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Par Gilad Atzmon
Le mur de séparation et le mythe de la gauche israélienne

Depuis les premiers jours du sionisme, la prétendue polarité entre sionisme de droite et sionisme de gauche est plus que problématique.

16 février 2008 | - : Israël Lobbies Partis politiques

En matière de sionisme, bien malin l’ornithologue qui distinguera la colombe du faucon ! C’est Ben Gourion, dirigeant travailliste légendaire, qui a dirigé l’épuration ethnique de la population indigène de la Palestine, en 1948. C’est Menahem Begin, faucon légendaire, qui a signé l’accord de paix avec l’Egypte, en 1977. C’est Rabin, ministre travailliste de la défense, qui donna l’ordre à la soldatesque israélienne de briser les os des Palestiniens (lors de la première Intifada). Et voilà qu’aujourd’hui, le mouvement israélien « La Paix Maintenant » soutient le projet de retrait unilatéral de Sharon. Nombre d’anciennes colombes soutiennent le mur de séparation : cela n’a absolument rien d’étonnant lorsqu’on sait que c’est Haim Ramon (un ministre travailliste) qui eut, le premier, l’idée de le construire.

Tout bien considéré, les pacifistes israéliens sont des adeptes de la « solution » à deux Etats. Plus que la Paix, ce qu’ils aiment par-dessus tout, c’est qu’on leur foute la paix.

Il convient de nous poser la question de savoir s’il existe une différence réelle entre a) la gauche israélienne et b) la droite israélienne. Cela fait bien des années que beaucoup de commentateurs spécialisés dans la politique moyen-orientale soulèvent cette question. En fait, la polarité israélienne gauche / droite n’est pas autre chose qu’un concept virtuel. Dans son livre « Le mur de fer » [The Iron Wall], Avi Shlem affirme que dans les faits, c’est dès les années 1930 que les dirigeants de la « gauche » israélienne ont adopté une philosophie de droite pure et dure.

Un article publié, voici quelques jours de cela, par le spécialiste israélien de science politique Neve Gordon, explique l’alliance en cours d’ émergence entre le mouvement La Paix Maintenant et Sharon. Voici ce qu’il dit : « En matière d’idéologie militariste, certains éléments, au sein de La Paix Maintenant, ont une position similaire, en bien des points, à celle de Sharon. » D’après Gordon, toujours, La Paix Maintenant soutient, de fait, une interprétation nationaliste sioniste outrageusement « anti-universaliste ». A ce propos, il est crucial de mentionner que même Uri Avnery et le mouvement Gush Shalom, qui expriment (aujourd’hui) les positions les plus humanistes de la population juive israélienne, soutiennent la « solution » à deux Etats. De fait, ils avancent l’argument qu’il faut séparer les deux peuples.

Apparemment, le seul vrai débat, au sein de la gauche israélienne, porte sur la hauteur la plus appropriée du mur de séparation !

S’il s’agit là des « colombes » israéliennes, est-il besoin d’aller chercher plus loin des fomenteurs de guerre juifs ?
Ceci étant, y a-t-il la moindre différence entre la droite et la gauche, en Israël ? Je dirais que, si tant est que cette différence existe, elle est avant tout de nature culturelle. Il s’agit plus d’une façon de s’exprimer et de mode vestimentaire que d’un véritable antagonisme philosophique ou idéologique.

Bien que les différences idéologiques entre les deux camps soient micrométriques, il est très important de bien comprendre qu’en réalité, ce sont les pratiques de la gauche israélienne qui sont, et de loin, les plus dommageables pour les intérêts des Palestiniens.

Tandis que la gauche israélienne pousse dans le sens d’une transformation de la Palestine en une liste de cantons isolés du type « bantoustan » (Barak, à Camp David), ce sont les visées expansionnistes de la droite israélienne qui conduisent tant les Israéliens que les Palestiniens à la prise de conscience de la réelle possibilité de la création d’un Etat unique.

Il semble qu’au sein du discours interne à la gauche israélienne, les pacifistes juifs s’identifient avec la laïcité, la rationalité et le bon sens. A leurs yeux, ces éléments sont constitutifs de la voix de la raison.

Ils ont tendance à affirmer que le sionisme de droite est de nature messianique, et ils se plaisent à le ranger dans les catégories de l’ irrationalité et de la déraison.

En réplique, les sionistes de droite ont tendance à affirmer qu’étant donné « la menace très réelle qui pèse(rait) sur l’existence de l’Etat d’Israël », le comportement de la gauche est irrationnel, voire même suicidaire.
Permettez-moi d’affirmer haut et fort que, dans le contexte général des paramètres du débat sioniste, l’argument des sionistes de droite est tout à fait rationnel.

