écrits politiques

Français    English    Italiano    Español    Deutsch    عربي    русский    Português

Par Christine Abdelkrim-Delanne
Le triangle France, Liban, Arabie saoudite, ou les dangereuses ambitions de François Hollande

Ce sont les Français qui profiteront en premier lieu de l’aide annoncée de 3 milliards de dollars apportée par les Saoudiens à l’armée libanaise. Selon le président Michel Suleiman, son pays dépensera cette aide dans l’achat d’armes lourdes à la France, selon la volonté du monarque.

31 décembre 2013

« Le roi du Royaume fraternel d’Arabie saoudite offre cette aide généreuse et appréciée de 3 milliards de dollars pour renforcer les capacités de l’armée libanaise », a-t-il déclaré, ajoutant que « Son Altesse a suggéré que les armes soient achetées à la France et rapidement. » Les fréquentes visites en France du ministre des Affaires étrangères Saoud al-Fayçal et du chef des services de renseignements, Bandar Bin Sultan laissaient déjà prévoir un tel rapprochement de la France avec ce nouveau « partenaire de référence » au Moyen-Orient.

Au même moment, les 29 et 30 décembre, le président français François Hollande rencontrait le roi Abdullah à Riyad et confirmait, en signant l’accord avec ses partenaires saoudiens, l’annonce du président libanais. Signer un contrat exceptionnel d’armement était en réalité la première priorité du président français dans cette visite. La France veut profiter du refroidissement actuel des relations entre Riyad et Washington pour prendre une partie du marché des armes jusqu’ici dominé par Américains. Dans la dernière décennie, plus de 70 milliards de dollars ont, en effet, été investis dans l’achat d’armes par les différents émirats et royaumes pétroliers.

Pour François Hollande qui a, en France, les plus grandes difficultés à réaliser les promesses faites aux Français et dont la côte de crédibilité a besoin d’être boostée, supplanter progressivement les Américains sur ce marché est d’autant plus important dans la perspective d’un désengagement de Washington des crises qui frappent le Moyen-Orient et l’Asie centrale –dont ils sont les premiers responsables – et d’un accord sur le nucléaire iranien.

Concernant le Liban, le président français et le roi Abdallah ont également discuté plus précisément de la « protection et la stabilité » du Liban - François Hollande a appelé au « respect des échéances constitutionnelles » en faisant référence à l’élection présidentielle prévue en mai 2014 - et du soutien au groupe informel « les Amis du Liban », initiative française lancée lors de la dernière assemblée générale de l’ONU en septembre. Le groupe international de soutien au Liban est censé être structuré autour du P5+1 (Etats-Unis, Russie, Chine, Royaume uni et France, plus Allemagne, qui depuis 2006 sont en charge de négocier la question du nucléaire avec l’Iran), de l’UE et de la Ligue arabe pour faire du lobbying en faveur du Liban dans les secteurs de l’aide aux réfugiés et, ce n’est pas non plus un hasard, du soutien aux forces armées.

Ainsi après s’être ingérée dans le conflit syrien en soutenant les rebelles et mercenaires islamistes, de tendance wahhabite, décidés à renverser le régime laïc de Bachar al-Assad et à imposer leur loi, et en s’opposant à toute solution négociée, la France dirigée par le Parti socialiste français, alliée de l’Arabie saoudite et « indéfectible alliée » d’Israël - en témoigne le récent voyage du président français - poursuit sa stratégie internationale réactionnaire en s’ingérant maintenant au Liban via l’Arabie saoudite qui se place en position de force par rapport à l’armée libanaise face à l’Iran chiite et au Hezbollah, par ailleurs alliés de la Syrie.

Le croissant jihadiste s’étend aujourd’hui de l’Afghanistan au Pakistan, à l’Irak, la Syrie, au Liban, en Afrique du nord et dans le Sahara avec le Mali et le Tchad. De façon totalement irresponsable, et sans consulter les Français, les Socialistes au pouvoir en France n’ont pas l’intention de céder sur la Syrie et partagent avec l’Arabie saoudite la conviction qu’« il n’y a pas de solution politique » si le président Bachar al-Assad ne quitte pas le pouvoir, comme l’a répété le président français, publiquement à plusieurs reprises au cours de sa visite en Arabie saoudite.

