écrits politiques

Français    English    Italiano    Español    Deutsch    عربي    русский    Português

Par Gilad Atzmon
« Not in my name ! » « Pas en mon nom ! » - Une analyse de la rectitude juive

« Il n’y a pas des juifs anglais, des juifs français, des juifs allemands ou des juifs américains. Il n’y a que des juifs vivant qui en Angleterre, qui en France, qui en Allemagne, qui en Amérique »
[Chaim Weizman, aout 1897 ­ Adresse au premier congrès sioniste.]

16 mars 2008 | - : Israël Lobbies Solidarité

Les sionistes, je connais. Je sais qu’ils représentent la plus grave menace pour la paix du monde. J’affirme qu’ils sont des criminels de guerre, je me bats contre eux et j’essaie de les mettre K.O.. J’écris sur eux, je compose de la musique contre eux, mais je comprends leur logique. Je connais toutes leurs astuces ; je sais exactement ce qu’ils veulent. Je consacre toute mon énergie à les contrer.

En revanche, je ne comprends absolument pas les gens qui combattent le sionisme au nom de leur identité juive non religieuse. Je n’ai jamais pu les comprendre, et ce n’est pas faute d’avoir essayé. Je n’ai jamais vraiment compris ce que la laïcité pouvait bien signifier, pour des juifs ? Font-ils allusion à un trésor caché de philosophie juive laïque éthique ? J’ai toujours échoué à comprendre ces juifs laïcs qui clament « pas en notre nom », ceux qui affirment être « athées » et « humanistes des Lumières », mais qui, en même temps, se font les interprètes d’une étrange fraternité tribale. Ils sont légion : les juifs pour la paix ; les juifs pour la Palestine ; les juifs contre l’oppression ; les juifs pour les droits de l’homme ; les juifs marxistes ; les juifs pour ceci ; les juifs pour cela ; et patati ; et patataŠ Bien plus souvent qu’à mon tour, ils viennent me demander mon soutien. Bien entendu, je partage la plus grande partie, voire la totalité, de leurs points de vue humanistes, mais je me vois dans la pénible obligation de les rembarrer. Je ne comprends pas pourquoi ils choisissent d’agir en se protégeant sous une ombrelle aussi bizarrement clanique ou aussi claniquement bizarre. Si la paix est tellement importante pour eux, pourquoi en faire un truc marginal ? Si les droits de l’homme sont un objectif universel, pourquoi ne pas se battre pour eux avec le reste de l’humanité ?

Confrontés à mes critiques, ils avancent sempiternellement les deux arguments suivants :

1) Ils disent qu’étant juifs, leurs opinions en paraissent renforcées ;

2) et ils disent qu’à la lumière des crimes commis par le sionisme au nom du peuple juif, cela a du sens, de prouver au monde qu’en fait, il y a un peu plus qu’une poignée de « bons juifs » dans les parages.

Le premier argument est faible, et contre-productif pour la cause qu’il s’imagine défendre. En fait, avancer un tel piètre argument revient à admettre un certain degré de malhonnêteté intellectuelle. Si nous croyons sincèrement à la transparence d’une argumentation rationnelle, alors nous devons admettre que la provenance ethnique de celui qui avance cet argument n’a aucune incidence sur sa validité. Conséquemment, le fait d’être juif ne garantit en rien contre des fautes de logique. Si le sionisme est catégoriquement mauvais (ce qu’il est), alors, l’appartenance raciale / ethnique de ses détracteurs n’a absolument aucune importance.

A première vue, le second argument semble plus convaincant. Les juifs de gauche affirment, occasionnellement, que le sionisme entache la juiverie mondiale par son activité criminelle continuée. La logique sous-jacente à une telle affirmation est des plus triviales. D’un côté, le sionisme veut se faire passer pour la voix officielle du peuple juif. De l’autre, le sionisme est engagé jour après jour dans de très graves crimes de guerres et autres atrocités. La synthèse des deux attitudes conduit à la conclusion que la juiverie mondiale est criminellement et juridiquement responsable des crimes sionistes.

