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Un article d’Olivier Mukuna (1/3)
11 septembre : faites entrer le journalisme !

Après la démesure médiatique consacrée aux commémorations du 11 septembre, un documentaire inattendu et courageux s’adresse à nos neurones avant nos tripes. Son titre ? « Épouvantails, autruches et perroquets - Dix ans de journalisme sur le 11 septembre ». Ou la remise en questions du traitement médiatique de l’évènement terroriste ayant façonné notre entrée dans le 21ème siècle. Percutant et didactique, le film d’Olivier Taymans est un ovni journalistique made in Belgium. Sans autre diffusion que celle du net. Percutera-t-il les dirigeants d’une profession en crise, répugnant à l’introspection critique ?

Olivier Taymans
« A partir du moment où une vérité est martelée par presque l’intégralité de tous ceux qui ont la parole dans une agora déterminée, on en vient à se taire, à ne plus oser prendre la parole à contre-courant parce qu’on risque d’être stigmatisé comme fou, inconséquent ou déviant ». Ces mots du professeur de journalisme, Jean-Jacques Jespers (ULB), plantent le décor ou plutôt la pression sociale liée au film d’Olivier Taymans. « Épouvantails, autruches et perroquets » s’attaque en effet à la plus violente controverse mondiale de ces dix dernières années. Par le biais d’un angle original : l’examen de la couverture des médias sur la décennie de développements qui ont suivi les attentats du 11 septembre 2001. Une entreprise aussi risquée qu’indispensable ...


Pourtant, rappelle Taymans, il n’en fût pas toujours ainsi. Le jour des attentats comme les mois suivants, la parole était libre, la critique permise, le questionnement encouragé. En direct de Manhattan le matin du 11 septembre 2001, le journaliste d’ABC, Don Dahler, reformule ce qui lui vient spontanément à l’esprit : « Le second building à avoir été frappé par un avion vient de s’effondrer complètement ! L’immeuble entier s’est écroulé comme si une équipe de démolition ... comme lorsqu’on voit des démolitions de bâtiments anciens. Il s’est replié sur lui-même et n’est plus là ! ».

De l’autre côté de l’Atlantique, c’est « L’effroyable imposture » de Thierry Meyssan qui conteste la version officielle de l’attentat du Pentagone. Sans que cela ne cabrent les médias francophones, souligne Taymans : « Après la publication de son livre, Thierry Meyssan bénéficie d’un traitement journalistique normal. Il est invité sur plusieurs plateaux de télévision pour des débats aujourd’hui impensables lors desquels on discute calmement des qualités et des défauts de son livre ».

Diabolisation et propagande

Très vite, le ton change ! Le journalisme fait place à l’injonction propagandiste. Comme dans la sinistre émission concoctée par Daniel Leconte (Arte) en 2004 : « Que s’est-il passé pour que tant de gens basculent dans la bêtise ? Que s’est-il passé surtout, pour que des médias de masse leur offre une tribune royale qui leur permet de toucher le grand public ? Retour sur ce naufrage de l’intelligence. Regardez ! » ... Devenu « l’homme à abattre », Thierry Meyssan est diabolisé et exclu des médias traditionnels. « Sans jamais contredire sur le fond ses thèses », précise Taymans. Interrogé sur CNN, Guillaume Dasquier ose un « postulat sociologique » sorti de nulle part : les lecteurs de Meyssan « sont d’un très faible niveau social, la majorité n’est jamais allée à l’école et ils ont également un très faible niveau culturel ».

Le film décortique ensuite la « déontologie » de Leconte, grand prêtre de la diabolisation médiatique des sceptiques envers la version officielle. « Ce qui compte à leur yeux, c’est une vision a priori du monde », lance Leconte face caméra. « Un bricolage idéologique où se mélange pêle-mêle une détestation de l’univers démocratique, une conception policière de l’histoire et une culture systématique de l’excuse au bénéfice de tous les dictateurs de la planète qui ont déclaré la guerre à l’Occident. Eh bien, c’est ce phénomène étrange que nous avons tenté de suivre à la trace. Voici ’ Le grand complot ’ ! C’est un film Docs en stock pour Arte, signé Antoine Vitkine et Barbara Necek » ...

Problème : dans sa quête visant à tirer les téléspectateurs vers le haut, Arte a « oublié » de les informer d’un détail que révèle Olivier Taymans. La plupart des intervenants - dans les documentaires diffusés comme lors du « débat » en plateau - sont membres du Cercle de l’Oratoire. «  Un cercle de réflexion qui rassemble des intellectuels médiatiques (André Gluksmann, Pascal Bruckner, Nicole Bacharan), des journalistes (Antoine Vitkine, Elizabeth Schemla), des chercheurs (Antoine Basbous, Pierre-André Taguieff) qui se sont mobilisés après le 11 septembre pour soutenir l’entrée en guerre des États-Unis contre l’Irak et réagir à un anti-américanisme qu’ils ressentent omniprésent. Justement les principaux sujets qui ont été abordés » lors de ce Thema diffusé sur Arte.

