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Le retrait de Gaza : une nouvelle occasion d’épuration ethnique

Un Palestinien qui réside dans le camp de Beit Hanoun, au nord de Gaza, * s’exprime ici sur les menaces qu’Israël fait peser sur la vie et la santé des gens en maintenant Gaza cadenassée, sous contrôle, en pillant ses ressources en eau, en déversant des tracts sur Gaza pour les pousser à quitter leurs maisons.


Tract répandu par les avions israéliens à fin septembre 2005 : "Aux habitants du nord de la bande de Gaza,
(...) Nous vous avisons du danger de rester dans les zones utilisées pour déclencher des attaques terroristes et vous recommandons de quitter vos maisons (...) Les Forces de Défense Israéliennes"

Silvia Cattori : Le retrait des colons israéliens de Gaza a été présenté, par les autorités des Etats-Unis, de l’Europe, et par l’ensemble des médias occidentaux, comme un geste "de paix" du gouvernement d’Ariel Sharon. Mais pour vous, l’occupant israélien a-t-il réellement quitté Gaza ?

Omar K. : Réellement quitté, non ; c’est un simple retrait le long des frontières. Pour nous, Gaza reste la prison qu’elle a toujours été. Dire que ce retrait amène la paix, c’est faux. Les forces israéliennes contrôlent toutes les issues.

Même le passage de Rafah, qui est notre seule porte de sortie vers l’Egypte, vers le monde, est placé sous la surveillance des services militaires israéliens. Or il devrait être sous contrôle palestinien.

L’Autorité palestinienne (Abou Mazen) nous avait annoncé, qu’après le retrait israélien, les Palestiniens auraient la possibilité de sortir de Gaza par le passage de Rafah comme bon leur semblait.

A son ouverture, en novembre 2005, nous avons eu la mauvaise surprise de découvrir qu’Israël en gardait le contrôle absolu, qu’il avait mis en place un système de surveillance par des caméras qui filment tous les Palestiniens qui se présentent à la frontière.

C’est comme si les militaires israéliens qui sont placés cinq kilomètres plus loin, donc invisibles, sont présents physiquement.

Ce sont eux qui, par des ordinateurs reliés aux ordinateurs de la police palestinienne, examinent toutes les pièces d’identités que celle-ci est tenue de leur montrer.

Silvia Cattori : Alors ce qui a été présenté comme une libération, n’est pour vous que poursuite de l’occupation ?

Omar K. : Bien sûr. C’est Israël seul qui décide. Aucun Palestinien ne peut entrer ou sortir de Gaza sans l’aval des services israéliens.

Silvia Cattori : La journaliste israélienne Hamira Hass a écrit que le Hamas "ment" quand il affirme que c’est la résistance qui a amené Israël à se retirer !

Omar K. : Nous savons qu’Hamira Hass dénonce l’occupation et les crimes commis par son pays contre notre peuple. Mais pour nous, Hamira Hass représente le point de vue du parti Fatah et de l’Autorité palestinienne, pas celui du peuple.

Nous vivons sous occupation militaire : ceux qui prétendent défendre nos droits devraient prendre davantage en compte le point de vue de la résistance.
L’occupation de la bande de Gaza dure depuis 1967.

Israël n’a jamais parlé de se retirer durant les trente ans où il n’y avait pas de résistance armée.
C’est pourquoi nous pensons que le Hamas a raison quand il dit que c’est la seconde Intifada qui a forcé Israël à évacuer les colonies.

Silvia Cattori : Ne pensez-vous pas que ces colonies n’étaient plus rentables pour Israël ?

Omar K. : Il y a conjonction de plusieurs facteurs. Durant 39 ans, les colons israéliens ont surexploité et pollué toutes nos terres agricoles et nos ressources en eau.

En 1967, Israël a construit la colonie Gush Katif juste au dessus du plus grand réservoir souterrain d’eau de la Palestine. Ce réservoir est aujourd’hui épuisé. Les colons ont pompé les nappes phréatiques pour alimenter les colonies juives mais aussi pour détourner cette eau, d’excellente qualité, vers Bersheva, le Sud d’Israël.

Silvia Cattori : En quittant Gaza les Israéliens n’ont rien laissé ?

Omar K. : Les experts israéliens ont foré de très profonds puits à l’extérieur de Gaza, de façon à faire barrage à l’arrivée des eaux souterraines qui, depuis les temps immémoriaux, s’écoulent du Nakab, d’Hébron et des environs, dans ce réservoir souterrain.

