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Par Jonathan Cook
Israël : Diviser pour mieux régner à Nazareth ?

Les communautés chrétiennes et musulmanes accusent le gouvernement israélien d’essayer de créer entre eux une fracture confessionnelle.

30 janvier 2014

Israël a redoublé d’efforts pour créer une fracture confessionnelle dans son importante minorité palestinienne, ce qui, à Nazareth, a exacerbé les craintes d’un retour aux affrontements violents dont la cité biblique a été le théâtre il y a 15 ans.

À Nazareth, ville natale de Jésus et destination accueillant des centaines de milliers de touristes chaque année, les tensions ont fortement augmenté ces derniers mois, après que le gouvernement israélien a dévoilé des plans pour encourager les élèves chrétiens en décrochage scolaire à s’engager dans l’armée.

Bien que la majeure partie des 130 000 chrétiens palestiniens de nationalité israélienne vivent à Nazareth et dans les villages voisins, la ville en soi est majoritairement musulmane.

Les dirigeants locaux ont accusé le gouvernement de Benjamin Netanyahou de poursuivre une « politique coloniale qui divise pour mieux régner » à l’encontre des 1,5 million de citoyens palestiniens du pays, qui forment un cinquième de la population. « Netanyahou joue à un jeu très dangereux : il cherche à aviver les tensions, de sorte qu’il puisse opposer chrétiens et musulmans et ainsi nous affaiblir en tant que communauté », a déclaré Hanna Swaid, représentant chrétien à la Knesset, le parlement israélien.

Selon Hanna Swaid, le gouvernement israélien jouait à exploiter les craintes suscitées par la détérioration de la situation des chrétiens dans les pays voisins, en particulier en Syrie et en Égypte. En Israël, environ un dixième des Palestiniens sont chrétiens.

Des chrétiens dans l’armée ?

La préoccupation majeure pour Swaid ainsi que les autres dirigeants de la communauté prend forme dans un plan annoncé l’an dernier par Netanyahou visant à mettre fin à l’exemption d’armée chez les chrétiens.

Les chrétiens tout comme les musulmans ont longtemps refusé de s’engager, affirmant ne pas vouloir participer à ce qu’ils considèrent comme une forme d’oppression à l’égard des autres Palestiniens dans les territoires occupés. Dans un message vidéo spécial publié la veille de Noël, Netanyahou a qualifié la population chrétienne locale de « citoyens loyaux » et a exhorté les jeunes à s’engager dans l’armée. De manière bien plus controversée, il a ajouté qu’un mouvement politique a récemment été fondé à Nazareth afin de faire pression pour obtenir la conscription chez les chrétiens, et que celui-ci garantirait « la protection des partisans de la conscription et des conscrits eux-mêmes ».

Selon Swaid, « Netanyahou s’implique en apportant son soutien à la mise en place de milices chrétiennes. Il essaie de vendre ce projet aux chrétiens en avançant l’idée qu’Israël les fournirait en armes et les entraînerait à se défendre contre leurs voisins musulmans. »

Dans le cadre d’une mesure dévoilée ce mois-ci, il s’est révélé que Yariv Levin, qui préside la coalition au pouvoir de Netanyahou, a proposé une nouvelle classification sur les cartes d’identité en ajoutant la mention « chrétien ». Cela aurait pour effet de créer une nationalité chrétienne spécifique alors que seuls les musulmans seraient identifiés comme étant « arabes ». Pour Levin, cette mesure sonne comme un prélude à la création d’un système d’éducation spécial pour les chrétiens, qui serait alors séparé du système d’éducation arabe actuel.

Pendant ce temps, un petit groupe de chrétiens de Nazareth, allié au gouvernement et dirigé par prêtre orthodoxe, a déclaré son intention d’ériger une statue de Jésus de 30 mètres de haut sur une colline surplombant la ville, l’objectif étant de créer une version israélienne de l’imposant Christ Rédempteur de Rio de Janeiro.

Le récent accord conclu par le gouvernement pour la création d’une filiale d’une université américaine à Nazareth, à l’aide de fonds recueillis par les sionistes chrétiens, risque d’aggraver de nouveau les relations. Leur dirigeant, John Hagee, connu comme étant proche de Netanyahou, apporte depuis longtemps un soutien financier à l’installation de colonies dans les territoires occupés.

Enfin, Nazareth subit toujours les contrecoups de la course à la mairie en octobre dernier, à l’issue de laquelle une poignée de votes séparait les deux principaux candidats. Bien que Ramez Jeraisy, chrétien et maire depuis deux décennies, et son concurrent musulman Ali Salam représentent des partis non-sectaires, le résultat, vivement contesté, a exacerbé les tensions.