En fin d’émission, Leconte promotionne avec enthousiasme un ouvrage écrit sous la direction de Michel Taubmann (« Irak, an I – Un autre regard sur un monde en guerre »). Mais les téléspectateurs ignorent qu’à l’époque le Responsable de l’info à Arte-Paris, Michel Taubmann, est également le fondateur du Cercle de l’Oratoire ! Et le rédacteur en chef du meilleur des mondes, la revue du think tank néo-conservateur ... « où l’on retrouve Brukner, Bacharan et Vitkine », conclut Taymans.

Ajoutons qu’il est amusant de retrouver à la barre de cette manœuvre « anti-complotistes », le même Taubmann qui, sept ans plus tard, défend sans sourciller « la thèse du complot » dans l’affaire Strauss-Khan-Diallo [1] ... Selon que vous traitiez de puissants ou de misérables, « l’argument » du complot vous sera ou non favorable.

Cinq doutes majeurs

Pour Olivier Taymans, l’auteur de référence sur les incohérences de la version officielle n’est autre que David Ray Griffin. Cet universitaire retraité, ex-professeur de théologie, est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages sur le 11 septembre. Sain d’esprit, Américain et patriote, il rejette « la théorie officielle du complot que nous ont servie le gouvernement et la Commission d’enquête et qui a été utilisée pour justifier les activités qui ont suivi le 11/09/01 ». Dans les médias francophones, Griffin a royalement décroché 37 secondes d’interview (portant sur des sujets annexes à son travail). Contre plus de 300 entretiens (portant sur ses ouvrages) réalisés par divers médias alternatifs dans le monde ...

Quels sont ces doutes qui ont conduit Griffin à écrire ses livres et que n’abordent jamais les médias traditionnels ? Le film en répertorie cinq. Un : les terroristes. Ou les noms des 19 pirates de l’air communiqués par le FBI trois jours après les faits ; doublé de la fumeuse histoire du passeport d’un des terroristes retrouvé intact dans les décombres des Tours. Des « infos » officielles qui provoquent ce commentaire acide chez l’ex-parlementaire belge, Paul Lannoye : « Il faut déjà être très naïf pour croire à des choses comme ça » ...

Deux : les explosions. Ou les centaines de témoins qui affirment avoir entendu des explosions juste avant l’effondrement de chaque Tour. Ainsi que ceux qui affirment la même chose pour le bâtiment n°7 ; ce troisième gratte-ciel qui s’est écroulé, dans l’après-midi du 11 septembre 2001, sans avoir été percuté par un avion. Trois : les délits d’initiés. Au sujet desquels Paul Lannoye évoque ceci : « Il y a eu une sorte de délits d’initiés concernant les compagnies d’aviation. Que des gens aient réalisé que quelque chose allait se passer me paraissait mériter une investigation. Lorsque j’ai posé la question au Parlement, personne n’a relevé, personne n’a répondu, on a fait semblant que je n’avais rien dit ... ».

Quatre : la diversité de la contestation. Ou les différentes catégories de professionnels qui ont fondé des associations exigeant une enquête véritablement indépendante sur le 11 septembre. « Il y a ’les vétérans pour la vérité sur le 11/9’ avec de nombreux ex-officiers militaires dont certains de haut rang », explique David Ray Griffin. « ’Les pilotes pour la vérité sur le 11/9’ et une nouvelle organisation : ’les architectes et ingénieurs pour la vérité sur le 11/9’ qui compte plus de 500 membres. Il y a aussi plusieurs anciens officiers de la CIA et du Renseignement. Oui, nous avons maintenant des gens d’une grande crédibilité ».

Ces personnes et associations ne sont pas interrogées par les médias traditionnels francophones lorsque ceux-ci traitent du 11 septembre [2]. A contre-courant, Taymans a interviewé Richard Cage, le fondateur d’ « architectes et ingénieurs pour la vérité sur le 11/9 ». Au sujet de l’absence totale de visibilité médiatique concernant l’objet de son association, l’homme se montre sans équivoque : « C’est clair qu’il s’agit d’un tabou. Les journalistes savent qu’ils ne peuvent pas en parler. Ils n’enquêtent pas sur le sujet. Je suis sûr qu’on leur a dit que cela n’avait aucun intérêt. Ceux qui ont essayé ont trouvé porte close partout lorsqu’ils ont tenté de publier sur ce sujet ».

Cinq : les films contestant la version officielle. Le plus célèbre : Loose change. Dans sa dernière version (2008), ce documentaire demeure, selon Taymans, « le film le plus complet sur toutes les incohérences de la version officielle des attentats ». Vient ensuite 9/11 press for truth qui retrace le combat d’un groupe de veuves américaines ayant contribué à la création de la Commission d’enquête sur le 11 septembre (2004). Entaché d’omissions cruciales et d’un manque flagrant d’indépendance, le rapport de cette Commission n’est plus pris au sérieux par grand-monde. Selon Taymans, le film est aussi une « réflexion intéressante sur le rôle des médias américains au sujet du 11 septembre ». Côté européen, la seule réalisation se nomme Zéro enquête sur le 11 septembre (2007), signée par l’ex-député européen Giulietto Chiesa. Un film-enquête salué par le quotidien italien Il Corriere della Sera comme « un ensemble de contradictions, de lacunes et d’omissions d’une gravité impressionnante. Confirmant que la version officielle prend de plus en plus l’eau de toute part » ...