Cela permet à Israël de capter de grandes quantités d’eau avant qu’elles n’arrivent jusqu’à notre réservoir. La surexploitation de la nappe existante par Israël a eu pour résultat de provoquer l’infiltration de l’eau de mer dans la couche aquifère côtière.

Au sud de Gaza, la situation est catastrophique ; l’eau est devenue imbuvable à cause de cet épuisement. C’est comme si on buvait de l’eau de mer.

Silvia Cattori : Les gens qui boivent cette eau ne tombent-ils pas malades ?

Omar K. : Tout le monde parle de maladies de reins. Ma fille de dix ans a dû être opérée des reins.

Silvia Cattori : Depuis combien de temps savez-vous que l’eau que vous buvez est impropre à la consommation ?

Omar K. : Depuis longtemps. Mais, depuis une année, l’eau est de plus en plus salée et polluée, même au nord de Gaza. La situation sanitaire s’est aggravée du fait que, à cet endroit, le réservoir d’eau claire côtoie la station d’eaux usées.

L’Autorité palestinienne ne s’est jamais souciée de faire ce qu’il fallait pour séparer les eaux.

Par conséquent les eaux usées entrent dans ce réservoir souterrain et nous sommes obligés de boire cette eau, impropre à la consommation, même pour les animaux.

Il y a des quartiers de Gaza où le niveau de chlore utilisé atteint 2500 milligrammes par litres, alors que le niveau maximum de chlore acceptable pour la consommation de l’eau est de dix fois moins. En décembre 2005, L’UNEP a envoyé des experts.

Ils ont fait des prélèvements et ont pris des échantillons d’eau et de terre pour déterminer le degré de pollution et évaluer les coûts d’assainissement.

Silvia Cattori : N’avez-vous pas d’autres solutions que de boire cette eau ?

Omar K. : Nous n’avons pas d’argent pour acheter l’eau par gallons.

Silvia Cattori : Comment se fait-il que l’on n’entend pas parler d’un problème de santé aussi grave ?

Omar K. : Les journalistes qui couvrent la région, n’en parlent pas parce qu’ils ne considèrent pas que la vie d’un Palestinien vaille la vie d’un Israélien.

Silvia Cattori : Israël a classé récemment "No go zone" un morceau de territoire au nord de Gaza. Quelles implications cette décision a-t-elle pour vous ?

Omar K. : Je me sens très concerné par cette mesure car j’habite dans cette zone. Nous pensons qu’Israël prépare le prochain "transfert".

Silvia Cattori : Cette mesure ne concerne-t-elle pas la zone inhabitée qui fait tampon entre le nord de Gaza et Israël ?

Omar K. : Elle concerne Betlaya, Beit Hanoun et Jabalya, zone densément peuplée. En décembre, l’armée israélienne a lancé des tracts par hélicoptères au-dessus de nos maisons.

Par ces tracts, l’armée israélienne nous conseillait de partir, de quitter nos maisons et nous avertissait que, s’il y avait des tirs qui venaient du côté de nos maisons, elle procèderait à l’évacuation de toute la zone et à sa destruction.

C’est comme cela qu’Israël a délogé des dizaines de milliers de familles à Rafah, entre 2002 et 2004.

Silvia Cattori : Les gens seront-ils forcés de partir ?

Omar K. : C’est ce que l’armée israélienne est en train de faire chaque nuit : effrayer les enfants, effrayer les parents, pour les obliger à partir. Mais les gens ne bougeront pas. Elle a commencé à nous rendre la vie impossible. Nous ne dormons plus.

Toutes les nuits, on entend les avions nous survoler, les canons tonner, il y a des bruits épouvantables. Début janvier un missile israélien a bombardé une cabane, tuant trois frères et blessant une dizaine de personnes appartenant à la même famille ; ils vivaient en bordure de cette « No go zone ».

Israël a prétendu que c’était des "activistes". Or, à notre connaissance c’était une famille de pauvres paysans qui prenaient leur repas. C’est comme cela qu’ils terrorisent les gens, jusqu’à ce que, poussés à bout, pris de panique, ils s’en aillent.

Silvia Cattori : Combien de personnes seraient-elles concernées si ce nouveau "transfert" devait survenir ?

Omar K. : Trois cent mille à cinq cent mille Palestiniens.