Théoriquement parlant, ceux des juifs qui refusent d’endosser cette responsabilité on plus d’un titre à s’élever contre le sionisme. Usuellement, ils recourent à la stratégie du « pas en mon nom » ; parfois ils se définissent comme des « juifs humanistes », voire même des « juifs pour la paix ». Superficiellement, leurs actions semblent nobles ; en réalité, ce sont ces actions qui sont, de par elles-mêmes, problématiques. En disant « pas en « mon » nom », ils collent aux autres juifs l’étiquette de complices des crimes sionistes. Je vais m’efforcer d’éclaircir ce point.

Nous devons nous demander si le fait que le sionisme prétend représenter l’expression officielle du peuple juif suffit à faire de la juiverie mondiale une bande de criminels de guerre ?

Le fait que X prétende être le porte-parole officiel d’Y est très loin de suffire à faire de X cette voix elle-même. Par conséquent, le fait que X commette des crimes ne suffit pas à rendre Y suspect de crime. Semblablement, le fait que le président Bush junior ait affirmé représenter la voix de la démocratie occidentale, ne ‘¹a pas transformé en voix de la démocratie occidentale. Il en découle que les citoyens ouest-européens ne sont pas criminellement responsables des atrocités de Bush en Irak ou en Afghanistan. Dans la pratique, c’est le silence imposé par les grandes démocraties leaders qui ont fait de l’auto-intronisation de Bush une pochade. Le monde occidental a acheté son innocence en évitant d’entrer dans un débat avec l’axe du Mal anglo-saxon émergent. Alors que le sionisme, dès son apparition, s’est arrogé le droit de parler et d’agir au nom du peuple juif, ce sont en réalité les rebelles qui critiquent sporadiquement le sionisme au nom de leur identité juive séculière qui affirment l’agenda sioniste « totalitaire ». De façon tout à fait étrange, c’est la gauche juive qui fait du sionisme la voix officielle du peuple juif.

Je sais que cela semble bizarre. Mais je vais m’efforcer d’illustrer ce point.
Deux faits transparaissent, dans la déclaration « pas en mon nom » :

1) Il s’agit d¹un énoncé personnel. En déclarant « pas en mon nom », on affirme la totalité de cela même à quoi on entend s’opposer. En réalité, ce que l’on dit, c’est : « Bien que X [le sionisme, le gouvernement Blair, l’Amérique de Bush, etc.] soit légitimement fondé à agir en mon nom, je (moi-même) exige d’être exonéré. » Cette logique est universelle ; elle n’est pas propre au sionisme. Quand un citoyen britannique crie « pas en mon nom ! », il approuve pour l’essentiel la complicité de tout le reste de la population britannique avec les crimes de Blair en Irak. « Pas en mon nom ! » est une exigence naïve de ne pas endosser sa part de responsabilité. C’est la recherche d’une échappatoire. Quand on connaît l’ampleur des crimes des sionistes ou de Blair, cela peut se comprendre. Néanmoins, cela semble être plus une manoeuvre opportuniste qu’une opposition idéologique mûrement réfléchie.

2) Dès lors que « pas en mon nom ! » est un appel personnel, individuel, il ne saurait en aucun cas générer l’élan nécessaire pour induire un changement politique réel. Dans le cas du sionisme, le « pas en mon nom ! » garantit que les rebelles juifs de gauche resteront à jamais dans les marges. Tandis que le sionisme s’investit lui-même du pouvoir de s’exprimer au nom du peuple juif, son opposition juive ne pourra jamais dépasser le stade de quelques poches isolées de résistance purement théorique et idéologique. « L’individualisme éclairé a peut-être bien quelque chose d’héroïque, mais il finira toujours par échouer à renverser un mouvement politique puissant et jusqu’ici victorieux. »

