écrits politiques

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Collaboration avec l’occupant israélien
Gaza au bord d’une mer de sang

Tariq, vit avec sa petite famille dans la précarité d’un camp de réfugiés de la Bande de Gaza. Il témoigne ici, avec la lucidité du désespoir, des difficultés qu’endurent présentement ses frères de lutte. Il analyse aussi, avec la clarté de celui qui vit ce qu’il décrit, les compromissions d’une autorité palestinienne, plus soucieuse, semble-t-il, de consolider son pouvoir que de défendre les intérêts de son peuple.


(IMEMC)

Dans ce monde politico-médiatique sans morale ni éthique qui est nôtre, nous pensons qu’il est plus que jamais important de donner la parole à ceux dont la voix est étouffée. Nous remercions ici Tariq pour son émouvant témoignage. [1]

Silvia Cattori : Le général Eival Giladi a annoncé qu’Israël « agira de façon très déterminée pendant le retrait » des huit mille colons. Qu’il sera fait usage d’hélicoptères et d’avions. N’êtes-vous pas inquiets ?

Oui, nous sommes très inquiets. Mais si la terreur des troupes israéliennes fait partie de notre quotidien, de la « normalité » si on peut dire, nous avons en ce moment peur de quelque chose de plus terrible : les provocations de l’Autorité palestinienne. Nous sommes encore sous le coup de ce qui s’est passé à Jabalyia l’autre jour. C’était la pire bataille jamais vue, par moi, entre Palestiniens.

Silvia Cattori : Que s’est-il passé ?

Une troupe de policiers a voulu arrêter un militant du Hamas blessé et hospitalisé. Les miliciens du Hamas se sont opposés à son arrestation. Les policiers ont alors ouvert le feu, lancé des grenades. Jusqu’à ce que, à bout de munitions, les policiers palestiniens ont jeté leurs armes et se sont finalement rendus.

Silvia Cattori : Vous sentiez cela arriver ?

Oui. Ces dernières semaines le discours de nos autorités a fait monter la tension. Tout portait à croire qu’on était en train de nous jeter dans une mer de sang, de nous pousser dans une guerre civile. Le Fatah [2] accusait le Hamas de vouloir partager le pouvoir. L’Autorité répétait que les armes de la résistance sont illégales, que les branches armées de la résistance doivent les rendre.

Silvia Cattori : Qu’espèrent-ils obtenir par ce coup de force ?

Le but d’Abou Mazen [3] et du Fatah est de mettre le Hamas hors jeu, hors la loi. Cela est très mal accepté par le peuple. Le Hamas est tout à fait d’accord de se soumettre à l’unique autorité d’Abou Mazen mais, tant que le peuple est agressé par Israël et doit se battre pour sa survie, il n’est pas d’accord de se laisser désarmer. L’Autorité espère que le Hamas réponde à ses provocations et que la population, jetée dans un bain de sang, finisse par se distancer du Hamas.

Silvia Cattori : En 1996 Arafat avait lui aussi commencé à désarmer. Mais il a du finir par se plier sous la révolte populaire. Abou Mazen ne sera-t-il pas contraint lui aussi de reculer ?

Les militants qui ont connu la dureté de l’emprisonnement et des tortures par les forces de sécurités palestiniennes, ont décidé que, cette fois, ils ne veulent pas revivre ce qu’ils ont connu alors. Plutôt mourir que de se faire traiter comme des esclaves par leurs propres frères. C’est pour cette raison que les miliciens du Hamas ont tout de suite réagi aux provocations du Fatah. Le Hamas a voulu leur dire que, cette fois, s’ils viennent les arrêter, ils ne se laisseront pas faire.

Silvia Cattori : Cela n’était-il pas ce à quoi les Palestiniens devaient s’attendre ? Abou Mazen n’avait-il pas dit dans son programme qu’il comptait démilitariser ?

Le peuple attendait qu’Abou Mazen commence par exiger d’Israël qu’il cesse de saboter la trêve signée en mars ; qu’il cesse d’assassiner et de terroriser nos enfants avec ses drones et Apaches.

Silvia Cattori : Le Hamas a-t-il, lui, respecté cette trêve ?

Oui, il l’a respectée. Mais il a revendiqué le droit de rendre coup pour coup quand Israël attaquait.

Silvia Cattori : Le Hamas est-il le seul mouvement à refuser de rendre les armes ?

Toutes les forces de résistance sont unies aux côtés du Hamas. Elles considèrent les armes de la résistance comme tout à fait légales.

Silvia Cattori : Pourquoi le Hamas est-il, lui, particulièrement visé ?