Silvia Cattori : Ce qui veut dire qu’en quelques années Israël aura déporté plus d’un million de Palestiniens ? 450’000 en Cisjordanie par la construction du mur, et près d’un demi-million à Gaza s’il réussit à vous faire partir ?

Omar K. : Même si je dois mourir, je ne partirai jamais d’ici.

Silvia Cattori : Mais c’est effrayant ! Le monde n’a pas compris, je crois, que ce qu’Israël a décrété "No go zone", est une aire habitée et que cela annonce, de fait, l’exclusion de centaines de milliers de Palestiniens ! On pouvait imaginer qu’il s’agissait uniquement pour Israël d’avertir les résistants que s’ils pénétraient à l’intérieur de ce no man’s land ils seraient immédiatement exécutés ! Israël prend donc prétexte de "sa sécurité" pour vous repousser toujours plus loin ?

Omar K. : Israël accuse la résistance de vouloir agir depuis nos maisons.
Mais si Israël ne nous brutalisait pas et se retirait vraiment, il n’y aurait pas de résistance.

Silvia Cattori : Vous voilà menacés d’épuration ethnique et le monde l’ignore au point que, début janvier 2006, le Président Jacques Chirac a qualifié le retrait des colons de "chemin qui mène à deux Etats vivant côte à côte dans la paix et la sécurité". Se moque-t-il de vous ?

Omar K. : Oui, malheureusement ! C’est de la paix d’Israël qu’il parle, pas de la paix des Palestiniens. Les Israéliens veulent la paix pour eux et c’est encore à nous de payer le salaire de leur paix.

Silvia Cattori : Pouvez-vous quitter Gaza ?

Omar K. : Je ne puis bouger d’ici car je n’ai pas de carte d’identité.

Silvia Cattori : Ne craignez-vous pas qu’avec l’entrée du Hamas en politique l’Europe ne coupe son aide financière ?

Omar K. : Que font nos autorités de cette aide ? Elles font des tournées dans les pays du Golfe pour quémander toujours plus d’argent. L’Europe leur a versé cinq milliards en cinq ans.

Des sommes colossales ont été détournées par nos dirigeants. Muhamed Rachid, conseiller du président Arafat, s’est enfui avec 400 millions de dollars.

D’autres, comme Muhamed Dhalan, lui-même issu d’une famille très pauvre, se sont considérablement enrichis illégalement. Je suis persuadé que, l’actuelle direction est balayée, tout peut changer très vite.

On pourra se débarrasser de tous les voleurs qui ont profité de leur position pour s’enrichir. Une nouvelle équipe, formée de dirigeants intègres, nous permettrait de vivre mieux, même sans aide extérieure.

Silvia Cattori : Le Washington Post a révélé, le 22 janvier 2006, que les Etats-Unis se seraient servis de l’USAID, une agence liée à la CIA, pour aider l’Autorité palestinienne à combattre le Hamas. L’USAID aurait versé clandestinement 2 millions de dollars à vos autorités. Cela ne vous inquiète-t-il pas ?

Omar K. : Si, tout cela est très inquiétant. Je suis tout à fait conscient du rôle négatif de l’USAID. J’ai assisté à certains des "Workshop" qu’ils organisent dans des hôtels de luxe. J’en suis sorti fou de rage.
J’ai compris que l’intérêt de l’USAID n’est pas de protéger notre culture, nos traditions. Que leur idéologie cherche à briser notre unité et notre société. J’en ai conclu que ces gens sont des criminels.

Silvia Cattori : L’Autorité palestinienne ne vous met-elle pas en garde ?

Omar K. : L’Autorité palestinienne et les cadres du Fatah nous donnent une image idyllique de l’USAID. Ils nous disent que leurs agents sont là pour améliorer notre sort, pour nous civiliser, que leurs programmes se basent sur la réalité sociale palestinienne.

Leurs agents sont en train de rentrer dans nos maisons. Ils pénètrent dans nos foyers sous prétexte d’action sociale ; ils violent notre intimité.

Leurs projets sont centrés sur la question de la femme, sur la réduction de la natalité. Ils cherchent de changer notre manière de penser, de connaître notre psychologie pour mieux nous soumettre à leur idéologie, mieux nous manipuler et nous diviser.

Nous sommes furieux de voir comment ils procèdent. C’est ainsi que, sous prétexte d’action sociale, ils mettent un pied dans nos quartiers et cherchent de détourner les femmes du vrai problème - l’occupation - et à les détacher de nos valeurs ; ils les incitent à s’habiller à l’occidentale.