A l’instar des Palestiniens, les sionistes de droite ont remarqué que les sionistes de gauche n’avaient pas la moindre intention de prendre en considération la cause palestinienne. Le camp de la gauche israélienne n’a jamais reconnu l’expulsion en masse de la population palestinienne, en 1948. Elle dénie aux réfugiés palestiniens leur droit au retour et elle élude la question de Jérusalem.

Dans la pratique, la gauche israélienne ne soutient la paix avec les Palestiniens qu’à partir du moment où ceux-ci sont relégués dans le désert.

De plus, si nous examinons de plus près la philosophie du sionisme de gauche, nous constatons qu’il n’est pas moins messianique et irrationnel que son jumeau de droite. Même si nous acceptions l’hypothèse baroque que les juifs constituent une nation et qu’ils ont légitimement droit à un territoire, cela n’impliquerait pas nécessairement que ce territoire dût se situer en Palestine (Sion).

Tiens, c’est d’ailleurs le sionisme de gauche qui a inventé la notion de la colonisation de Sion ? ! ? C’est le sionisme de gauche qui a transformé la Bible, de texte spirituel en titre de propriété (une sorte d’extrait de cadastre). Si ce n’est pas là du messianisme, alors, redéfinissons ce terme, d’urgence !

Etant donné que c’est le sionisme de gauche qui a inventé la notion de « rédemption de la terre », les colons américains qui envahissent la Cisjordanie au nom de leur Dieu juif sont, en pratique, les authentiques adeptes de la chapelle sioniste de gauche.

Dans ces conditions, où le débat politique se situe-t-il, précisément ?

Apparemment, au cours de la décennie passée, les Israéliens de gauche ont amendé leur vision du monde.
Aujourd’hui, ils continueront à vous dire qu’il faut rédimer la terre de Sion mais ils auront tendance à être beaucoup plus souples en matière de définition du territoire israélien.

Tandis que la droite évoquera avec enthousiasme le rachat de la totalité du grand Israël, les sionistes de gauche ont adopté, depuis quelque temps, une position plus modérée sur la question.

Pour le pacifiste israélien moyen, Israël se trouve là où il vit, c’ est à dire : à l’intérieur des frontières de 1967. Le pacifiste vous expliquera en roulant les yeux qu’il y a évidemment de la place pour les deux peuples sur ce territoire (dès lors qu’il habite à Tel Aviv et que les Palestiniens restent terrés à Gaza). Il vous proposera d’ériger un mur de séparation, et de déchirer la Terre Sainte en une poignée de confettis bantoustanesques.

Bien sûr, il restera aveugle à une réalité qui pourtant crève les yeux : l’immense majorité des Palestiniens sont, de fait, des réfugiés dépossédés de tout. Ces peaceniks vivent dans le déni absolu du présent des Palestiniens. Et, surtout, de leur passé. Ils se satisfont d’une vague idée de « paix », dès lors que ce sont eux qui en dictent les termes et en fixent les conditions.

Assez curieusement, c’est exactement la philosophie que suit Sharon, avec son retrait unilatéral (de Gaza.)

Lorsqu’on veut analyser le comportement de Sharon, il convient de se rappeler que ce gros homme a lui-même été élevé au sein du sérail de la gauche israélienne. A l’image de ses mentors, Sharon a adopté une doctrine militaire offensive. Il croit fortement dans la force de dissuasion israélienne. Il croit plus à un Etat juif démocratique qu’à un Etat de tous ses citoyens. Il pense que c’est à Israël qu’il revient de dicter le sort de l’ensemble de la région.
Voilà quelles sont les motivations de son retrait unilatéral. Voilà ce qui l’amène à construire son mur de séparation. C’est l’essence du sionisme de gauche, coulée dans le béton !

Cela nous amène à prendre conscience du caractère paradoxal du contexte politique en Israël. Tandis que la gauche adopte l’interprétation la plus radicalement nationaliste et suprématiste du sionisme, c’est en fait la philosophie expansionniste juive de droite qui fait progresser Israël vers la seule solution possible : la solution à un seul Etat. Dans les faits, ce sont les colons venus de Brooklyn qui vont contribuer à aider les Palestiniens à créer une société multiculturelle dans l’ensemble de la Palestine. Ce sont les zélotes juifs américains qui sont en train de transformer ce doux rêve en réalité. C’est en cela que les colons jouent un rôle absolument vital, en donnant un futur à la Palestine.

On le voit : la solution à un seul Etat est la seule option envisageable, désormais.

Gilad Atzmon
10 juillet 2004
Traduit de l’anglais par M. Charbonnier

Depuis les premiers jours du sionisme, la prétendue polarité entre sionisme de droite et sionisme de gauche est plus que problématique.