Jeraisy vit sous protection policière depuis que des coups de feu ont été tirés sur sa maison la semaine dernière. Peu de temps plus tard, un jeune homme de Nazareth a été arrêté pour incitation au meurtre après avoir diffusé une caricature de Jeraisy se faisant abattre.

Les relations délicates entre les deux communautés religieuses de Nazareth sont en partie héritées de la guerre de 1948, qui a débouché sur la création d’Israël. Comme l’armée israélienne a avancé et expulsé les Palestiniens des villages de la Galilée, certains réfugiés ont fui vers Nazareth pour trouver refuge. L’afflux de musulmans a définitivement modifié l’équilibre démographique de la ville.

Un conflit sectaire

La population de Nazareth, plus grande ville palestinienne d’Israël (85 000 habitants), est aujourd’hui aux deux tiers musulmane. Bien qu’Israël ait bien cadenassé les limites de la ville pour en empêcher l’expansion, Nazareth réunit une population environnante de 250 000 habitants ; elle est considérée comme la capitale officieuse de la minorité palestinienne.

À Nazareth, c’est à fin des années 1990 que le conflit sectaire a retenu l’attention du public pour la première fois. Netanyahou était également Premier ministre à ce moment-là. À l’époque, il a été largement critiqué pour avoir aggravé les tensions dans la ville. À cette occasion, le gouvernement est intervenu dans un différend portant sur un terrain vague situé à côté de la basilique de l’Annonciation, l’énorme église qui représente l’endroit où, comme beaucoup de chrétiens le croient, un ange a dit à Marie qu’elle portait le fils de Dieu.

Alors que la ville se préparait à accueillir le pape Jean-Paul II pour célébrer l’arrivée du nouveau millénaire, un groupe de musulmans a revendiqué que le terrain appartenait à une société islamique avant 1948 et devrait donc être utilisé pour construire une grande mosquée. Suite à une décision sans précédent, deux comités ministériels mis en place par Netanyahou ont donné leur accord pour le projet. Les esprits se sont échauffés et à Pâques 1999, des combats de rue entre chrétiens et musulmans ont fait la une des journaux du monde entier.

En fin de compte, le gouvernement a fait arrêter la construction de la mosquée pour y aménager une place publique à la place. Néanmoins, la tension couve toujours autour de ce site, où plusieurs centaines de musulmans se réunissent chaque vendredi pour la prière du midi.

De nombreux habitants de Nazareth craignent de plus en plus un retour aux jours sombres de la fin des années 1990. « Netanyahou est bien formé sur cette question », a analysé Mohammed Zeidan, à la tête de l’Association des droits de l’Homme de Nazareth. « Il craint que nous, en tant que communauté et en particulier les jeunes, soyons de plus en plus organisés et unis, et que nous démasquions tout aussi efficacement les politiques discriminatoires de l’État. »

Zeidan a mis l’accent sur le récent succès des manifestations de masse qui ont forcé Netanyahou à abandonner un plan du gouvernement, le Plan Prawer, visant à chasser des dizaines de milliers de Bédouins de leurs maisons dans le Néguev. « Pour lui, la communauté est comme un problème, et la meilleure façon de le traiter est de nous monter les uns contre les autres. »

La question de la conscription pour les chrétiens est apparue il y a un an, lorsque le ministère de la Défense, en toute tranquillité, a organisé une conférence à ce sujet à Nazareth Illit, une ville juive voisine. Des mouvements scouts chrétiens y ont été conviés. Trois prêtres locaux étaient également présents, ce qui a consterné beaucoup de chrétiens.

Actuellement, dans la minorité palestinienne, seuls les jeunes hommes issus de la faible communauté druze rejoignent l’armée, depuis que ses dirigeants ont signé un accord avec l’État dans les années 1950. Quelques centaines de citoyens palestiniens, à la fois des musulmans et des chrétiens, se portent également volontaires pour le service militaire. Cependant, la grande majorité d’entre eux sont des Bédouins, que l’armée utilise comme traqueurs.

Les autorités ont récemment affirmé que la campagne d’enrôlement a permis une hausse du nombre de recrues chrétiennes. Toutefois, le mois dernier, un responsable du ministère de la défense a déclaré à Associated Press que le nombre de volontaires chrétiens n’a que légèrement augmenté, passant de 40 par an à 50-55.