Et voilà : nous nous retrouvons gros Jean comme devant, avec un tableau tout ce qu’il y a de plus déprimant. C’est le juif éclairé, de gauche, qui intronise le sionisme en expression du peuple juif. Aussi sommes-nous fondés à considérer que tous les juifs ­ à l’exception de Moishe, d’Yitzhak et de Yanke, lesquels apparemment ont apporté la preuve qu’ils étaient bien des « militants juifs de la paix », des « enthousiastes juifs des droits de l’homme » ou des « juifs marxistes », etc. ­ soutiennent les crimes sionistes, ou en sont au minimum complices. Bien que j¹aie peut-être l’air d’être en train de blâmer les « bons juifs » afin d’enfoncer le clou du sionisme, je suis convaincu que ceux d’entre eux qui recourent à ce genre de méthode de résistance sont très loin d’être retors. Ils sont naïfs, c’est tout. Ils sont présumés n’avoir pas conscience des implications de leur attitude humaniste marginale. Sans aucun doute, ils ne comprennent pas qu’en luttant contre le sionisme au nom de leur propre identité juive, ils ne font en réalité que l’approuver. Une chose est sûre : ils sont incapables de prendre conscience du fait que leur mode de résistance ne fait que contribuer à coller à l’ensemble du peuple juif l’étiquette de criminels de guerre.

La Naissance du Mal

Ici, nous sommes confrontés au piège minutieusement conçu par les premiers idéologues sionistes. Les sionistes se plaisent à affirmer que tout juif est sioniste, jusqu’à preuve du contraire. Jusqu’à il y a peu, je tombais moi-même régulièrement dans ce piège ; je défendais l’idée que tout juif se sentant mal à l’aise devant les crimes sionistes devait coûte que coûte l’affirmer publiquement. Ce n’est que tout récemment que j’ai pris conscience du fait que j’avais totalement tort. Exiger des juifs qu’ils rejettent le sionisme au nom de leur identité juive, cela revient à accepter l’idée d’une philosophie juive. Résister au sionisme, en tant que juif laïc, cela implique une acceptation de la terminologie sioniste de base, c’est-à-dire de rendre les armes devant la philosophie juive, nationaliste et raciste. Parler en juif, cela revient à rendre les armes à la philosophie sioniste de Weizman. Pour lui, « il n’existe pas des juifs anglais », mais plutôt : « des juifs, vivant en Angleterre ». Autrement dit : ce qui fait avant tout de vous un juif, c’est la race et la nation. Tout critère autre ( que ceux-là) ne saurait être que secondaire.

Force nous est d’admettre que nous n’avons jamais croisé sur notre chemin d’Allemand qui se qualifiât lui-même d’ « Aryen pour la paix », de même que nous ne connaissons pas de Russes qui se définissent comme « Slaves pour les droits de l’homme ». Remarquez bien que nous ne connaissons généralement pas, non plus, beaucoup de « marxistes celtes ». Ce genre de combinaisons sonnent joliment curieux, pour ne pas dire rigolo. D’une manière ou d’une autre, des titres politiques ou humanistes semblent déplacés lorsqu’ils précèdent ou suivent des étiquettes raciales. Par conséquent, se définir comme « juif marxiste » ou « juif pour la paix », cela ne pourrait apparemment que sonner bizarrement. Mais, dans une certaine mesure, ce n’est pas non plus le cas. Personne ne soulève un sourcil soupçonneux lorsqu’il rencontre un « juif pour les droits de l’homme ». Sans doute cela tient-il au fait qu’en ce qui concerne les juifs, la démarcation entre identité raciale et identité nationaliste est des plus ambiguë. Si nous voulons atténuer la bizarrerie inhérente à ces qualifications humanistes juives, nous devons laisser de côté l’interprétation raciste et réexaminer ces qualifications en y voyant des étiquettes nationalistes. Au moins, linguistiquement, cela ferait un peu plus sens. Nous pouvons concevoir aisément un marxiste allemand, ou un militant serbe de la paix. Il en découle que, si nous voyons dans l’identité juive une définition nationale, alors l’étiquette « juif pour la paix » ou « juif pour les droits de l’homme » fait sens. Nous ferions alors référence à la colombe ci-dessus en tant qu’homme nourrissant des opinions de gauche, et qui se trouve appartenir à la nation juive. Toutefois, il n’est nul besoin d’être un génie pour comprendre que, ce faisant, nous acceptons du même fait la notion de nationalisme juif. En d’autres termes, nous devenons des sionistes acharnés.