Parce que c’est le mouvement le plus important et populaire. Il est considéré par le Fatah comme un concurrent. L’Autorité palestinienne accuse le Hamas de vouloir partager le pouvoir. Elle n’accepte pas de dialoguer avec d’autres forces politiques. Les militants du Fatah considèrent que c’est eux qui ont lutté pendant quarante ans, et eux seuls qui doivent diriger sans partage. Ils n’acceptent pas que le Hamas puisse avoir plus de poids politique que le Fatah sur le terrain. Comparé au succès électoral du Hamas, le Fatah ne pèse pas lourd, mais il refuse catégoriquement de dialoguer avec lui.

Silvia Cattori : Vouloir mettre hors jeu un mouvement qui représente à Gaza près de 60 % des voix, c’est prendre de gros risques ? Le peuple ne doit pas être dupe !

Oui, les gens comprennent que c’est le Fatah qui est en train de pousser les Palestiniens à se battre entre eux. Il y a un mécontentement croissant. Les gens savent que là où l’autorité administre c’est l’anarchie ; que là où c’est le Hamas il y a un mieux. Mais mettez-vous à la place des gens qui voient une mer de sang arriver. Même si personne ne veut se battre contre son cousin et son frère, la question de Shakespeare « To be or not to be » est posée.

Israël a toujours cherché à fomenter la guerre civile entre Palestiniens. Le Hamas s’est toujours gardé de céder aux provocations. Mais, cette fois-ci, si le Hamas ne fait pas front, il risque de se mettre dans la situation de ne plus pouvoir refaire surface politiquement. Le Hamas est la force politique majoritaire à Gaza. Il ne peut pas laisser la chaise vide. Tout en sachant que c’est dangereux de riposter, il se voit obligé de s’opposer aux policiers palestiniens qui viennent arrêter ses militants.

Silvia Cattori : C’est une très cruelle situation !

Je sens, je le lis dans ce que je vois, que nous allons vers une plus grande catastrophe. Au lieu d’utiliser sa police pour nous espionner, Abou Mazen devrait montrer qu’il est désireux de rallier toutes les forces dans un projet d’union nationale. Le monde doit nous aider à empêcher Abou Mazen de se retourner contre ses gens déjà si terriblement éprouvés par Israël. Provoquer la guerre entre Palestiniens, c’est le pire que nos autorités puissent faire. Donc si nous redoutons l’invasion de Sharon, ce qui est important pour nous est qu’il n’y ait pas de bain de sang à cause de Palestiniens qui se battent entre eux. Nous avons besoin d’être unis, soudés, face à Israël.

Silvia Cattori : Est-ce toute l’Autorité palestinienne qui est favorable à la démilitarisation d’après vous ?

Je ne dis pas que tous les représentants de l’Autorité sont criminels ! J’accuse des personnes précises qui se moquent de la misère du peuple et ne pensent qu’à accumuler des avantages, à prendre l’avion, à aller fanfaronner dans des conférences ou des sommets qui ne nous ont jamais rien apporté.

Silvia Cattori : Craignez-vous que la suspension des élections soit définitive ?

Abou Mazen les a reportées à décembre ou janvier ; à jamais peut-être. C’est précisément la peur du succès du Hamas qui l’a conduit à suspendre les élections qui devaient se tenir en ce mois de juillet.

Silvia Cattori : Tout cela ne peut qu’amener la population de funérailles en funérailles qui se transforment en cris de vengeance. Que peut, dans ce contexte, la délégation égyptienne qui est arrivée ces jours-ci à Gaza pour tenter de calmer le jeu ?

Nous mettons beaucoup d’espoirs dans les pourparlers amorcés par les numéros deux et trois des services de renseignements de sécurité égyptiens. [4] Nous espérons vivement qu’ils parviendront à éloigner le feu de l’essence. Si les Egyptiens arrivent à faire comprendre à l’Autorité que les élections doivent avoir lieu, que le peuple a son mot à dire, cela nous aidera peut-être à éviter le bain de sang.

Silvia Cattori : Des batailles de rues entre Palestiniens, cela ne peut que conforter Israël !

Les autorités palestiniennes traitent le Hamas avec mépris, refusent l’équilibre des forces. Il faut que nos autorités démontrent qu’elles veulent l’union nationale si elles veulent obtenir l’aide et le plein soutien de toutes les composantes politiques. Le Hamas demande depuis toujours cette union. Mais, depuis sa création l’Autorité palestinienne a toujours négligé l’union.

Silvia Cattori : On peine à croire que des Palestiniens puissent tirer sur leurs frères ?

