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Siné, victime de sous-entendus nauséabonds ?

Les derniers développements autour de la polémique suite au licenciement du caricaturiste Siné me donnent l’occasion de sortir le Blog Citoyen de la torpeur qui le caractérise depuis quelques temps. Histoire de surfer moi aussi sur l’histoire de ses sous-entendus , dont Balzac disait « cette soudaine entente de ce qu’on pense et de ce qu’on ne dit pas, ce génie du sous-entendu, la moitié de la langue française, ne se rencontrent nulle part » mais que Malraux disait détester peut-être en raison de leur côté nauséabond que l’on retrouve ici ...

18 juillet 2008

Les faits

Le 02 juillet, le caricaturiste Siné, collaborateur de longue date du magazine hebdomadaire satirique Charlie Hebdo, publie une chronique relative au fils du Président de la République, Jean Sarkozy manifestement polémique dans le style caractéristique de Siné : « Jean Sarkozy, digne fils de son paternel et déjà conseiller général de l’UMP, est sorti presque sous les applaudissements de son procès en correctionnelle pour délit de fuite en scooter. Le Parquet a même demandé sa relaxe ! Il faut dire que le plaignant est arabe ! Ce n’est pas tout : il vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit ! »

Le 08 juillet, dans l’émission[1] « On refait le Monde » animée par Nicolas Poincaré et diffusée sur RTL, Claude Askolovitch du Nouvel Observateur, connu aussi pour avoir suivi le mouvement altermondialiste, et lancé la controverse autour des déclarations jugées antisémites de Tariq Ramadan en 2003, dénonce « un article antisémite dans un journal qui ne l’est pas »[2] et annonce que Philippe Val, directeur de publication de Charlie Hebdo, qui ne lit plus les chroniques de Siné pour cause de dissension avec le caricaturiste « va se payer (...) un procès pour antisémitisme ».

Il est vrai que Philippe Val a confirmé que « je suis rarement d’accord avec ce que Siné raconte mais il y a une latitude à Charlie pour exprimer des opinions différentes des miennes et cette latitude est bordée par une charte qui proscrit notamment tout propos raciste et antisémite dans le journal ».

Ce qui est intéressant, c’est ce qui est ajouté par Philippe Val un peu plus loin révélant que Siné n’a fait écho qu’à une rumeur non fondée « les propos de Siné sur Jean Sarkozy et sa fiancée, outre qu’ils touchaient la vie privée, colportaient la fausse rumeur de sa conversion au judaïsme ».

La question, sous-entendue, est donc de savoir si oui ou non le fils de Nicolas Sarkozy a convenu de se convertir afin de se marier. Si la réponse est négative, la qualification « antisémite » des propos de Siné prendra tout son sens car elle aura d’autant était portée à tort (ainsi, je laisse, sous-entendu que les propos de Siné peuvent être qualifiés d’ « antisémite »). Si la réponse est positive, nous aurons comme citoyen réponse à la question de savoir si Jean Sarkozy est réellement amoureux de la fille de la famille Darty. Comment en serait-il autrement pour accepter de se convertir à une religion que l’on n’a pas embrassée pour l’heure, si ce n’est par amour ? Et c’est là tout l’intérêt de cette polémique et la diatribe de Siné lequel considère qu’au fond derrière des arguments religieux [3] [que chacun appréciera selon ses propres convictions à l’égard du fait religieux] se profilent des arguments plus prosaïques. Mais n’en est-il pas ainsi depuis la nuit des temps ?

Ce que Claude Askolovitch omet de dire, c’est que cette affaire est en partie due au mauvais climat qui règne à Charlie Hebdo, en raison des conflits éditoriaux entre Philippe Val, Cavanna, Michel Polac et Siné, le tout étant lié au soutien qu’a affiché Philippe Val pour l’avocat du groupe Clearstream, Richard Malka, qui est aussi l’avocat du journal Charlie Hebdo.

La réflexion

Derrière donc ces sous-entendus, ceci est l’occasion pour le Blog Citoyen de renvoyer le lecteur à la lecture d’un article[4] du journaliste Adam Liptak du quotidien The New York Times, publié par le journal Le Monde dans son édition du 12 juillet, et par lequel il est met en lumière les différences inhérentes aux divergences des droits applicables entre des pays comme les Etats-Unis, le Canada et la France au sujet du « Free Speech », en matière de cette fameuse liberté d’expression dont on nous dit tant qu’elle est de plus en plus menacée même dans nos pays occidentaux censés en être les chantres, et les ardents défenseurs. La lecture de cet article nous permet de découvrir ou de redécouvrir que le 1er amendement de la Constitution américaine permet aux journaux américains de publier librement des articles relatifs aux minorités ou aux religions rapportant même des éléments faux ou détestables sans que ces journaux n’encourent de conséquences légales, et de relever que les législations de pays comme la France ou d’autres ne sont pas aussi tolérantes ( !).

