écrits politiques

Français    English    Italiano    Español    Deutsch    عربي    русский    Português

Par Israël Adam Shamir
Sotchi et Poutine à la noce, l’histoire secrète des Jeux Olympiques

Le président russe est en train de se comporter comme un jeune marié qui fête ses noces au milieu d’une rixe de gangsters : il essaie de se concentrer sur sa fiancée et d’oublier les balles qui sifflent, mais il a de plus en plus de mal. La fête, ce sont les Jeux olympiques, un événement sportif, qui le mobilisent entièrement ; pendant ce temps-là, ça tire de tous les côtés, et c’est lui qui est visé. En Ukraine, une confrontation entre un gouvernement faible et des pro-occidentaux radicaux menace de réduire à néant ses réussites antérieures.

Le rouble est sous pression et perd de sa valeur, malgré les prix stables du pétrole. En Syrie, les US et la France mijotent une nouvelle offensive, et ont bien l’intention de faire porter le chapeau à la Russie pour l’échec des négociations de Genève. Et même ses Jeux sont l’objet d’attaques en règle de la part de la machinerie puissante des médias, à l’échelle internationale Malgré tout ce tapage, il ne décolle pas des compétitions sportives. S’agit-il d’une obsession délirante, comme Néron jouant du violon tandis que Rome brûlait, ou est-ce que Poutine est en train de jouer olympiquement une partie de poker ? Est-ce qu’il sait ce qu’il fait ?

Pourquoi ces jeux de Sotchi ?

Poutine a misé gros sur les Jeux olympiques. Pour le dirigeant du grand et riche pays qui a été le premier à envoyer un homme dans l’espace, qui a un arsenal de bombes nucléaires suffisant pour en finir avec l’humanité, voilà un bien étrange château en Espagne. Je ne suis pas un fan de sports, je n’ai jamais regardé une seule épreuve olympique. Je ne parvenais pas à comprendre ce que voulait Poutine jusqu’au moment où la cérémonie d’ouverture m’a permis de saisir son raisonnement. Poutine a essayé de lancer une nouvelle image de la Russie, et même de réinventer la Russie, comme Pierre-le-Grand, tout simplement, et il s’est servi des Jeux pour faire passer ce message.
L’image dominante de la Russie et des Russes n’était pas flatteuse : goulag et moujiks avec des chapeaux bizarres, comme dans le film Armageddon, la maffia, les nouveaux riches, des brutes dans des arrière-cours sordides. Poutine voulait se débarrasser de cette veille image crasseuse, vestige de la Guerre froide, et des années difficiles qui avaient suivi l’effondrement soviétique. C’est Constantine Ernst qui a mis en scène la cérémonie d’ouverture. Il y a présenté la Russie comme faisant partie du Premier monde ; un pays ahurissant, aux traditions européennes solides, le pays de TolstoÏ et de Malévitch, de Tchaikovski et de Diaghilev, terre des arts, des réformes sociales audacieuses, des prouesses technologiques, de la modernité et plus encore. C’est là la Russie russe, qui n’est ni une Union Soviétique multi-ethnique, ni un bazar de poupées russes pour touristes, mais la Russie d’une Natacha Rostov aux commandes d’un hélico Sikorsky.

Pour la première fois de l’ère post-soviétique, ce show intégrait la Russie de Tolstoï, ses nobles dansant le quadrille avec les artistes révolutionnaires d’avant-garde et ses ouvriers bolcheviks ; c’était l’harmonisation des deux étapes antérieures de l’histoire russe, soviétique et pré-soviétique. Et alors, direz-vous, pourquoi pas ? Mais c’était en fait un gros problème que la Russie n’était pas arrivée à régler jusque là : les uns démonisaient le temps des soviets et glorifiaient le tsar, tandis que les autres faisaient exactement le contraire, mais il n’y avait pas moyen de tempérer tout cela. Poutine, en producteur suprême, a choisi le chic contre le glauque, à l’image de la Russie de ses rêves, membre à part entière du Premier monde, amie avec l’Europe, héritière de sa révolution rouge et de sa tradition blanche, enfin un grand pays dans toutes ses dimensions.

Cette vision, à l’opposé de la facette soviétique, est celle d’un pays conservateur-tolérant, d’un partenaire et concurrent de l’Angleterre, de la France, de l’Allemagne, qui joue dans le même camp que les grands pays occidentaux. Il ne veut pas dominer le monde, il cherche à se positionner honorablement, comme la Russie dans les années 1880. Malheureusement le monde a bien changé depuis lors : la suprématie à laquelle prétendent les US sur le monde entier est un cadre qui ne laisse à la Russie qu’une position modeste. Poutine le comprend, et tente de nouer des liens plus étroits avec d’autres grandes puissances qui ne s’accommodent pas d’un monde unipolaire. Par le grand spectacle des Jeux, il a voulu montrer que ses ambitions ne sont pas démesurées : il veut simplement que les intérêts de la Russie soient pris en compte et respectés.