« Israël prend soin de nous »

À Nazareth, le principal soutien chrétien de l’initiative du gouvernement est Bishara Shlayan, un ancien marin marchand de 58 ans, frère de l’officier du ministère de la Défense en charge du recrutement des chrétiens. Il a mis en place un mouvement politique judéo-chrétien du nom de Diglei Habrith (« union des drapeaux »), dont le logo représente une croix et une étoile de David entrecroisées. Jeraisy, depuis longtemps maire chrétien de Nazareth, a qualifié Shlayan de « collaborateur ».

Cependant, selon Swaid et Zeidan, le succès de Netanyahou l’a encouragé à obtenir l’appui d’un éminent prêtre grec orthodoxe de Nazareth. Gabriel Nadaf, 40 ans, ancien porte-parole du patriarche de Jérusalem, a récemment déclaré : « Israël prend soin de nous ; de plus, si ce n’est Israël, qui va nous défendre ? Nous aimons ce pays, et pour nous, l’armée est une première étape vers une meilleure intégration à l’État. »

Toutefois, Azmi Hakim, qui dirige le conseil de la communauté grecque orthodoxe de Nazareth, a affirmé qu’il n’existait que très peu de soutien pour Nadaf ou Shlayan. « Il s’agit d’une infime minorité, mais ils sont capables de faire beaucoup de bruit car le gouvernement leur offre un soutien conséquent et essaie de donner l’impression qu’ils représentent une tendance. » Il a ajouté que le danger résidait dans le fait que cela pourrait entraîner une détérioration des relations entre les deux communautés religieuses.

Yariv Levin, qui a proposé de créer une nationalité « chrétienne » sur les cartes d’identité, a affirmé qu’il n’a fait que réagir aux pressions des chrétiens. « Il s’agit du seul endroit au Moyen-Orient où ils sont en sécurité et bénéficient d’une liberté de culte, a-t-il expliqué. Beaucoup de chrétiens ne veulent pas être identifiés comme étant arabes. »

Après avoir accepté de s’engager dans l’armée, les Druzes se sont vu attribuer une nationalité distincte ainsi qu’un système d’éducation conçu pour inculquer les « valeurs sionistes ».
Shlayan a accueilli favorablement la proposition de Levin : « Les musulmans ne sont pas nos frères. Les frères prennent soin l’un de l’autre », a-t-il argumenté.

« Des outils du gouvernement »

Selon Hanna Swaid, « ces gens sont des outils du gouvernement. Seuls quelques chrétiens tels que Shlayan ont accepté la fausse promesse selon laquelle ils obtiendraient des faveurs spéciales s’ils rendaient service. Mais il suffit simplement d’observer la situation des Druzes. Leurs jeunes s’engagent depuis des décennies ; pourtant, leurs communautés se trouvent dans un état nettement plus mauvais que celui des chrétiens. »

Lorsque Gabriel Nadaf a déclaré avoir été la cible d’une campagne de propagande haineuse à Nazareth, et que son fils adolescent a été attaqué, l’information a été largement reprise dans les médias israéliens. Les principaux détracteurs de Nadaf, dont des chrétiens de Nazareth, ont été convoqués pour être interrogés par la police et avertis du fait qu’ils font l’objet d’une enquête pour « incitation à la violence ».

Hakim a affirmé avoir été convoqué à trois reprises pour un interrogatoire dans la mesure où l’année dernière, le Conseil orthodoxe et lui-même ont dénoncé Nadaf. Il a également reçu un appel du service de renseignement intérieur, le Shin Bet, deux heures avant que le conseil se réunisse pour publier une déclaration à l’encontre de Nadaf. « Ils m’ont mis en garde : "C’est plus fort que vous ou que le conseil." Ils m’ont dit de ne pas m’impliquer. »

D’après Swaid, la véritable attitude d’Israël envers la population chrétienne locale a été révélée suite à une demande qu’il a formulée au président de la Knesset le mois dernier, pour placer un arbre de Noël dans le bâtiment du parlement. Sa demande a été rejetée, le président du parlement ayant affirmé que ce symbole chrétien aurait un caractère « offensant ».

« J’ai vu cela comme un test pour savoir si Israël était prêt à donner un signe de bonne volonté envers ses chrétiens et à se comporter comme un État tolérant et multiculturel, comme ce qu’il attend des autres États dans leur action envers les minorités juives. La vérité était claire. Peu importe ce que dit Israël : cet État n’a pas de sentiments particuliers envers les chrétiens. »

Jonathan Cook
Aljazeera, 17 janvier 2014


* Jonathan Cook a remporté le Prix Spécial de journalisme Martha Gellhorn. Ses derniers livres sont Israel and the Clash of Civilisations : Iraq, Iran and the to Remake the Middle East (Pluto Press), Disappearing Palestine : Israel’s Experiments in Human Despair (Zed Books).
http://www.jkcook.net