Voilà qui devrait ramenait la polémique franco-française au sujet de la chronique de Siné à sa juste valeur, une attaque indirecte, certes, contre le Président de la république mais dont la caractéristique première n’est pas d’être tant antisémite que dirigée contre une certaine forme outrancière d’exercice du pouvoir politique et économique dans ce pays que l’on a tant dit que l’on voulait le sortir de sa sclérose. Que le fils du Président de la république en soit une victime collatérale est une chose [5], que la presse française se déchaîne quasiment de manière unanime pour citer (je précise que je ne dit pas « dénoncer ») cette affaire pour son caractère antisémite et jeter en même temps la vindicte populaire sur un auteur, bien sûr controversé [6], mais qui avait le mérite d’exprimer ses opinions mêmes radicales, devrait interpeller les citoyens épris de liberté.

Personnellement, j’exècre toutes formes de racisme, y compris l’antisémitisme. Mais que des journalistes ayant pignon sur rue se prêtent au jeu de la surenchère en la matière, cela devient affligeant. Ne voient-ils pas que ce faisant c’est leur métier qu’ils mettent ainsi à bas dans un avenir proche ? Car finalement, le martyr est trop beau, non ?

De fausses rumeurs en polémiques, de polémiques en sous-entendus, de sous-entendus en accusations, la liberté d’expression subit des attaques dont il n’est pas certain qu’elle sorte grandie ...Toute cette histoire me fait étrangement penser au texte de Serge Gainsbourg « les dessous chics ».

18 juillet 2008, par Citoyen

[1] Emission intéressante à écouter par ailleurs

[2] En voici une citation plus longue : « C’est une affaire qui a mon avis va faire beaucoup de bruit. C’est un article antisémite dans un journal qui ne l’est pas qui s’appelle Charlie hebdo. L’auteur de l’article est un vétéran du dessin de presse et de la polémique en France, qui s’appelle Sine. Il est dans Charlie Hebdo depuis toujours. Sa dernière chronique est consacrée partiellement à Jean Sarkozy « fils de son père ». (...) Et à un moment donné un moment donné, Siné dérape. Mais dérape bien. Je cite une phrase : ‘Il vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa fiancée juive et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie ce petit’. Sous-entendu pour faire du chemin dans la vie il vaut mieux être juif. Y’en a d’autre du même ordre dans la chronique. Déjà ça pose un gros problème. (...) Philippe Val, patron de Charlie Hebdo, totalement insoupçonnable (...) n’a pas lu cette chronique, parce qu’il déteste tellement Siné qui fait partie de la vieille garde de Charlie Hebdo , d’un gauchisme imbécile qu’il exècre, dixit Philippe Val, qu’il ne les lit plus. (...) Et là c’est très embêtant parce que Val va sans doute se payer, peut se payer, un procès pour antisémitisme (...). Et la semaine prochaine il va faire son éditorial, je l’ai eu au téléphone, pour expliquer que Siné est une ordure, a dérapé totalement et qu’il devrait partir, et pourquoi il ne le vire pas (...) » (Source)

[3] Chacun sait que la religion juive requiert pour pouvoir prononcer un mariage religieux que les époux partagent la même confession ; cette question est d’autant plus sensible que la mariée est déjà de confession juive. Nombre de maris, quelque soit leur conviction, ont accepté ce type de concession certainement par volonté de preuve d’amour. Ce que met donc en cause Siné c’est que la volonté de Jean Sarkozy ne serait pas mue par le sentiment amoureux mais par la cupidité sinon par l’intérêt des alliances. Ce sont tous ces sous-entendus que la presse laisse de côté pour mieux surfer sur le caractère polémique de l’accusation antisémite de Siné connu par ailleurs pour ses positions particulièrement radicales contre le fait religieux quel qu’il soit.

[4] Cf. le Monde paru le 12 juillet 2008

[5] On notera au passage que la chronique en cause de Siné évoque par ailleurs le fait que ce fils prodige, (mis à la une du magazine Challenges, à l’occasion d’un dossier sur les « premiers jobs » ce que certains lecteurs n’ont pas manqué de relever comme s’agissant de provocation à l’égard d’une génération en galère) est sorti de son procès pour délit de fuit sous les applaudissements. Ce petit fait est largement passé désormais sous silence alors qu’il est lourd de symboles.

[6] On lui reproche notamment certaines accointances avec Dieudonné, cet autre humoriste qui fait la une des médias