Il s’agit d ’une entreprise qui a coûté fort cher. Les sources occidentales estiment le coût des J.O à quelque cinquante milliards de dollars. Cette somme représente cependant un investissement massif dans la région de Sotchi, destiné à y rester. Je n’aime pas beaucoup Sotchi, cela ressemblait à une Atlantic City sur le déclin, morne et miteuse. Désormais c’est une station touristique de première classe, et les Russes ont besoin de lieux de ce genre, qui les dispense d’aller passer leur temps libre sur la Côte d’Azur. C’est un beau jouet pour gosses de riches, mais la Russie est un pays riche, et comme une riche femme mûre, elle a décidé de se débarrasser de son vieux manteau et de s’offrir un nouveau vison, de changer de coiffure, de peau, enfin la totale.

Les JO proprement dits auront coûté environ quinze milliards, une somme énorme à débourser, certes, qui n’aura pas été investie en bons du trésor US comme à l’accoutumée. Mais ils ont été vus par trois milliards de personnes, et pour cinq dollars par tête de pipe c’était une dépense raisonnable.

Le show inaugural nous permet de prendre conscience d’une certaine qualité propre aux Russes : ils n’arrivent pas à travailler sur la durée, dans la qualité et l’entêtement, comme les Allemands ou les Japonais. Ils seraient plutôt portés sur l’effort suprême pour se dépasser, pour battre des records artistiques, avant de retomber dans la somnolence. Ils sont capables de tout, mais, à condition de le vouloir. Ames artistiques s’il en est, ils ne font pas souvent preuve de volonté. Mais quand ils en veulent, ils font des miracles.

Les adversaires de la Russie ont compris la raison de ce changement d’image, et ont tout fait pour le saboter.

Les JO dans le collimateur

Les Russes ne se vexent pas facilement, contrairement à mes compatriotes israéliens, qui sont extrêmement sourcilleux, voyant des conspirations et de l’antisémitisme partout. Les Russes, confiants et décontractés, ne sont pas comme ça, ils n’ont jamais l’impression d’être haïs pour ce qu’ils sont, et de fait l’invention du terme "russophobie" n’a jamais pris chez eux, si ce n’est dans la blogosphère des plus délirants des nationalistes. C’est une bonne chose, car s’ils étaient plus chatouilleux, ils auraient été fous de rage, de toutes les attaques lancées contre leurs JO.

L’offensive s’est faite en trois vagues d’assaut. La première, la campagne des activistes du gender, pour boycotter les Jeux. C’est l’acteur Stephen Fry qui l’a lancée, "en tant que juif et homosexuel", a-t-il dit. Ce délicieux artiste a été le premier à implanter dans le public un lien entre les jeux de Sotchi et ceux de Berlin en 1936, avec des phrases du genre "les Russes traitent les gays comme les Nazis, rappelez-vous l’Holocauste". Mais cette blague ne s’adressait pas aux juifs, peut-être parce que peu de temps auparavant, Stephen Fry avait suscité l’indignation du monde juif en déclarant à la télévision que les juifs avaient attiré plus de malheurs sur l’humanité que n’importe quel autre groupe de gens. Il ne s’adressait pas aux gays raisonnables non plus, parce que le trait grossier ne ressemblait guère à la réalité : la Russie ne criminalise nullement les rapports sodomites comme le Qatar, qui est candidat à l’organisation de prochains JO avec l’entier soutien des US et de l’Angleterre.

D’ailleurs, ces démons de nazis (l’étalon en matière d’horreur politique) n’étaient pas tous si anti-gay, malgré ce que les militants professent désormais. Les Bolcheviks russes des années trente, avec Maxime Gorki entre autres, percevaient la mouvance nazi comme franchement invertie, et c’était une des raisons du penchant vivement anti-gay à l’époque soviétique. Perception qui ne manquait pas de fondement, d’ailleurs. Hitler s’était hissé jusqu’au pouvoir sur les épaules de Ernst Rohm, dirigeant des Einsatzkommandos, une milice forte d’un million de nazis dont les dirigeants étaient liés par l’amour réciproque autant que par les champs de bataille. L’assassinat de Rohm pendant la Nuit des longs couteaux relevait de motivations homoérotiques, prétendaient les contemporains. Après la défection de Rohm, le gay et fier de l’être Baldur von Schirach prit la tête de son organisation de jeunes, la Hitler-Jugend, tandis que le non moins gay et fier de l’être Hans Frank régnait sur la Pologne occupée. Les gays s’en sortaient très bien dans le Troisième Reich, dans la mesure où ils gardaient une certaine prudence sur le sujet, merci pour eux.