Les juifs ne sauraient critiquer le sionisme au nom de leur appartenance ethnique, car cette action reviendrait, de par elle-même, à approuver le sionisme. Pratiquement parlant, les juifs ne peuvent réellement s’opposer au sionisme tant qu’ils n’ont pas faite leur une vision du monde alternative, qui remette en question le totalitarisme sioniste.

Le totalitarisme sioniste

Tandis que le nationalisme est une célébration des différences entre les peuples, le nationalisme juif, lui, va un poil plus loin. Non contents d’être différents de toutes les autres nations, les juifs doivent de surcroît être différents d’eux-mêmes ! Idéologie totalitaire, le sionisme classifie et nomme toute forme, toute manifestation du phénomène juif. Tout juif a un rôle à tenir dans l’émergence de la révolution nationaliste juive. Pour l’essentiel, nous sommes en présence de deux pôles :
1) Le fin du fin du sioniste : un juif de par sa race, nationaliste, colonialiste, inspiré par la Bible, vivant sur une terre confisquée aux Palestiniens, de préférence dans une colonie, quelque part en Cisjordanie ;

2) Le fin du fin du juif haineux de lui-même : un juif laïc, cosmopolite, amoureux de la paix, inspiré par des visions humanistes, membre d’un couple mixte, vivant dans la Diaspora.

Si le premier représente le noyau dur pionnier de l’agenda politique sioniste contemporain ­ celui qui envahit les territoires palestiniens et perpètre quotidiennement des atrocités ­ c’est le second qui fait du sionisme un mouvement dynamique. C’est le « juif haineux de lui-même » qui fait fonction d’ennemi de ‘intérieur. C’est lui qui se convertira (au sionisme) lors de la prochaine vague d’antisémitisme. C’est lui qui fait du sionisme une lutte éternelle pour le « salut des juifs ». Et, comme si cela ne suffisait pas, c’est lui, l’amoureux de la paix, qui apporte la preuve irréfutable que, profondément, quelque part, les juifs sont des enthousiastes de la paix et de grands humanistes.

Lorsqu’on examine ces deux pôles distincts entre eux, nous constatons que le peuple juif se trouve aujourd’hui dans un état de schizophrénie extrêmement sévère. Ce malaise est le carburant de la révolution sioniste ; c’est lui qui garantit que la lutte pour l’auto-définition ne connaîtra jamais de fin. A l’intérieur de cette lutte, le sionisme, en tant qu’expression du peuple juif, se positionne au-delà du débat lui-même. Le sionisme devient une forme d’idéologie méta-dialectique. C’est un médium d’activité, plutôt qu’un ensemble de manoeuvres politiques.

Pourquoi cette question est-elle extrêmement préoccupante ?

J’entends souvent des gens se plaindre du fait que c’est la gauche juive qui domine la « campagne de solidarité avec les Palestiniens ». Je puis confirmer qu’en effet, beaucoup de juifs laïcs viennent me trouver, qui sont des militants pro-palestiniens très dévoués. Un nombre significatif d’entre eux admettraient fièrement qu’ils agissent au nom de leur judaïté. Il y a quelques jours, j’ai assisté à une manifestation de solidarité avec les Palestiniens, à Londres. Le fait que l’hébreu était la langue la plus parlée dans le théâtre où cette manifestation se déroulait avait quelque chose de profondément déprimant.

