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La plupart des commentateurs du conflit israélo-arabe ont généralement recours aux seuls concepts et analyses politiques, historiques et/ou sociologiques afin de tenter de produire un discours faisant sens. Bien que j’apprécie à sa juste valeur l’importance de ces champs analytiques, je vais ici démontrer qu’un autre niveau de raisonnement est possible et même indispensable or, ce niveau est systématiquement il faut le dire : même intentionnellement ignoré. Je vise ici l’analyse de la « conception (spécifiquement) juive des choses ». Je suggère que la mise au jour de la philosophie sous-jacente à un certain nombre de préceptes juifs fondamentaux rendra manifeste cette réalité terrible : le conflit israélo-arabe est intrinsèquement insoluble.
Depuis longtemps, je ressens un profond sentiment de déception et de désenchantement vis-à-vis du peuple juif, auquel j’appartiens. Comme nous le savons tous, la question de l’identité peut parfois s’avérer complexe. Personne n’a eu son mot à dire au sujet du choix de ses parents, de son lieu de naissance, de son sexe, de son origine raciale, voire même de son héritage religieux. Personne ne m’a demandé si je voulais naître juif ou israélien, ou autre chose. Personne ne m’a consulté, alors que j’étais âgé de huit jours, si j’étais d’accord pour sacrifier une partie de mon anatomie afin de fixer mon identité. Après une semaine d’existence, sans avoir apporté la preuve de la moindre supériorité ou de la moindre excellence en un quelconque domaine, je me suis retrouvé « élu ». Je dois reconnaître que la plupart des juifs que j’aie jamais rencontrés sont plus que satisfaits de leur identité reçue et fiers d’être juifs. Hélas ( ?), ce n’est pas mon cas. Au contraire : plus je vieillis, et plus mon propre peuple me fait honte. Ce papier portera sur ma honte.
Tout d’abord, je dois insister sur l’importance qu’il y a à différencier entre le judaïsme et la vision juive des choses. Le judaïsme est une religion, un ensemble de croyances, de lois, d’idées et de rituels, tandis que la « vision juive » des choses est ce que les juifs font de ces concepts, ce qu’ils retirent du judaïsme pour leur vie pratique. La différence entre judaïsme et vision juive est similaire à la différence entre l’idéologie et la praxis, le marxisme et le stalinisme, ou encore entre le christianisme et l’Inquisition.
J’aimerais analyser ici le concept d’ « élection ». Je suis persuadé que l¹ « élection » est l’une des caractéristiques les plus fondamentales de la « vision juive ». On peut supprimer nombre de lois religieuses et de rituels de la vie juive (le mouvement réformiste), on peut même totalement faire abstraction de la pratique religieuse sans que pour autant l’identité juive en ressorte affectée de manière significative (comme nous le savons, il y a beaucoup de juifs non pratiquants). Mais lorsqu’on enlève l¹ « élection », il reste très peu de choses à quoi un juif puisse s’identifier. En d’autres termes, dès lors qu’on fait abstraction de son « élection », le juif se retrouve, de fait, converti à autre chose (i.e. converti au christianisme, ou plus généralement, à la commune humanité). Le concept d¹ « élection » est lié à plusieurs manifestations juives d’auto-aliénation, voire même de discrimination positive, tels la nourriture kasher, les Minian, ainsi que les procès de conversion. Ces concepts ont pour dénominateur commun le fait qu’ils interdisent toute forme d’interaction sociale avec l’Autre. En d’autres termes, les juifs sont découragés de s’assimiler à leur environnement non-juif (le mot hébreu pour ‘assimilation’ est Hit-bo-le-lout, forme dérivée de la racine Blil, qui est généralement perçue comme signifiant « masse », ou « confusion » ; de là découle que le verbe Le-hit-bo-lel, s’assimiler, signifie ‘se confondre’, ‘se noyer dans la masse’ et, donc, ‘perdre son authenticité’). Il en résulte que toute possibilité d’ « aimer son prochain » est niée.
[Note du traducteur : ici, comme dans la suite du texte, ‘prochain’, ’Autre’, désignent des personnes indifféremment juives, ou non. Ce n’est pas le concept du ‘prochain’ de la religion juive, qui doit être compris comme « un(e) autre juif(ve), exclusivement ». Ainsi, dans le Décalogue, le commandement « Tu ne tueras point » doit être perçu, dans la conception juive et non pas dans la conception chrétienne des Dix Commandements, qui est en réalité une réfection et une rétroprojection historique comme « Tu ne tueras point d’autre homme (au sens juif du terme) », c’est-à-dire : « Tu ne tueras pas un autre juif ». En effet, le Talmud enseigne que les êtres non-juifs n’ont pas la qualité d’êtres humains. Gilad Atzmon utilise donc le concept d’Autrui, d’Autre, pour désigner toute personne humaine extérieure à soi, quelle que soit sa philosophie religieuse (sauf peut-être, ai-je tendance à penser, lorsqu’il s’agit de la religion juive, fondamentalement exclusiviste. Ce serait un autre et très important débat). Il s’agit donc en l’occurrence de la conception chrétienne et plus largement humaniste, et donc en aucun cas « judéo-chrétienne », selon l’oxymore encore trop mal perçu pour tel et trop répandu familière au lecteur extérieur au ghetto.]