La rengaine des droits des gays en Russie reste en travers de la gorge des Russes : les Américains ont envoyé une délégation à Sotchi entièrement composée de supporteurs de l’homoérotisme, en espérant exaspérer Poutine, mais le feu n’a pas pris, ils en ont été pour leurs frais. La seule manifestation dans ce domaine à Sotchi a été le fait de certains invités américains qui étaient outrés par la légalisation du mariage gay dans plusieurs États US. Au final, il n’y a pas eu de bagarre politique à l’occasion des JO de Sotchi, aucun attentat terroriste n’a assombri les épreuves, et le Département d’État a dû faire appel aux Pussy Riots récemment libérées pour avoir quelque chose à monter en épingle : elles avaient été modérément rossées par des Cosaques après une mise en scène montée par leurs propres troupes. Leur escorte de huit hommes ne les avait nullement protégées, se bornant à se rincer l’oeil, sans interférer dans la raclée.

On a eu ensuite les récits de cauchemar sur les doubles toilettes de Sotchi. Malgré le fait que photos et légendes s’étaient avérées truquées aussitôt qu’elles étaient sorties, elles avaient eu quelque impact. Un journaliste autrichien prenait une photo d’une mauvaise route à Vienne et la touitait en tant que #Sotchi Raté#. CNN se procurait la photo et elle se retouitait 477 fois. Puis le journaliste admit qu’il avait été trop rapide, mais cela ne se retouita que quatre fois, ce qui prouve qu’il s’agissait bien d’une campagne organisée pour discréditer et Sotchi et les JO.

On a vu quelques étonnants incidents bien ficelés lors de la cérémonie d’ouverture : les spectateurs, dans le stade, et sur les écrans de la télévision russe, voyaient bien le président ukrainien dans sa tribune, brandissant le drapeau ukrainien au passage des sportifs de son pays, mais aux USA, on n’a vu qu’une place vide, et on n’a pas montré la section évoquant la période soviétique, très probablement coupée parce qu’elle ne mentionnait point le goulag.

Puis vint toute une série d’articles détaillés. En voici un exemple, par Dominic Sandbrook. Avec son titre complet tout est dit : "les JO du gangster : en faisant le jeu du régime meurtrier et corrompu de Poutine, le mouvement olympique se met à la merci du pire à venir, souvenons-nous d’Hitler". C’était une fatwa, un cri de guerre, un appel au bain de sang, et ça venait d’un professeur britannique issu d’Oxford et de Cambridge. Il est un tout petit peu à droite de Gengis Khan, ses séries sur la Guerre froide ne comportent aucune référence aux manigances occidentales pour l’anéantissement nucléaire de la Russie soviétique. Et le Daily Mail est un journal parmi d’autres. Et voici encore un exemple : "Le relent de Sotchi", titre le Daily Beast, journal correct [lié à Newsweek Magazine], où Poutine est décrit en dictateur sanglant et les JO en termes de collusion.

On pourrait débattre de chaque point de la liste des accusations dont on accable Poutine, en valider certains, d’autres moins. Je ne le ferai pas. Je viens de passer trois ans en Russie. Ce n’est pas le point le plus confortable du globe, mais ce n’est pas l’enfer non plus. Le climat est rude mais pas toujours, il y a du verglas, de la neige, du givre et de la gadoue à un niveau dont les Canadiens ou les Scandinaves n’ont pas idée. C’est Belzébuth qui organise en personne les embouteillages de Moscou. Et je vous jure que la bureaucratie, dans ce pays, peut terrasser un visiteur, avec une profusion d’épreuves à surmonter, parfaitement inutiles, mais qui ont toutes contribué à forger l’indomptable esprit russe. Je n’en démordrai pas ! Mais seule une personne qui a perdu tout sens des réalités pourrait labelliser le gouvernement conservateur-tolérant de Poutine en termes de "régime meurtrier et corrompu d’un gangster", alors qu’il n’a fait exécuter personne, qu’il a été élu en toute légalité et n’a pas encore réprimé la moindre manifestation autorisée. Et malgré tout, les journaux russes évoquent si souvent sa "dictature sanglante" que cela ne choque plus personne, et ils ne perdent ni leurs subventions, ni leur audience. Le président adore se voir critiquer. Les journalistes en tête de l’éreintement sont personnellement reçus par Poutine, tels Masha Gessen ou Alexei Venediktov et ont un accès au Kremlin dont ne rêvent même pas certains de ses admirateurs.

