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Par Jacques Berset
Les responsables chrétiens syriens demandent davantage d’objectivité aux médias occidentaux

Parlant d’une seule voix, une délégation de responsables des Eglises syriaque orthodoxe, grecque orthodoxe, grecque melkite catholique et catholique romaine de Syrie ont demandé la solidarité des chrétiens d’Occident avec tout le peuple syrien.

Chrétiens et musulmans confondus souffrent atrocement de cette guerre « fortement alimentée, de l’étranger, en armes et en hommes ». Les responsables ecclésiaux ont également déploré le fait que l’information des médias occidentaux est trop souvent unilatérale.

Invités le 8 mai au Club suisse de la Presse à Genève, les représentants des Eglises chrétiennes ont relevé que l’information des médias occidentaux sur la situation en Syrie est trop souvent biaisée et unilatérale. Ils ont appelé leurs frères d’Occident à une prise de conscience de ce qui se passe réellement sur le terrain dans cette région qui est le berceau du christianisme.

Déjà un tiers des chrétiens ont fui le pays

Les médias occidentaux se contentent trop souvent de publier sans vérifier des informations diffusées par l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH) – une ONG liée à l’opposition basée au Royaume-Uni, dirigée par Rami Abdel Rahmane, de son vrai nom Oussama Ali Suleiman -, au lieu de puiser à des sources moins connotées et moins controversées. D’autant plus que des journalistes free lance travaillent sur place et connaissent la situation de près. « Mais on ne les entend pas en Occident », affirme Mgr Nicolas Antiba, archevêque du diocèse grec melkite catholique de Bosra et du Hauran, au Sud de la Syrie. Par paresse ou par intérêt, les médias relaient souvent sans vérifier les nouvelles de l’OSDH, regrettent les ecclésiastiques.

Mgr Dionysius Jean Kawak, archevêque de l’Eglise syriaque orthodoxe de Damas, relève que les chrétiens ne sont pas les seuls à souffrir du conflit qui ensanglante le pays depuis près de trois ans. En tant que minorité, ils sont cependant plus vulnérables et sont dans une situation très difficile. « Au moins un tiers des chrétiens ont déjà fui le pays ».

Evêques, prêtres et fidèles menacés et enlevés

Les chrétiens sont d’autant plus inquiets que cela fait déjà plus d’un an que les islamistes armés ont enlevé, le 22 avril 2013, deux métropolites orthodoxes d’Alep, Mgr Georges Yohanna Ibrahim, évêque syro-orthodoxe, et Mgr Boulos al-Yazigi, évêque grec-orthodoxe. Ils ont été emmenés par des hommes armés près de la frontière turque « et depuis, on reste sans nouvelle d’eux ».

D’autres religieux chrétiens, les Pères Michel Kayyal (arménien-catholique) et Maher Mahfouz (grec-orthodoxe), séquestrés depuis février 2013, sont aux mains d’un groupe fanatique, ainsi que le Père jésuite italien Paolo Dall’Oglio, enlevé par un groupe islamiste le 30 juillet dernier. Les simples fidèles ne sont pas non plus épargnés par l’insécurité. « Nous n’avons aucune nouvelle sur le sort de ces religieux, nous en appelons à la communauté internationale pour qu’elle fasse quelque chose pour leur libération ! Nous ne demandons pas grand-chose, seulement de nous aider, que les parties en conflit s’assoient enfin à une table de négociation, pour mettre un terme aux souffrances de notre peuple », demande Mgr Kawak.

Originaire d’Alep, Mgr Nicolas Antiba vit aujourd’hui en Syrie méridionale, « où saint Paul a fait son noviciat pour commencer sa mission de chrétien ». C’était le grenier à blé de toute la région, mais l’an dernier, les opposants ont complètement brûlé les champs de blé pour inciter les gens à se révolter contre le régime, témoigne l’évêque. Plusieurs villages de son diocèse ont été vidés par la force de leurs habitants chrétiens. « Deux de nos églises ont été complètement détruites et une troisième a été récemment brûlée, tandis que le fils du prêtre était enlevé ». Et de déplorer que les médias occidentaux n’en aient jamais parlé.

Mgr Giuseppe Nazzaro critique la partialité des médias occidentaux
Originaire d’Italie, Mgr Giuseppe Nazzaro, ancien vicaire apostolique catholique à Alep, et ex-custode de Terre Sainte, a passé 58 ans au Moyen-Orient, dont 15 ans en Syrie, notamment ces dernières années à Alep. Interrogé sur la difficile situation des droits de l’homme sous le régime de Bachar al-Assad, le prélat a mis les médias au défi d’envoyer sur place une commission chargée d’enquêter sur la réalité de ces droits, de la Méditerranée au Golfe Persique, et d’en publier honnêtement les résultats. « Allez donc voir ce qui se passe dans les pays de la région qui soutiennent la rébellion… », ont-ils lancé en chœur, en pointant le doigt sur des pays comme l’Arabie saoudite ou le Qatar.

La communauté musulmane interpellée

Et de se demander pourquoi la communauté musulmane, au plan international, ne proteste pas contre toutes les atrocités dans la région, notamment celles qui sont commises par des mouvements comme le groupe jihadiste Daech (Etat islamique en Irak et au Levant-EIIL) qui impose une série de règles discriminatoires aux habitants chrétiens de la ville de Raqqa qu’il contrôle.

Mgr Nazzaro ne veut pas parler la langue de bois quand il évoque l’information diffusée en Occident sur ce qui se passe en Syrie. Il a ainsi pris l’exemple d’un événement sanglant qui s’est déroulé le 2 juin 2012 dans la ville de Jisr al-Choughour, sur le fleuve Oronte, dans le nord-ouest de la Syrie. « Les terroristes se sont emparés d’un poste de police et ont tué tous les policiers qui étaient là. Ils ont été égorgés. Puis ils ont utilisé le téléphone de la station et ont appelé pour une rencontre générale les autres policiers dépendant du poste. Ils étaient au total 120. Ils ont été égorgés et leur tête a été mise sur le mur de la caserne. Les corps ont été jetés dans le fleuve », décrit Mgr Nazzaro.

Appel à la paix

Personne n’en a parlé sur le moment, certainement pas les médias occidentaux, poursuit-il. Puis, huit jours après, une télévision européenne a tout simplement annoncé qu’à Jisr al-Choughour, la police avait tué 120 personnes qui s’opposaient à la répression des manifestants. Deux jours plus tard, une journaliste de la même chaîne, envoyée dans un camp en Turquie, où se trouvaient les réfugiés de Jisr al-Choughour, racontait que quelques jours auparavant, « l’armée avait tué 120 soldats et officiers parce qu’ils avaient refusé de tirer sur la foule ». C’est comme cela que les gens sont informés chez vous, regrette-t-il, souvent par des nouvelles visant uniquement à déstabiliser le régime en place.

Dans une déclaration commune, les responsables ecclésiaux ont lancé, à l’occasion de leur venue à Genève, un vibrant appel afin que toutes les parties en conflit et les puissances qui les soutiennent cessent d’alimenter cette guerre et les crimes contre l’humanité qui en découlent. (apic/be)

Jacques Berset, agence Apic
Genève, 11 mai 2014