Les tentatives de sabotage de la conférence de Genève sur le nucléaire iranien par le pouvoir socialiste français ne sont qu’un moyen de gagner du temps pour imposer « le » dirigeant syrien crédible, capable de faire l’unanimité entre toutes les parties, les Russes particulièrement. Selon Laurent Fabius, le ministre français des Affaires étrangères, le président français va exiger, à l’ouverture des négociations de Genève 2 qui doivent s’ouvrir le 22 janvier, que l’opposition syrienne participe aux négociations, notamment son poulain Ahmed Jarba, chef de la Coalition nationale des forces de l’opposition et de la révolution (CNFOR) depuis juillet 2013.

Qui est Ahmed Jarba ?

Jusqu’ici un inconnu de la majorité des Syriens, Ahmed Jarba est originaire d’une tribu bédouine de la province d’Hassaké, appartenant à la puissante confédération des Chammar qui s’étend en Irak, en Arabie saoudite – la mère du roi Abdallah est Chammar - et en Syrie. Une tribu particulièrement conservatrice bien que lui-même prétend être « un laïc convaincu » (sic !). Après deux séjours dans les prisons syriennes, pour des raisons non politiques, il vit en Arabie saoudite où il entretient des relations étroites avec les services secrets du royaume. Il utilise ses relations privilégiées avec le régime saoudien pour négocier l’achat d’armes, dans les stocks croates et les Balkans notamment. C’est un proche du général Sélim Idriss, le chef de l’Armée syrienne libre, que l’on dit aujourd’hui en fuite devant les groupes jihadistes proches d’al-Qaïda, qui l’a accompagné lors de ses déplacements à Paris. Reçu en grande pompe dans la capitale française en juillet dernier, Ahmed Jarba est Chevalier de la Légion d’Honneur française, rien de moins ! Profitera-t-il des armes françaises vendues « en urgence » au Liban pour armer ses camarades rebelles ? On peut l’imaginer.

Quant à l’Iran, au centre des discussions entre François Hollande et le roi Abdallah, les négociations sur le nucléaire iranien dérangent les deux capitales. Paris s’est engagé à informer le roi Abdallah sur le déroulement des discussions entre le groupe P5+1 et l’Iran, un rôle joué par Washington jusque-là. Il est vrai que les négociations secrètes pendant huit mois entre les Américains et l’Iran au nez et à la barbe de Riyad, dans le sultanat d’Oman voisin, ont particulièrement irrité le monarque saoudien. François Hollande est aujourd’hui considéré par les Saoudiens comme le meilleur allié occidental face à l’ « axe chiite » formé par l’Iran, la Syrie et le Hezbollah au Liban.

La France sera-t-elle récompensée de ses bons et loyaux services rendus au royaume saoudien ? Le roi Abdullah a, en effet, donné des directives avant même l’arrivée du président français, concernant des accords économiques qui représentent un montant de plus de 550 milliards de dollars sur les dix prochaines années, y compris la livraison de réacteurs nucléaires, d’armes et d’infrastructure. Bien qu’ils tardent à entériner un accord déjà conclu (l’accord MK3) mais pas encore signé par le roi, les Saoudiens devraient acheter de nouveaux missiles Crotale pour une valeur de 2,4 millliards d’euros et signer un accord pour une valeur de 2,4 milliards d’euros pour la maintenance et la rénovation des structures de défense aérienne.

Le contrat sur la vente d’armes lourdes au Liban payées par l’Arabie saoudite, s’il permettra au groupe français Thalès de sortir de la crise qu’il traverse, se situe dans le cadre d’une éventuelle confrontation avec l’Iran et le Hezbollah. Plus que jamais, les dirigeants socialistes français jouent aux apprentis sorciers sans se soucier des conséquences et sans tirer les leçons des conflits précédents dans la région et dont ils figurent parmi les principaux acteurs depuis la Guerre du Golfe contre l’Irak en 1991.

Christine Abdelkrim-Delanne
Afrique Asie, 31 décembre 2013.