Les policiers exécutent les ordres qu’on leur donne. Les services de la CIA qui les ont entraînés les ont remontés contre le Hamas et les musulmans, leur ont fait un lavage de cerveau. Ils ne sont ni pratiquants ni croyants, et voient d’un mauvais œil ceux qui le sont. Ici on est tous croyants. S’attaquer à des musulmans n’est pas leur problème. On leur a dit que les gens qui soutiennent le Hamas sont des terroristes et eux, ta-ta-ta-ta, ils vident leur chargeur. Si je leur dis « ne te bat pas contre ton voisin » ils ne comprennent pas ce que je dis.

Silvia Cattori : Après le retrait israélien de Gaza, quoi ?

Nous vivons le moment le plus noir de toute notre histoire. Nous pensons qu’Israël va lancer sous peu des opérations pour liquider les militants du Hamas, du FPLP, du Jihad.

Silvia Cattori : Abou Mazen, mis sous pression par Israël, n’a pas la tâche facile !

Il ne doit pas se laisser acheter par ceux qui veulent nous égorger. Il n’a pas été élu pour représenter les intérêts d’Israël. Je suis réfugié dans mon propre pays. On a lutté 57 ans pour revenir dans notre village d’où on a été chassés en 1948. J’avais l’espoir qu’Abou Mazen nous sorte du blocage. Je me suis trompé. On lui a mis le pouvoir entre les mains ; il avait les moyens de nous sauver. Si l’Autorité palestinienne persiste à nous diviser et, comme elle le laisse entendre, à renoncer à nos droits de retour, ce qui nous attend est très sombre. Toutes les forces politiques ont demandé la démission de Nasser Youssef (général à la tête du Ministère de l’intérieur). Abou Mazen a répondu qu’il le maintenait à son poste. Ce qui veut dire qu’il veut continuer de se servir de cet homme que nous redoutons. Les militants du Hamas sont intègres, prêts au sacrifice. Le peuple sait que le Hamas n’a jamais cédé à Israël, que les assassinats ciblés de ses cadres ne l’ont jamais fait plier, qu’il n’a jamais trempé dans des négociations où ses droits ont été bradés. [5]

Silvia Cattori : Qui "achète" Abou Mazen en ce moment ?

Israël achète l’Autorité par divers biais. La Banque Mondiale a mis comme conditions à son aide financière, ce qu’Israël et les Etats-Unis veulent : l’emprisonnement de tous les militants, l’élimination des cellules militaires, la saisie de toutes les armes. Jamais le peuple ne l’acceptera. Or, l’Autorité palestinienne ne peut pas soumettre son peuple à plus d’inacceptable. Celui qui sacrifie sa vie pour défendre sa terre, les survivants qui ont perdu la moitié de leur famille, les réfugiés qu’Israël continue de maltraiter, n’accepteront jamais que l’Autorité palestinienne vienne les désarmer. Non cela serait le pire qui puisse nous arriver. Nous ne pouvons pas accepter que nos frères se battent entre eux. En Palestine on sait se parler, on se sent très solidaires. C’est inacceptable de pointer son pistolet sur son voisin.

Silvia Cattori : Vous n’attendez plus rien de bon d’Abou Mazen ?

Ce que l’on ressent est que l’on va vers des jours très sombres. Que l’on va nous noyer dans une mer de sang. About Mazen peut lui s’envoler par hélicoptère quand il veut grâce aux privilèges que lui accorde Israël ; nous on ne peut pas s’échapper de cette prison.

Silvia Cattori : N’est-ce pas un crève cœur supplémentaire, de savoir qu’il n’y a aucune mobilisation internationale ?

Le plus dur c’est de savoir que l’Europe n’ose pas prendre une décision claire et forte contre Israël, que les politiques, chez vous, ont peur de toucher à Israël, par peur d’être accusés d’antisémitisme. Alors qu’ici Israël mène une guerre raciste, tue, blesse, humilie, oui, c’est dur de penser que l’Europe contribue elle aussi à notre souffrance.

Israël doit savoir, que nous n’avons connu que souffrances depuis 1948. Nous pouvons souffrir plusieurs vies s’il le faut, mais nous ne capitulerons pas.

Silvia Cattori

Entretien traduit de l’anglais



[1Nous ne donnons que le prénom de Tariq pour des raisons compréhensibles.

[2Le Fatah est la principale organisation au sein de l’OLP.

[3Abou Mazen est le nom le plus souvent utilisé par les Palestiniens pour désigner Mahmoud Abbas, président de l’Autorité autonome palestinienne et du Comité exécutif de l’OLP

[4Peu après cet entretien, grâce à la médiation égyptienne, le Fatah et le Hamas ont réussi à se réconcilier, et à se dire liés par leur solidarité naturelle et leur intérêt commun d’assurer la sécurité nationale

[5Le pessimisme de Tariq confirme la justesse des analyses faites par le Professeur Bertrand Badie et le chercheur Jean-François Legrain au moment de l’arrivée au pouvoir d’Abou Mazen.


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