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Un article de Kim Petersen
Le boycott est légitime lorsqu’il est réclamé par l’opprimé

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1er septembre 2009

Les préjugés ne se présentent pas toujours sous des traits hideux. Il en va de même pour le sionisme et le racisme. Il est tout à fait possible que des personnes bien intentionnées aient des préjugés et, pire encore, agissent selon ces préjugés.

Uri Avnery s’élève contre les brutalités infligées aux Palestiniens. Il fait campagne pour la paix avec les Palestiniens. Mais il a également un passé sioniste, il est né en Europe et a combattu avec l’organisation terroriste Irgoun dans l’holocauste (la Naqba) commis contre les Palestiniens. Plus tard, il reniait les méthodes d’Irgoun. Il est contre la guerre, mais il n’est pas contre le fait de recueillir les fruits de la guerre. Il soutient une solution à deux états. En d’autres termes, les Juifs israéliens garderont les fruits de ceux qu’ils ont dépouillés – cela, tout en continuant de faire pression pour récupérer ceux qu’on leur a pris. [1]

Avnery préconise l’utilisation sélective de tactiques contre le sionisme.

Cela est clair quand il s’agit d’un boycott international d’Israël. Avnery affirme que personne n’est plus à même de répondre à cette question que l’archevêque sud-africain Desmond Tutu. [2]

Et que dit Tutu ? Il a appelé la communauté internationale à traiter Israël comme elle a traité l’Afrique du Sud au temps de l’apartheid. Tutu soutient la campagne de désinvestissement (BDS : boycott, désinvestissement, sanctions, NDT http://campagneboycott.blogspot.com/ ) contre Israël. [3]

Le compatriote israélien d’Avnery, Neve Gordon, dit qu’il est temps, en effet, d’organiser un boycott. [4]. Avnery gémit : "Désolé, mais je ne peux pas être d’accord avec lui, cette fois-ci – ni sur la similarité avec l’Afrique du Sud ni sur l’efficacité d’un boycott d’Israël".

Et, de fait, les deux apartheids, bien qu’ils revêtent de nombreuses similitudes, sont également différents.

Gary Zaztman indique une différence essentielle :

"Malgré ses maux graves et indubitables et les nombreux crimes contre l’humanité commis en son nom, dont des massacres, l’apartheid des blancs racistes d’Afrique du Sud n’était pas fondé sur la perpétration d’un génocide. Le sionisme, de son côté, mettait en œuvre la dissolution de l’intégrité sociale, culturelle, politique et économique du peuple palestinien, c’est-à-dire son génocide, dès le début, au moins à partir de l’injonction qu’on trouve dans les écrits de Theodor Herzl que le "transfert" dans un autre endroit de la "population indigente" de Palestine soit organisé "discrètement et avec circonspection." [5]

Le boycott, stratégie contre le racisme

Avnery écrit que Tutu lui a expliqué que "le boycott était d’une importance considérable, bien plus que la lutte armée".

Mais c’est le révolutionnaire Nelson Mandela, qui avait refusé de renoncer à la lutte armée, qui a négocié le démantèlement du système d’apartheid en Afrique du Sud. [6]

Tutu a également dit à Avnery que "ce boycott était important à la fois sur le plan économique et sur le plan moral".

Avnery écrit : "Il me semble que la réponse de Tutu souligne l’énorme différence qui existe entre la réalité en Afrique du Sud à l’époque et celle qui est la nôtre aujourd’hui".

Et donc, que dit Avnery ? D’abord, il affirme que Tutu est la personne la mieux placée pour parler de l’efficacité d’un boycott en tant qu’instrument de lutte contre le racisme, puis il dit que Tutu se trompe. Avnery veut-il donc dire que c’est lui qui est le plus à même de parler de l’efficacité des boycotts contre le racisme ?

Avnery craint que les Juifs israéliens n’en déduisent que "le monde entier est contre nous".

Cependant, n’est-ce point, en quelque sorte, le but de l’opération : montrer que le monde entier est contre le racisme des Juifs envers les Palestiniens ?

Attention, le monde entier n’est pas contre les Juifs, comme la propagande israélienne voudrait le faire croire.

Bien qu’il ne le dise pas noir sur blanc, Avnery utilise là une variante de l’accusation d’antisémitisme ; si vous êtes contre ce que fait Israël, alors, vous êtes contre les Israéliens. Et donc vous êtes antisémite. Cette distorsion absurde de la moralité et de la logique sous-tend qu’être contre le racisme envers les Palestiniens fait de vous un antisémite.

Avnery reconnaît qu’"en Afrique du Sud, le boycott mondial a contribué à renforcer la majorité et à la souder dans la lutte. Un boycott d’Israël aurait l’effet inverse : il jetterait l’immense majorité des gens dans les bras de l’extrême droite et créerait une mentalité de forteresse assiégée contre le "monde antisémite" (ce boycott aurait, bien entendu, un impact différent sur les Palestiniens, mais ce n’est pas le but de ceux qui le préconisent)".