Les ONG locales si elles veulent obtenir le financement de l’USAID doivent condamner publiquement la résistance. Ici nous sommes très attachés à l’idée d’avoir plusieurs enfants. Les enfants, c’est notre force.

La femme a une place importante dans notre société. Ils nous attaquent dans ce que l’on a de plus fort : nos traditions. Ils offensent notre société en voulant imposer leurs valeurs américaines.

Ils veulent nous détacher les uns des autres, briser cette relation sociale fraternelle et solidaire qui unit les Palestiniens ici à Gaza.

Silvia Cattori : Les femmes se laissent-elles facilement influencer ?

Omar K. : Les idées véhiculées par l’USAID attirent davantage les universitaires. Malheureusement, ce sont des Palestiniens qui travaillent avec l’USAID qui jouent le rôle d’intermédiaires pour faire la promotion des idées que véhicule cette agence. Des Palestiniens qui se laissent facilement acheter. Le Directeur palestinien en charge des programmes de l’USAID en Palestine, par exemple, gagne un salaire mensuel de 4500 dollars ce qui est une fortune ici.

Silvia Cattori : L’Autorité palestinienne n’a jamais appelé le monde à boycotter ou à sanctionner l’occupant israélien. 171 ONG palestiniennes ont appelé au boycott il y a six mois. Quelle est la position du Hamas sur cette question ?

Omar K. : Il n’y a aucun espoir que l’équipe d’Abou Mazen, qui est pressée de commercer avec Israël, appelle au boycott. Je crois que l’on ne verra jamais de boycott ici.

Si vous allez dans nos boutiques, vous verrez que nous regorgeons de produits qui viennent d’Israël, que tout est importé d’Israël.
Il est donc impossible pour nous de boycotter les produits qui nous viennent d’Israël.

Cela dit, je crois que, si le Hamas a son mot à dire, bien des choses vont changer.

Toutefois, sur le boycott, cela paraît difficile car, pour notre grand malheur, l’Autorité palestinienne s’est liée aux accords économiques de Paris signés par Abou Ala.
Accords qui interdisent à la partie palestinienne d’importer des produits "qu’Israël est capable d’importer".

C’est ainsi que, depuis dix ans, nos autorités nous ont enchainés à Israël ; tout ce que nous achetons passe par Israël et nous oblige à lui payer des taxes de douanes.

Moi qui ne gagne 1200 shekels, par exemple, (220 dollars) je suis obligé d’acheter le sac de farine au prix de 120 shekels fixé par Israël. Je dépense 15 % de mon salaire pour acheter la farine à notre occupant.

Silvia Cattori : Pour vous, que signifie le départ de Sharon ?

Omar K. : Sharon ou Ehud Olmert sont porteurs du même projet qui consiste à éliminer le plus de Palestiniens possible. Certes Sharon était un dirigeant particulièrement brutal.
Mais vous savez, toute personne qui veut accéder au poste de Premier ministre, en Israël, doit se conduire en criminel, doit massacrer les Palestiniens.

Tous leurs chefs depuis 1948, de gauche comme de droite, ont massacré à des degrés divers.

Shamir a massacré, Peres a massacré, Rabin a massacré, Netanyahou a massacré, Barak a massacré, Sharon a massacré. Il y a une continuité dans leur politique basée sur les massacres, l’épuration ethnique et le vol de nos terres depuis 1948.

Silvia Cattori : Lors de l’hospitalisation de Sharon, la représentante de l’Autorité auprès de l’Europe, Leila Shahid, a déclaré : "Les Palestiniens sont inquiets et redoutent sa disparition…"

Omar K. : Leila Shahïd est l’ambassadeur de l’Autorité palestinienne. Elle ne fait que rapporter le point de vue d’Abou Mazen, pas ce que nous ressentons en notre grande majorité sur le terrain.

Silvia Cattori

Entretien traduit de l’anglais.

* Omar K. n’appartient à aucun parti. Il souhaite garder l’anonymat. Les Palestiniens qui s’expriment ouvertement ont la crainte d’être maltraités par les services de sécurité de Muhamed Dahlan qui collaborent avec Israël. Ex-ministre des affaires civiles de l’Autorité palestinienne Dahlan est actuellement chargé de la supervision de la frontière de Rafah ; il est considéré par les Palestiniens comme "l’homme de la CIA".