En surface, la situation semble encourageante, comme si nous avions affaire à des gens intègres, aux valeurs humaines élevées. Mais la vérité est un petit peu moins héroïque. Mes amis palestiniens et d’autres partisans de la cause palestinienne m’apprennent que ce sont les juifs et la gauche israélienne qui définissent les limites du débat. C’est la gauche juive qui décide ce qui est bien et ce qui est mal, ce qui est juste et ce qui est faux. Ainsi, par exemple, la critique politique du sionisme est plus que bienvenue, tant que vous vous en tenez à une discussions socio-politique très limitée. La gauche juive adore dénoncer Sharon ou Pérès, mais toute comparaison entre le sionisme et d’autres manifestations du mal est interdite. Dès qu’une réelle remise en question du sionisme, en termes métaphysiques, est formulée, la police bien-pensante juive de gauche met immédiatement le holà. Résultat : les intellectuels et les artistes palestiniens sont tétanisés. Pour la plupart, ils sont terrifiés à l’idée que s’ils disent ce qu’ils pensent, les « bons juifs » vont immédiatement leur coller l’étiquette « antisémite ». Je profite de l’opportunité pour déclarer que la seule manière de mieux percer à jour le sionisme consiste à faire la lumière sur l’identité juive contemporaine. Le sionisme et l’identité juive ne sont pas aussi étrangers l’un pour l’autre que les juifs de gauche se plaisent à l’affirmer. Le sionisme n’est que la manifestation extrême de l’identité juive.

Le sionisme est l’incarnation de tous les aspects erronés de la pensée juive séculière. Il est raciste, il est nationaliste, il est inspiré par la Bible (et non spirituellement). Etant un mouvement fondamentaliste, le sionisme ne diffère pas fondamentalement du nazisme. Ce n’est que lorsque nous avons compris ce qu’est le sionisme, et son contexte nationaliste et raciste, que nous commençons à comprendre la profondeur de ses atrocités. Ce n’est que lorsque nous avons compris comment s’est produite la Nakba (l’épuration ethnique dont les Palestiniens ont été les victimes, en 1948) que nous comprenons les motivations de Ben Gourion, la popularité de Sharon et l’adhésion de Pérès à la notion sharonienne de la paix. Cela nous donnera même un aperçu de la moralité profondément dégradée de ce « bon juif » récemment parti à la retraite qu’est le Professeur Benny Morris.
Je ne doute pas un seul instant de la bonne volonté sincère de ceux qui combattent le sionisme au nom de leur identité juive. Je pense, en revanche, qu’ils n’ont pas assez réfléchi à la question. Dans la pratique, les juifs de gauche jouent le rôle de la feuille de vigne des sionistes, à leur insu. Dans la terminologie sioniste moderne, ils fournissent à Israël un puissant mur de défense intellectuel.

Alors : que faire ?

Très souvent, on me demande de définir la différence entre juifs et sionistes. Plus qu’à mon tour, on me blâme d’avoir critiqué les juifs, alors que je suis « supposé » critiquer les sionistes. Cette ligne de démarcation, entre juifs et sionistes, est primordiale pour les juifs « de gôche ». La raison est simple : ils veulent conserver leur identité juive séculière, tout en se dissociant de ce mal que le sionisme incarne.

Depuis des années, je ne parvenais pas à comprendre ce qu’il pouvait bien y avoir, dans l’identité des juifs, à quoi ils tenaient tellement. S’agissait-il de leur identité raciale, de leur identité nationale, ou simplement de leur amour pour le bouillon de poulet avec des boulettes de maza ? D’un autre côté, je puis comprendre les groupes juifs religieux, qui fondent leur critique du sionisme sur les lois religieuses et les préceptes moraux du judaïsme. Je soutiens totalement le programme politique résolument antisioniste des Neturei Karta. Mais lorsqu’il est question des juifs laïcs, alors là : je suis perplexe. Certains d’entre eux affirment, en levant les yeux au ciel, que c’est plus Hitler que Moïse qui a fait d’eux des juifs. Ce qu’ils expriment ­ mal ­ c’est que pour eux, être juif est plus une question d’étiquette ethnique plus qu’une affirmation spirituelle ­ cela a quelque chose à voir avec la cuisine yiddish, avec leur amour de l’humour juif, voire même avec le fait d’allumer des chandelles, une fois l’an.