Avnery décrit simplement le statu quo actuel. Israël est déjà enlisé dans une mentalité de forteresse assiégée d’extrême-droite. Le boycott n’en est pas la cause. Avnery fait une fixation sur la dynamique de la population. Quelle est l’importance entre majorité et minorité dans le raisonnement d’Avnery ? On pourrait penser que, les Palestiniens faisant partie de la minorité (et le fait que les Palestiniens soutiennent le boycott), ce serait une raison encore plus valable pour justifier un boycott international. Qui et quoi Avnery défend-il ? Les Palestiniens contre le racisme ou les Juifs israéliens contre les effets sur l’économie et l’opprobre que représente un boycott international ?

Quant à l’objectif de la campagne de boycott, il est de : "refuser à Israël les moyens financiers de continuer à tuer des Palestiniens et d’occuper leur territoire". [7]

Avnery parle de l’holocauste, disant que les souffrances des Juifs sont profondément ancrées dans l’âme juive.

Que les nazis aient enfermé les Juifs dans des camps de concentration était un scandale moral. Mais quelles leçons avons-nous tirées de la Seconde Guerre Mondiale ? Que les souffrances imposées à tout groupe identifiable sont abominables et immorales ? Ou bien qu’un groupe peut désormais s’approprier un holocauste, en faire sa propriété exclusive, et se servir de souffrances passées comme bouclier pour infliger un holocauste à un autre peuple ?

Avnery prétend que boycotter les Juifs leur rappellera le nazisme, mais quand des Juifs emploient des méthodes semblables à celles des nazis, que doit-on leur rappeler ?

Avnery est d’accord pour le boycott les produits des "colonies". Il fait la distinction entre les "colons" (c’est-à-dire "les colonisateurs") et les autres Juifs israéliens. Comment alors Avnery explique-t-il le fait que les "colons" soient installés en Cisjordanie ?

Avnery affirme que "ceux qui appellent à un boycott agissent par désespoir. Et c’est ça le fond du problème".

De fait, le désespoir c’est le lot quotidien de beaucoup de Palestiniens dans les territoires occupés ou les camps de réfugiés.

Avnery affirme qu’un boycott international serait difficile à mettre en œuvre, et que les Etats-Unis ne le soutiendraient pas. Il n’a pas non plus été facile d’organiser un boycott contre le régime d’apartheid en Afrique du Sud. Est-ce une raison pour ne pas essayer ? Les Etats-Unis n’étaient-ils pas aussi opposés à un boycott de l’Afrique du Sud ?

Certes, cela prendra sans doute longtemps. Mais les temps changent, n’est-ce pas. Les récalcitrances des Etats-Unis (et de leurs alliés occidentaux) ont été vaincues au Venezuela, à Cuba, en Bolivie et ailleurs. Les empires se sont faits et défaits tout au long de l’histoire.

Avnery pense que la politique du boycott, c’est comme "un mauvais diagnostic qui induirait un traitement inapproprié. Pour être plus précis, la théorie erronée selon laquelle le conflit israélo-palestinien ressemble à la situation en Afrique du Sud mène à un choix de stratégie erroné".

Avnery poursuit : "en Afrique du Sud, il y avait un accord total entre les deux camps concernant l’unité du pays. La lutte ne concernait que le régime politique. Les Blancs et les Noirs se considéraient tous sud-africains et étaient déterminés à conserver le pays tel quel. Les Blancs ne voulaient pas de partition du pays, et d’ailleurs, ne pouvaient pas le vouloir car leur économie était fondée sur le travail des Noirs".

Il me semble que nous avons là une analyse erronée. "Les Blancs ne voulaient pas de partition" ? Comment Avnery peut-il affirmer quelque chose d’aussi faux ? Qu’étaient le Venda, le Lebowa, les bantoustans, si ce n’est des parties de l’Afrique du Sud découpées par le gouvernement blanc ? De plus, que le sionisme ne soit actuellement plus dépendant du travail des Palestiniens ne masque pas le fait qu’à une époque il dépendait de cette main d’œuvre ; Avnery choisit soigneusement ce qui lui convient pour son argumentation. Refuser aux Palestiniens le droit de travailler dans la Palestine historique, c’est une politique qui s’est développée avec le sionisme.

Egalement, comment se fait-il qu’Avnery puisse s’opposer à un boycott international d’Israël quand Israël persiste à imposer un embargo illégal aux Palestiniens – un crime de guerre ? Tant qu’Israël emploiera de telles méthodes, alors, la résistance par le biais du boycott, sera sans aucun doute légitime.

Avnery dit que les Juifs israéliens et les Arabes palestiniens n’ont rien en commun. Cette même dissimilitude était toutefois également vraie entre les Blancs et les Noirs d’Afrique du Sud.

