sont des crimes odieux.
Il faut que cela soit dit en toute clarté. Balata Camp est une grande prison, un camp miséreux qui enferme quelques 35 000 âmes, dont plus de la moitié sont des enfants. Une prison entourée de collines que les colons juifs et les casernes militaires israéliennes qui les entourent, ont complètement défigurées. Depuis les hauteurs, ils exercent leur permanente domination.
A toute heure du jour et de la nuit les soldats de l’armée israélienne peuvent activer leurs canons, tuer des civils, détruire des maisons. Tout cela est inacceptable.
Ce petit peuple écrasé qui nous accueille en nous souhaitant « Assalam alaikom » a droit à la sécurité, à la paix, à la justice, comme tout un chacun. Et tout cela Israël le leur refuse.
Silvia Cattori
[1] "Juifs" est la nationalité des résidents d’Israël non Arabes telle qu’inscrite sur le passeport et non pas comme on pourrait le croire "Israélien" !
[2] Le lendemain j’ai rendu visite à Nour, qui était dans un état de coma profond et aux autres blessés, en compagnie du photographe Marcin Suder qui a pris la photo annexée