écrits politiques

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Par Johann Hari
USA : La méprisable campagne de diffamation contre les critiques d’Israël

Ces individus dispensent l’accusation d’antisémitisme avec une telle facilité que, si l’on s’en tenait à leurs critères, une majorité de Juifs israéliens pourraient être accusés d’arborer des tendances antisémites.
Aux États-Unis et en Grande-Bretagne, on assiste à une campagne de diffamation contre quiconque essaie de décrire la difficile situation du peuple palestinien. Il s’agit d’une tentative d’intimidation et de censure qui, malheureusement, fonctionne assez bien. Les porte-paroles autoproclamés d’Israël n’ont aucun scrupule à attaquer comme judéophobes des Juifs progressistes, des rabbins et même des survivants de la Shoah.

Mon propre cas n’est pas spécialement important, mais il illustre bien la façon plus générale dont ce processus d’intimidation opère. Mon travail de reporter m’a amené à m’infiltrer parmi les activistes de la mosquée [jihadiste] de Finsbury Park et dans le milieu des négationnistes néo-nazis afin de mettre en lumière la haine anti-juive qui y règne. Lorsque je suis intervenu sur la chaîne Islam Channel pour dénoncer l’anti-sémitisme des islamistes, j’ai reçu une série de menaces de morts accompagnée de messages me traitant d’« adorateur des Juifs », de « cochon de pédé sioniste » et autres nom d¹oiseaux.

Mais attendez, ce n’est pas fini. J’ai aussi fait des reportages à Gaza et dans les territoires occupés. La semaine dernière, j’ai écrit un article qui décrivait la façon dont les eaux usées¬ et non retraitée¬ des colonies israéliennes illégales étaient reversées sur les terres des Palestiniens, contaminant leurs réservoirs. Cette information n’est pas contestable : elle a été bien documentée par les Amis de la Terre et j’en ai moi-même constaté la véracité de mes propres yeux.

La réaction ? On n’a pratiquement pas essayé de contester les fait que j’exposais. En revanche, certains des auteurs et des groupes « pro-israéliens » les plus connus (y compris les ONG spécialisés dans la critique des médias Honest Reporting et Camera)ont déclaré que j’étais un raciste anti-juif assimilable à Joseph Goebbels et Mahmoud Ahmadinejad. Melanie Phillips a même fait un lien entre l’agression au couteau contre deux Juifs au nord de Londres et des articles comme les miens. La rédaction de The Independent a été inondée par une avalanche de courriels réclamant mon licenciement.

Toute tentative de décrire de façon objective la situation des Palestiniens se heurte à la même réaction. Si vous parlez de la contamination des terres palestiniennes par les eaux d’égout des implantations juives, l’ONG Honest Reporting vous accusera de ressusciter le mythe antisémite des Juifs qui « empoisonnent les puits ». Si vous interviewez une femme dont le bébé est mort en 2002 parce qu’elle a été arrêtée en pleine phase d’accouchement par des soldats israéliens à un poste de contrôle dans les territoires occupés, Honest Reporting vous reprochera de ne pas avoir expliqué la « véritable cause » de ce drame, à savoir l’élection de Hamas en 2006 ! Et c’est constamment la même chose.

David Landau, ancien éditeur du quotidien Ha’aretz décrit le comportement de ces groupes comme une forme de « maccarthysme émergent ». Les principaux responsables de ce maccarthysme défendent des positions extrémistes tout à fait personnelles qui les situent largement à droite de la plupart des Israéliens. Alan Dershowitz et Melanie Phillips sont deux de ces personnalités très en vue qui attaquent quiconque se déclare en désaccord avec la droite israélienne. Dershowitz est avocat, professeur à Harvard et auteur de The Case For Israel (Plaidoyer pour Israël). Il considère le nettoyage ethnique comme un détail sans grande importance : « Les solutions politiques exigent souvent des déplacements de population, et ces déplacements ne sont pas toujours volontaires.[S]’il s’agit là d’un problème de cinquième ordre (fifth-rate issue) analogue sous bien des aspects à ce qui se passe dans certaines opérations de rénovation urbaine de grande ampleur. » Le plus souvent, à peine une personnalité américaine de premier plan adopte-t-elle sur Israël une position plus à gauche que la sienne, que Dershowitz se répand dans les médias pour l’accuser d¹antisémitisme et de racisme.

La journaliste Melanie Phillips joue un rôle analogue en Grande-Bretagne. L’année dernière, un collectif intitulé Independent Jewish Voices s’est formé et a publié une déclaration d’intention affirmant que « les Palestiniens et les Israéliens jouissent d’un même droit à la paix et sécurité. » Parmi les signataires, on comptait diverses personnalités juives britanniques comme le cinéaste Mike Leigh, le comédien Stephen Fry et le rabbin David Goldberg. Phillips s’empressa de baptiser le groupe « Jews For Genocide » (Juifs favorables au génocide), déclarant qu’ils « encourageaient » les « assassins » de Juifs. D’où viennent de telles insanités ? Toujours d’après Phillips, les Palestiniens sont un peuple « artificiel » qui mérite une punition collective parce qu’il s’agit d’une « population terroriste ». Elle estime que si, « pris individuellement, les Palestiniens méritent éventuellement la compassion, leur projet national équivaut à une forme de négationnisme ». Honest Reporting mentionne Phillips comme un modèle de journalisme fiable.