De manière générale, nous le verrons, la « vision juive » (à la différence du judaïsme) conduit à l’ignorance de l’Autre.
Lorsque je parle de l’Autre, d’Autrui, je fais référence à tout ce qui est intrinsèquement différent de moi-même. L’Autre est cette personne avec laquelle on peut entrer en empathie parce que et seulement parce que cette personne est différente. Le rapport à Autrui met à l’épreuve notre propre tolérance. La Bible vous exhorte à « Aimer votre Prochain autant que vous-même » (Lévitique, 19:18). Mais, ici, qui est l’Autre ? Peut-il s’agir d’un noir ? D’un Arabe ? D’un homme en général ? Peut-il s’agir d’un goy (d’un gentil) ? Dois-je entrer en empathie avec un goy ? Dois-je être tolérant à son égard ? C’est ici que nous sommes confrontés à une distinction fondamentale entre le judaïsme et la vision juive. Tandis que le judaïsme peut vivre sans problème avec le concept général, très large, de l’ « amour du prochain », la vision juive, dans la plupart des situations pratiques, s’y oppose catégoriquement. Comme nous le savons, le Christ, chef spirituel juif, a interprété la notion juive de l’Autre en y voyant l’ami ou le frère. En d’autres termes, l’Autre, le Prochain, c’est autrui, inconditionnellement. (Les juifs, nous le savons, n’ont jamais admis l’interprétation tolérante et égalitaire du Christ).
Aujourd’hui, ce concept de l’amour du Prochain est rejeté par la plupart des juifs. Si je me trompe, je vous en prie : expliquez-moi pourquoi il est tellement difficile, pour un goy, de se convertir au judaïsme ? Pourquoi, dans l’Etat juif, après plus de trente-cinq années d’invasion et d’oppression, y a-t-il pratiquement aucun juif qui en appelle à la compassion vis-à-vis de la population palestinienne ? Comment se fait-il que pratiquement aucun appel ne s’élève, parmi les communautés juives réparties dans le monde entier, afin qu’un terme soit mis aux attaques inhumaines et aux motivations racistes, contre la population civile palestinienne ? Pourquoi le monde juif ne condamne pour ainsi dire jamais la brutalité de l’Etat d’Israël ? Nous devons donc nous résoudre à admettre que la notion d¹ « élection », sous sa forme la plus communément répandue de « vision juive », est profondément anti-humaniste. [Et elle est éminemment susceptible de devenir anti-humaine, ce qui se traduit par les exactions de la soldatesque israélienne et les qualificatifs scandaleux d¹ « animaux à deux pattes » ou de « cancrelats » utilisés afin de désigner les Palestiniens, chez certains responsables israéliens.]
La dialectique du maître et de l’esclave
Une bonne méthode pour réfléchir au concept de l¹ « élection » (juive) consiste à approfondir le concept hégélien de la « dialectique du maître et de l’esclave ».
Pour Hegel, la prise de conscience de soi est un processus qui implique nécessairement Autrui. Comment puis-je devenir conscient de ma propre existence, en général ? C’est tout simplement à travers le désir ou la colère, par exemple. Lorsque je suis en colère, c’est « moi » qui ressens de la colère. Mais, à la différence des animaux qui satisfont leurs besoins biologiques en détruisant une autre entité biologique, le désir humain est désir de reconnaissance.
En termes hégéliens, cela s’accomplit en s’orientant soi-même vers le non-existant, c’est-à-dire vers un autre désir, un autre vide, un autre Je. C’est une tâche qui ne peut jamais être totalement accomplie. « L’homme qui désire un objet humainement agit de manière, moins à posséder cet objet qu’à faire en sorte qu’un autre (homme) reconnaisse son droit . Ce n’est que le désir d’une telle reconnaissance, ce n’est que l’action qui découle d’un tel désir, qui crée, qui réalise et qui révèle un Je humain, et non pas seulement biologique. » (Kojeve A., Introduction to the Reading of Hegel, 1947, Cornell University Press, 1993, p. 40) En suivant le droit-fil de la pensée hégélienne, nous pouvons déduire qu’afin de développer une conscience de soi, l’homme doit nécessairement être confronté à l’Autre. Tandis qu’une entité biologique lutte pour sa continuité biologique, un être humain lutte afin d’être reconnu.
Afin de comprendre les conséquences pratiques de cette idée, examinons la « dialectique du maître et de l’esclave ». Le Maître est le Maître parce qu’il lutte afin d’apporter la preuve de sa supériorité sur la nature et sur l’esclave, qui est contraint de le reconnaître pour maître.