A quand le vrai débat ?

Jusqu’à aujourd’hui, chacun a pu constater que les conditions d’un vrai débat contradictoire sur le 11 septembre n’ont pas été favorisées par les médias traditionnels francophones. Exceptées certaines émissions, sur France Télévisions (2009), opposant les doutes de stars du show-business (Mathieu Kassovitz, Jean-Marie Bigard) aux certitudes agressives de journalistes non spécialisés, rien de sérieux n’a été mis en place. Depuis près de dix ans, aucun débat n’a été médiatisé entre des acteurs légitimes et reconnus de chaque pan de la controverse. Que ce soit en radio, en télé et en presse écrite. Pour quelles raisons ?

Dans le film de Taymans, Jean-Jacques Jespers tente de répondre à cette question : « Pour l’instant, c’est un sujet tabou parce que les éléments troublants ou de remise en question découverts sont diffusés avec une extension qui n’a pas atteint le niveau au-delà duquel ça devient un évènement médiatique, relayé par les grands médias. Toute la question est de savoir si ce seuil est ou sera un jour atteint ? Et cela n’a rien avoir avec la vérité ou le sérieux de ceux qui font les enquêtes. Cela a avoir avec le système d’élaboration de la crédibilité en matière médiatique ».

En Norvège, ce « seuil » est dépassé depuis juillet 2006. Notamment grâce à l’éditeur et journaliste, Truls Lie. Il y a cinq ans, cet ancien directeur de l’édition norvégienne du Monde diplomatique a publié une série d’articles traitant des remises en cause de la version officielle des attentats. Articles interdits de diffusion française par le directeur du « Diplo » de l’époque, Maurice Lemoine. Malgré les tentatives de Taymans, l’actuelle direction du Monde Diplomatique « n’a pas souhaité s’exprimer sur cette affaire » ... Commentaire de Truls Lie : « Pour moi, si on veut être un esprit critique et indépendant, avoir une réflexion autonome, on se doit de traiter ce sujet. C’est l’évènement le plus important de ces dernières années et il a entièrement modifié l’ordre politique ».

Son de cloche analogue chez un vétéran du journalisme norvégien, Sven Egil Omdal. Auteur d’une chronique hebdomadaire sur les médias, Omdal a signé un papier retentissant sur la controverse du 11/9. Repris dans quatre journaux norvégiens, celui-ci a touché plus d’un million de lecteurs. A mille lieues des sophismes d’un Guillaume Dasquier ou d’un Philippe Val, Omdal relate face caméra son raisonnement journalistique : « J’ai écris cette chronique pour dire : il y a un énorme débat en cours, il y a des médias alternatifs que nous ne pouvons pas ignorer, il y a peut-être des allumés ou des fous parmi eux, mais il y a aussi trop de gens instruits et trop de gens qui prennent réellement des risques en s’engageant dans ce débat pour que nous le laissions de côté »...

Concerné à double titre - professionnel et citoyen - par le film d’Olivier Taymans, il m’a paru essentiel de réaliser son interview ainsi que celle de notre confrère Bruno Clément. Editeur et présentateur de l’émission d’investigations Questions à la Une (RTBF), le journaliste du Service public a vertement remballé le réalisateur indépendant. Un épisode qui apparaît dans le film : Clément a été enregistré à son insu par Taymans via la technique du micro caché. Une pratique également utilisée par les journalistes de Questions à la Une afin de réaliser certaines enquêtes « difficiles » ...

Répugnant à toute introspection critique, a fortiori sur leur traitement de sujets sensibles, les dirigeants de médias francophones feront-ils les « autruches » face à l’existence du film de Taymans ? Ou désigneront-ils ce journaliste comme un nouvel « épouvantail » du négationnisme et de l’antisémitisme ? A ces questions d’une actualité francophone brûlante résonnent les mots du norvégien Sven Egil Omdal : « On ne devrait jamais reprocher à un journaliste de poser des questions. On peut nous critiquer pour avoir donner des réponses idiotes, mais jamais pour avoir poser des questions. C’est l’essence même de notre métier ».

Olivier Mukuna
Agora Vox, 4 octobre 2011.

Voir :
- la 2ème partie de cet article sous le titre : « 11 septembre : “C’est un sujet sale que l’on ne peut toucher que si l’on n’a plus rien à perdre” »
- la troisième partie sous le titre : « “Les conspirationnistes défendent leurs théories de plus en plus intelligemment” »



[1Voir : « Michel Taubmann, le “justicier” de DSK crie au complot », par Caroline Fontaine, Paris Match, 4 septembre 2011.

[2A l’exception de ce reportage, diffusé sur France 3, le 8 septembre 2011, qui - pour la première fois dans un JT francophone - aborde sérieusement certaines zones d’ombre du 11 septembre :
http://www.dailymotion.com/video/xkzfsb_les-zones-d-ombres-du-11-septembre-2001-france3_news?start=4#from=embediframe