Ce n’est que récemment que j’ai pigé en quoi réside le vrai problème. Les juifs « pas en mon nom » sont convaincus que la paire juifs / sionistes constitue une opposition binaire. Ils tentent de nous convaincre qu’il y a une sorte de contradiction entre ces deux termes. Dans le discours stérile et politiquement correct où nous sommes tous plongés, personne n’ose remettre en question cette pétition de principe. Mais il faut dire la vérité : ils ont tort. Les juifs et les sionistes ne constituent absolument pas une opposition binaire. Ils constituent même l’exact opposé, c’est-à-dire deux catégories complémentaires. Une alternative juive au sionisme (c’est d’ailleurs la seule) est l’option pour l’assimilation. Ceux qui sont au courant de l’histoire du mouvement sioniste savent que ce sont les assimilationnistes qui sont en permanence considérés représenter la plus grave menace possible pour les sionistes.

A la fin du dix-neuvième siècle, le mouvement sioniste se fit jour, en réaction à l’émancipation des juifs d’Europe. Le sionisme avait pour tâche d’empêcher les juifs de se « perdre » par l’assimilation. Voyons ce que Max Nordau trouvait à dire sur le sujet, quand il prit la parole, au Premier congrès sioniste, en 1897 :
« De nos jours, le mot « ghetto » est associé à des sentiments de honte et d’humiliation. Mais le ghetto, quelles qu’aient pu être les intentions de ceux qui l’ont créé, représentait pour les juifs du passé non pas une prison, mais un refuge. Dans le ghetto, le juif avait son propre monde, bien à lui ; il avait un refuge sûr, qui revêtait pour lui la valeur morale et spirituelle de la maison parentale. Leur situation, à l’extérieur, était précaire, et souvent très sérieusement menacée. Mais, dans le ghetto, ils parachevèrent le développement de leurs qualités spécifiques. Telle était la psychologie du juif du ghetto. Puis vint l’Émancipation. La loi garantit aux juifs qu’ils étaient des citoyens à part entière des pays dans lesquels ils vivaient. Ils avaient, désormais, une autre demeure ; ils n’avaient plus besoin d’un ghetto ; ils avaient désormais de nouvelles relations, et ils n’étaient plus contraints à n’avoir une existence que parmi leurs coreligionnaires. Désormais, ils aspiraient à être associés et assimilés le plus étroitement dans des lieux d’excellence, ce qui fut leur salut. Ils observaient un véritable mimétisme, et durant une génération ou deux, le juif fut autorisé à croire qu’il était simplement allemand, français, italien, etc. Le juif émancipé n’est pas sûr de lui, dans ses relations avec ses semblables, il est timide avec les étrangers, il est soupçonneux, même, vis-à-vis des sentiments secrets que peuvent secrètement nourrir ses amis à son endroit. Ses meilleures capacités s’épuisent dans ses tentatives de supprimer, ou tout au moins de cacher tant bien que mal son véritable caractère. »

Peu de place, ici, pour l’ambiguïté. Nordau méprise les juifs émancipés et assimilés, qu’il considère comme des être inauthentiques et dénaturés.
Moses Hess, célèbre socialiste qui fut le premier juif assimilé à adopter le sionisme, a averti ses frères juifs, en 1862, leur disant que tous leurs efforts pour jeter leur judaïté aux orties demeureraient vains. Son argumentation était outrageusement raciste : « Le nez des juifs ne peut être arrangé, et les cheveux noirs et frisés des juifs ne seront pas mués en cheveux blonds par la conversion, ni défrisés par un usage constant du peigne ». Pour Hess, l’assimilation était impossible, essentiellement en raison du fait que « chaque juif est, qu’il le veuille ou non, lié à sa nation dans son entièreté, par des liens indissociables. »

Nachman Sirkin, sioniste socialiste, dirigea ses attaques uniquement contre les juifs socialistes cosmopolites. Pour lui, « le socialisme signifiait, avant tout, l’abandon de la judaïté, tout comme le libéralisme de la bourgeoisie juive conduisait à son assimilation. »

La peur que les sionistes ont de l’assimilation ne s’est jamais démentie. Golda Meir aimait à répéter que la plus grande menace, pour l’existence des juifs, était celle que représentaient les mariages mixtes, aux Etats-Unis. Ce n’était pas les Arabes, ce n’était pas les antisémites, ni les Palestiniens, qu’elle n’a jamais reconnus, en dépit de sa longue carrière politique. Non : c’était les mariages mixtes, en Amérique. En fait, Meir était terrifiée à l’idée que la race juive risquait d’être un jour contaminée.