Vladimir Poutine est un homme puissant, qui en douterait, mais ces dernières années, il n’a fait preuve d’usage arbitraire de son autorité qu’une seule fois. Un banquier très fortuné, avec des contacts dans les milieux du crime organisé, se considéra molesté lorsque sa limousine fut doublée sur une route étroite par une vieille guimbarde. Son escorte fit arrêter l’offenseur et le rossa. Il s’avéra que le jeune homme bastonné était un ami de la fille de Poutine. Le lendemain, la banque du rosseur subissait un contrôle fiscal, de multiples preuves d’illégalités étaient découvertes (toutes authentiques) et le hautain gaillard, en faillite, comparut en justice. Personne à Moscou ne le regretta. Vous pourriez dire que ses crimes auraient pu être découverts bien plus tôt, mais les faits sont là : Poutine est débonnaire même avec les escrocs, tant qu’ils ne poussent pas trop loin le bouchon. Il pourrait être bien plus strict et répressif, et son peuple lui en serait reconnaissant, parce qu’il est vraiment populaire, mais ce n’est pas un tyran.

La campagne déchaînée contre lui ne permet pas de douter que nous avons affaire à une campagne pour cibler la Russie et son président de façon délibérée, parfaitement artificielle, orchestrée et conçue en haut lieu. Mais dans quel but ? Si des matches en Israël donnaient lieu à un éreintage semblable, nous en conclurions que les instigateurs d’une telle campagne sont de vils antisémites. Nous pourrions nous resservir de la formule du président Bush, décrétant : "ce qu’ils haïssent, c’est notre liberté", comme explication pour le 11 septembre. Or il y a une explication bien spécifique.

La machinerie occidentale de propagande unifiée, celle des célèbres Maîtres du Discours (voir "La bataille du discours", titre en vente sur plumenclume.org, amazon.com, kontrekulture.fr etc) est capable de démoniser ses victimes en puissance bien mieux que le mécanisme antédiluvien dont se servait Goebbels, ne serait-ce que parce qu’elle pénètre jusqu’au dernier recoin de la planète. Elle a son centre à Londres et à New York, et ses branches opèrent en France, en Allemagne, et même en Russie. Elle est complètement intégrée aux réseaux sociaux. Si vous ne faites pas confiance (à raison) aux médias officiels et que vous vous tournez vers internet, vous y retrouverez le même message, copié, recopié, retouité des milliers de fois par d’obéissants robots.

La machine se met en branle quand ses propriétaires veulent obtenir quelque chose de leur victime. Par exemple, Mouammar Kadhafi était le meilleur ami de Paris, Londres et Washington. Mais il fit un écart, une fois, lorsque Goldman Sachs perdit 98% de ses investissements en Libye. Et Kadhafi eut le mauvais goût de rouspéter. Après quoi, il paya sa mauvaise humeur comme on sait. Il a été outrageusement démonisé, puis l’OTAN a bombardé la Libye et détruit ce pays florissant. Il manquait cinquante milliards de dollars, les fonds souverains de la Libye qui avaient été investis dans des banques occidentales... (Voir http://www.recherches-sur-le-terrorisme.com/Analysesterrorisme/libye-goldman-sachs.html)

Voilà pourquoi la campagne contre Sotchi est si inquiétante. Que veulent donc les propriétaires des médias mainstream internationaux de la Russie et de Poutine ? Qu’il épouse le président Obama ? Qu’il renonce à son Fonds de stabilisation en faveur de Goldman Sachs ? Qu’il vende du pétrole et du gaz en échange de bons du Trésor US ? Ou bien, si l’on se tourne vers les affaires urgentes, qu’il livre l’Ukraine aux néo-nazis et la Syrie à Al Quaida ? En, tout cas, cela n’a rien à voir avec le sport, on l’aura compris. Il s’agit d’un enjeu différent, et de jeux bien plus dangereux.

Après cette série d’épreuves et de dépenses, Poutine voudrait bien souffler un peu, et jouir de la gloire. Mais hélas, il ne pourra pas s’offrir ce luxe, ce genre de choses ne s’achète pas. Au beau milieu des JO, les émeutes ont éclaté à Kiev, comme je le commenterai dans la deuxième partie de ce reportage, et le Wall Street Journal a appelé les sportifs US à quitter Sotchi sur le champ.

Israël Adam Shamir
26 février 2014
Traduction : Maria Poumier

Source : Israël Shamir