Je m’insurge, néanmoins, contre la portée d’une telle argumentation. Elle fait le lit du racisme. Les Juifs israéliens, les Palestiniens, les Blancs et les Noirs sont tous des êtres humains. Tous mangent travaillent, dorment, rêvent, ont des familles. Cela devrait être une raison suffisante pour agir humainement les uns envers les autres : l’amour de l’humanité. Il est tout à fait possible d’accepter notre humanité partagée et de respecter la diversité.

Avnery conclut : "en bref, les deux conflits sont fondamentalement différents. Donc, les moyens de lutte doivent être forcément différents".

C’est une illusion logique, comme il est faux sur le plan logique et moral d’estimer qu’avoir été victime d’un génocide minimise sa propre culpabilité dans un autre génocide. On peut se demander si Avnery n’est pas victime de mauvaise conscience et de dissonance cognitive. Pour moi, les deux "conflits" [8] sont fondamentalement comparables. L’Israël colonial et l’Afrique du Sud coloniale partagent ces caractéristiques : un groupe d’étrangers différents sur le plan linguistique, religieux, culturel et racial qui a dépossédé des peuples autochtones de leur terre natale en employant la violence du dominateur et créé un système d’apartheid qui humilie les peuples autochtones et privilégie l’occupant.

Avnery insiste sur certains aspects "fondamentaux" – qui, pour moi, ne sont pas des points fondamentaux, mais des nuances – qu’il estime différents.

Pour Avnery la solution serait "un projet de paix complet et détaillé" du président Obama où "tout le pouvoir de persuasion des Etats-Unis" conduirait "sur la voie de la paix en Palestine".

Avnery se souvient bien des projets de paix précédents soutenus par les US, comme Oslo ou la "feuille de route". Pourquoi alors place-t-il des espoirs insensés sur un Obama attentif à ne pas contrarier l’AIPAC ? Avnery espère-t-il que les Juifs israéliens prendront conscience que la paix avec les Palestiniens, c’est la seule chose à faire ? Le militant pour la paix propose une solution qui a échoué et a été rejetée de nombreuses fois. Il récuse une solution qui a fonctionné en Afrique du Sud pour ménager les susceptibilités de l’oppresseur.

Mais voyons de plus près la logique d’Avnery qui veut que des "conflits" différents requièrent des moyens d’actions différents.

C’est la lutte qui met un terme à l’oppression. Des "conflits" fondamentalement différents peuvent prendre fin grâce à des moyens de lutte semblables. Ainsi, les révolutionnaires ont renversé la dictature soutenue par les Etats-Unis à Cuba grâce à la lutte armée et les révolutionnaires cubains ont battu les forces armées sud-africaines en Angola grâce à la lutte armée. [9]

A la fin de son article, apparemment sûr de son propre raisonnement par rapport à la personne qu’il estime la plus qualifiée pour expliquer que les boycotts sont des moyens efficaces pour venir à bout de l’apartheid, Avnery cite une prière de Tutu que nous devrions tous faire nôtre : "Mon Dieu, quand j’ai tort, fais que je sois prêt à me rendre compte de mon erreur, et quand j’ai raison, fais que je sois supportable à vivre".

Espérons qu’Avnery applique la même humilité quand il constate ses propres erreurs de jugement.

Kim Petersen
dissidentvoice.org, August 29th, 2009.


Kim Petersen est co-rédacteur en chef de Dissident Voice.



[1Voir : Dinah Spritzer, “Last chance for Holocaust restitution ?JTA, 30 juin 2009.

[2Uri Avnery, “Tutu’s Prayer,” Gush Shalom, 29 août 2009.

[3Desmond Tutu, “Israel : Time to Divest,” New Internationalist magazine, janvier/février 2003. Disponible online sur Third World Traveler.

[4Neve Gordon, “Boycott Israel,” Los Angeles Times, 20 août 2009.

[5Gary Zatzman, “The Notion of the ‘Jewish State’ as an ‘Apartheid Regime’ is a Liberal-Zionist One,” Dissident Voice, 21 novembre 2005.

[6Voir : Bill Keller, Tree Shaker : The Story of Nelson Mandela (Boston : Kingfisher, 2008). Mandela voulait parvenir à un accord par des moyens pacifiques, non violents. Mais confronté à la violence de l’Etat, il a eu recours à la violence comme moyen de lutte. Mandela a souligné que cette violence n’était pas du terrorisme. p. 98

[7Aim of the boycott campaign,” Boycott Israel Now.

[8Le terme “conflit” minimise les atrocités commises contre les Palestiniens et les Sud Africains par leurs oppresseurs.

[9Isaac Saney affirme que la Bataille de Cuito Cuanavale fut “le point tournant de la lutte contre l’apartheid.” Isaac Saney, “The Story of How Cuba Helped to Free Africa,” Morning Star, 4 novembre 2005. Disponible à l’Ambassa de Cuba en Egypte.