Comme nous le voyons, le sionisme a toujours été clair, quant à sa position vis-à-vis de l’assimilation. Le juif assimilé a toujours représenté, pour lui, l’ennemi principal. C’est un ennemi, parce qu’à la différence du juif de gauche, il n’est pas partie prenante au jeu sioniste. A ses débuts, lorsque le sionisme n’était encore qu’un mouvement marginal, l’approche assimilationniste était compréhensible. A l’époque, l’assimilation était très attractive. La majorité des juifs européens recherchaient les moyens de se fondre dans leur réalité environnante. La plupart d’entre eux recherchaient des opportunités nouvelles, hors ghetto. Les sionistes, désespérés, en vinrent même à négocier avec les antisémites les plus véhéments, à l’époque, en Europe. Dans leur liste ­ interminable ­ on relève les noms de Vyacheslav von Plevhe, ministre russe à l’origine du pogrome de Kichinev (Chesnau), le nationaliste ukrainien S. M. Petlioura et, bien entendu, beaucoup d’articles ont été écrits sur la collaboration entre l’Organisation Sioniste Mondiale et les nazis. Les sionistes promirent d’aider à débarrasser l’Europe de ses juifs (sans distinction : les sionistes et les juifs assimilés). Les juifs assimilés étaient considérés par les sionistes comme leurs ennemis. C’est étrange, étant donné que les juifs assimilés n’ont jamais été organisés politiquement. Le seul mouvement non-sioniste qui eût quelque visibilité, à l’époque, était le Bund juif, une organisation juive socialiste, qui affirmait que les juifs devaient prendre part à la révolution socialiste mondiale, plutôt qu’émigrer en Palestine.

Au vu de l’histoire de l’animosité des sionistes vis-à-vis des juifs assimilés, il est plutôt surprenant de voir, ces jours-ci, tant de juifs laïcs s’opposer au sionisme au nom de leur identité juive non-religieuse. En pratique, ils finissent tous par adopter la manière sioniste de voir les choses. Maintenant que les Israéliens et les sionistes savent que leur rêve de salut national est condamné à l’échec ; maintenant que l’épuration ethnique bat son plein, en Palestine ­ il est grand temps de lutter contre le sionisme par tous les moyens et méthodes. Dès lors qu’il s’agit d’un agenda politique juif séculier, une réelle assimilation serait sans doute la solution la plus appropriée. C’est en qualité d’être humain qu’il faut combattre le sionisme ; en « Anglais juif », et non en « Juif qui aime l’Angleterre » ; en tant qu’ « être humain qui se trouve être juif » et non en « juif qui s’affirme humaniste ». Les juifs, dans le monde entier, et en Israël, doivent faire savoir aux sionistes que le monde, là, dehors, est autrement plus attirant que le rêve raciste, colonialiste, assassin que les sionistes ont à leur offrir. Si les juifs de gauche sont sincères, dans leur lutte contre le sionisme, ils doivent cesser totalement de se servir de leur identité juive comme d’un pilier de leur argumentation. S’ils restent planqués derrière leur identité juive, alors nous pouvons douter de leur prétention à représenter un sionisme soft, « de gauche ».

La critique du judaïsme séculier ne sera efficace que lorsque la question ethnique juive aura été totalement éliminée du corpus de toute argumentation critique. Les juifs sont au mieux de leur forme une fois qu’ils ont quitté le ghetto, physiquement et mentalement ; lorsqu’ils s’adressent au coeur de leurs interlocuteurs, sans se présenter ni en victimes, ni en peuple élu, ni en modèles à suivre ; lorsqu’ils rejoignent la famille humaine, sans préjugé.

Cela porte un beau nom : assimilation.

Gilad Atzmon
13 juin 2004
Traduit par M. Charbonnier