écrits politiques

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Ramzy Baroud parle de Gaza, de la Résistance et de la nécessité d’une nouvelle narration historique

A l’occasion de sa récente visite en France, Suisse, Luxembourg et Belgique en décembre, Ramzy Baroud a accordé un certain nombre d’interviews. Nous livrons ici un enregistrement où cet écrivain et journaliste palestinien parle de Gaza, de la Résistance palestinienne et du besoin d’une nouvelle narration historique, tout en présentant son dernier livre - Résistant à Gaza - publié ce printemps en France par les Éditions Demi-Lune.

28 décembre 2013

Vidéo où Ramzy Baroud nous aide à comprendre, de l’intérieur de Gaza, comment le peuple palestinien a vécu la signature des Accords d’Oslo : les espoirs suscités et immédiatement déçus, la désillusion et la colère suscitée par l’occupation et la colonisation israéliennes qui continuent... La seconde Intifada, et la montée politique du Hamas..

Trascription du texte intégral

Question 1 : En écrivant Résistant en Palestine, une histoire vraie de Gaza, quel était votre premier objectif ?

Mon nom est Ramzy Baroud. Je suis auteur palestinien et américain, et je suis aussi journaliste. Je vis à Seattle, dans l’état de Washington, mais je suis né et j’ai grandi dans la bande de Gaza, dans un camp de réfugiés du nom de Nusseirat.

L’histoire présentée dans mon dernier livre est une histoire de Gaza, mais c’est aussi l’histoire de gens ordinaires, qui ne sont pas nécessairement le reflet des factions qui existent en Palestine, pas plus qu’ils ne sont le reflet des élites politiques que l’on trouve dans Ramallah. C’est l’histoire de ceux et celles qui sont souvent négligés par les grands médias et par les factions qui couvrent la Palestine.

Il est important que l’histoire de toutes ces individus soit racontée, car en définitive, ce sont eux qui définissent le mieux la résistance et la véritable lutte des Palestiniens.

Question 2 : Pensez-vous que la publication de « Résistant en Palestine » en version française soit un évènement marquant ?

C’est bien sûr très important à mon avis que ce livre soit paru dans une version française, et je suis reconnaissant à Demi-Lune de l’avoir publié. Non seulement parce qu’il s’agit de mon livre, mais aussi parce que je souhaite que ce soit le début d’un meilleur accès au public de langue française, pour les opinions et les écrits de tout intellectuel palestinien.

Et nous devons réussir à combler le fossé qui nous sépare des médias français dominants.

Question 3 : Alors que votre précédent ouvrage traduit en français, La Deuxième Intifada, décrivait et analysait le second soulèvement palestinien (les années 2000 à 2005) sur l’ensemble des territoires palestiniens, celui qui vient de paraître est avant tout centré sur la Bande de Gaza. Qu’est-ce qui sur le fond, et en quelques mots, différencie la Bande de Gaza du reste des territoires palestiniens ?

La Bande de Gaza a toujours été négligée dans le récit historique sur la Palestine. Dans le récit reprenant le point de vue israélien, Gaza est présenté comme un lieu de militantisme et de crimes terroristes, alors que dans le récit produit du côté palestinien, Gaza est présenté comme un lieu d’éternelle victimisation et d’éternelles souffrances, alors qu’en réalité, il existe une autre histoire.

En fait Gaza est une représentation de l’histoire de la résistance palestinienne durant les dernières 65 années. Sans cet esprit de résistance qui vit dans Gaza aujourd’hui, et qui perdure depuis des générations, nous ne serions même plus en train de parler d’un conflit arabo-israélien. Mais aujourd’hui le conflit est toujours là car les Palestiniens n’ont pas capitulé, et Gaza est le parfait modèle, la parfaite représentation de cet esprit de résistance.

Question 4 : Votre père était un autodidacte, qui avait su se construire lui-même, avec une grande volonté et un remarquable sens de l’adaptation. Est-ce que ce ne sont pas justement là, les traits de caractères qui ont permis à l’ensemble des Palestiniens de survivre en tant que nation malgré des décennies d’exil, d’oppression, d’occupation et de souffrances ? Cette si remarquable « résilience » ?

Exactement. La capacité d’adaptation de mon père n’est pas uniquement l’image de sa capacité à survivre, ou de son intelligence pour organiser sa vie, mais c’est aussi le reflet de la volonté collective des Palestiniens. Et je dois avouer que ce livre ne se réduit pas à la vie de mon père, mais que c’est l’histoire du peuple palestinien, fait de tous les réfugiés dans Gaza et en Cisjordanie, en Syrie, au Liban et en tous lieux.

Il me semble qu’à un certain moment dans le passé, les Palestiniens, en tant que collectif, décidèrent de refuser de se soumettre, décidèrent de ne pas se rendre. Même dans les pires des circonstances... Et c’est de là que vient leur grande capacité d’adaptation, c’est de là qu’ils tirent leurs ressources.

Question 5 : De nombreux passages de votre livre sont très émouvants, même bouleversants. La profonde humanité du peuple de Gaza, révélée à la lecture, nous fait nous sentir extrêmement proches de vos parents, de l’ensemble de votre famille comme de l’ensemble du peuple gazaoui. Mais l’émotion suffit-elle ? Qu’attendez-vous en définitive de vos lecteurs ?

Mon idée ici est d’humaniser les Palestiniens. Depuis de nombreuses années, les Palestiniens ont été déshumanisés, présentés comme des adeptes des attentats-suicides, des combattants armés, ou alors des victimes. J’ai eu le sentiment qu’il fallait présenter les Palestiniens tels qu’ils sont, sous un jour différent de toutes ces représentations fausses ou biaisées. Pour réaliser cela, il faut se rapprocher de ce que sont en réalité tous ces gens : comment ils s’appellent ? d’où viennent-ils ? où sont-ils nés ?

Les conflits qu’ils vivent entre eux montrent bien que ce ne sont pas des êtres parfaits, qu’il ne faut pas les imaginer comme tels, et qu’il ne faut ni les idéaliser ni les diaboliser. Ce sont des gens normaux, voulant vivre une vie normale, mais ce sont aussi dans le même temps des êtres complexes. Quand vous essayez de comprendre quelqu’un, il me semble que sa souffrance fait que vous finissez par développer un sentiment de proximité, d’intimité. C’est pour cela que l’aspect bouleversant du livre s’avère essentiel pour que l’on puisse comprendre les choix que peuvent faire les Palestiniens de Gaza et de n’importe où ailleurs.

Je vous remercie.