Ces individus dispensent l’accusation d’antisémitisme avec une telle facilité que, si l’on s’en tenait à leurs critères, une majorité de Juifs israéliens pourraient être accusés d’arborer des tendances antisémites. Dershowitz a ainsi déclaré que la décision de Jimmy Carter de dialoguer avec le gouvernement élu de Hamas « frisait l’antisémitisme. » Un sondage publié par Ha’aretz le mois dernier démontre que 64 % des Israéliens souhaitent que leur gouvernement prenne langue avec Hamas.

En tant que président des États-Unis, Jimmy Carter a démontré son engagement aux côtés d’Israël. Il a apporté à ce pays une aide beaucoup plus massive qu’à n’importe quelle autre nation et a promu le seul accord de paix avec un régime arabe dont l’État juif ait jamais bénéficié. Il est également désireux de voir se créer un Etat palestinien viable et sûr aux côtés d’Israël, c’est pourquoi il a publié l’année dernière un livre intitulé Palestine : Peace Not apartheid (Palestine : la paix, pas l’apartheid). Cet ouvrage se contente d’exploiter de façon assez modérée et factuelle les rapports sur la question rédigés par les principales organisations de défense des droits de l’homme. Il n’y a là rien qu’on ne puisse lire tous les jours dans la presse israélienne établie. La comparaison que fait Carter entre la vie dans les territoires occupés (et non pas en Israël même) et l’Afrique du Sud de l’apartheid n’a rien de nouveau. Les territoires occupés sont gouvernés au service des intérêts d’une petite minorité juive ; ils sont sillonnés de routes destinés exclusivement aux colons juif et dont les Palestiniens sont bannis. D’après l’organisation de défense des droits de l’homme israélienne B’tselem, cette situation « présente une similarité frappante avec le régime raciste de l’apartheid ». Mais, pour la simple raison qu’il a fait écho à ces réalités aux États-Unis, Carter a été abondamment traité de « raciste ». Plusieurs universités ont même refusé de laisser l’ancien président s’adresser à leurs étudiants.

Ces batailles de campus sont souvent couronnées de succès. Norman Finkelstein est un politologue américain dont les deux parents ont survécu au ghetto de Varsovie et aux camps de concentration nazis. Ils y ont perdu tous les membres de leur famille. Finkelstein s’est fait connaître pour avoir démasqué un ouvrage intitulé From Time Immemorial (Depuis la nuit des temps), de Joan Peters, qui expliquait que la Palestine était pratiquement vide quand les colons sionistes sont arrivés et que les prétendus Palestiniens étaient pour l’essentiel des imposteurs provenant des régions limitrophes qui ont immigré sur place pour exploiter la situation. Finkelstein démontra que Peters avait falsifié les statistiques et grossièrement manipulé les sources. Dès cette époque, il fut traité d’antisémite par les laudateurs du livre de Peters. Mais, il y a deux ans, quand Finkelstein révéla qu’Alan Dershowitz avait repris sans la citer des passages entiers de l’ouvrage mensonger de Peters dans son propre livre The Case For Israël, les choses ont commencé à empirer. Dershowitz fit campagne pour empêcher Finkelstein d’être titularisé comme professeur à l’université où il enseignait. Il alla même jusqu’à déclarer que la mère de Finkelstein (qui a survécu à Maïdanek et à deux camps de travail forcé) avait collaboré avec les nazis. Cette campagne de diffamation atteignit son but. La titularisation de Finkelstein fut refusée par l’université De Paul pour la seule raison qu’il avait dit la vérité.

L¹hystérie croissante des Dershowitz, des Phillips ou des groupes comme Honest Reporting ne serait-elle pas due au fait qu’ils sentent bien qu’ils sont en train de perdre la bataille des arguments ? Les Juifs progressistes (qui sont la majorité) sont en train de créer des organisations susceptibles de rivaliser avec celles de la droite dure, auxquelles adhèrent Dershowitz et Cie. Ils décident de s’engager parce qu’ils sont convaincus que cette campagne de diabolisation porte préjudice à tout le monde. Elle porte préjudice aux Palestiniens parce qu’elle empêche que leur sort soit débattu de façon honnête. Elle porte préjudice aux Israéliens, parce qu’elle stimule leur vaine fuite en avant sur le chemin de l’agression. Et elle porte préjudice aux Juifs de la diaspora parce qu’elle rend de plus en plus difficile de combattre le véritable antisémitisme.

Il est temps de regarder les instigateurs de cette chasse aux sorcières droit dans les yeux et de leur répéter les propos émis en 1954 par l’avocat Joseph Welch dans son interpellation du sénateur Joseph McCarthy : « Cela suffit, maintenant. Est-ce que vous êtes encore capable d’un minimum de décence ? Vous reste-t-il un minimum de décence ? »

Johann Hari - Indipendent
8 mai 2008


Johann Hari, né en 1979, est un journaliste et auteur britannique, éditorialiste des quotidiens The Independent et Evening Standard. Ses articles ont également paru dans le New York Times, le Los Angeles Times, The New Republic, Le Monde et Ha’aretz. En 2007, il a été nommé « journaliste de l’année » par Amnesty International et a reçu en 2008 le prix Orwell du journalisme politique.

Publication originale le 8 mai par The Independent, traduction communiquée par Marc Saint-Upéry et publiée sur Contre Info