Au premier abord, on pourrait penser que le maître a atteint le summum de l’existence humaine mais, comme nous le verrons, ce n’est absolument pas le cas. Comme nous le savons désormais, les êtres humains luttent afin d’être reconnus. Le maître est reconnu par l’esclave en tant que maître, mais la reconnaissance d’un esclave n’a que peu de valeur. Le maître veut être reconnu par un autre homme, mais (du moins pour lui, ndt) un esclave n’est pas un homme. Le maître veut être reconnu par un autre maître, mais un autre maître ne saurait admettre dans son univers un quelconque autre être humain qui lui fût supérieur. « En bref, le maître ne réussit jamais à atteindre son but alors que, pour l’atteindre, il est prêt à risquer jusqu’à sa propre vie ». Ainsi, le maître se heurte à une impasse, à un mur. Mais qu’en est-il de l’esclave ? L’esclave est en plein processus de transformation de lui-même, à la différence du maître qui, lui, ne peut plus progresser ; l’esclave à tout à quoi encore aspirer. L’esclave est conduit à transformer les conditions sociales qui sont les siennes. L’esclave est l’incarnation de l’Histoire. Il est l’essence du progrès.
Une leçon de domination
Bien. Après cette petite introduction philosophique, appliquons la vision hégélienne au mécanisme de l¹ « élection ». Tandis que le « maître » de la dialectique hégélienne risque jusqu’à son existence biologique afin de devenir un maître, le nouveau-né juif risque, quant à lui, son prépuce. L’enfant « élu » naît au royaume de la domination et de l’excellence sans avoir à exceller en quoi que ce soit (du moins, pas encore). Le bébé élu se voit gratifié de son statut prestigieux sans avoir dû être impliqué dans un quelconque processus de reconnaissance par l’Autre. Le titre d¹ « élu » est décerné aux juifs par Dieu, plus que par Autrui.
Si nous analysons maintenant le conflit israélo-palestinien à la lumière du mécanisme hégélien de reconnaissance (mutuelle entre les hommes, ndt), nous prenons conscience de l’impossibilité intrinsèque d’un quelconque dialogue entre les deux parties. Tandis qu’il est plus qu’évident que le peuple palestinien lutte pour être reconnu, chose qu’il clame chaque fois qu’il en a l’opportunité, les Israéliens évitent totalement la question de la reconnaissance. Ils sont convaincus qu’ils sont pleinement reconnus par précellence, comme par essence. Ils savent qui ils sont ils sont nés maîtres. Les Israéliens refusent de se plier au jeu de la « transmission du sens » : ils consacrent, au contraire, tous leurs efforts intellectuels, politiques et militaires, à démolir (dans leur for intérieur, ndt) tout sentiment de reconnaissance du Palestinien. Le combat, pour la société israélienne, consiste à supprimer tout symbole et tout désir palestinien, qu’il soit matériel, spirituel ou encore culturel.
De manière assez surprenante, les Palestiniens se débrouillent plutôt bien, dans leur lutte pour la reconnaissance. De plus en plus de gens commencent à saisir la justesse de la cause palestinienne et l’injustice de l’occupation israélienne en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Le monde n’éprouve aucune difficulté à entrer en sympathie avec le peuple palestinien et ses porte-parole. Les Israéliens, en revanche, sont totalement nuls en la matière. Ils sont pour ainsi dire hors-jeu. L’opinion publique considère qu’il est pratiquement impossible de sympathiser avec eux. Tandis qu’un Palestinien vous invitera à partager sa douleur et sa misère, s’adressant directement à votre coeur afin de susciter votre conversion, le porte-parole israélien, qui est généralement (mais pas obligatoirement) un officier de l’armée, va vous intimer l’ordre d’admettre ses conceptions aliènes. Il insistera pour vous refiler un schéma historique prêt-à-rabâcher une sorte de saga répétitive qui commence quelque part autour de l’Abraham biblique, se poursuit avec l’Holocauste et conduit à une interminable série de bains de sang. On dirait que les Israéliens présentent en permanence la même histoire sans visage (quelqu’un est-il capable d’imaginer les visages de six millions de victimes, ou le visage d’Abraham ?) Oui, c’est cela : la propagande israélienne se résume à une ratiocination analytique construite autour de personnages sans visage. Par ailleurs, Abraham et l’Holocauste peuvent-ils en quoi que ce soit excuser ou « justifier » le comportement inhumain des Israéliens ?
A la suite d’Hegel, nous apprenons que la reconnaissance est un processus dynamique, un type de connaissance qui se développe à l’intérieur de soi. Alors que les Palestiniens mobilisent spontanément toutes leurs potentialités expressives disponibles afin de vous amener à les regarder en face, au fond des yeux, de vous inviter à entrer avec eux dans un processus dynamique de reconnaissance mutuelle, les Israéliens vont s’évertuer à vous convaincre que le peuple palestinien n’existe pas, que l’entité palestinienne n’existe donc pas elle non plus, et qu’il ne saurait par conséquent y avoir d’histoire, ni de culture, palestiniennes.
Ma façon d’interpréter ce comportement idéologique et politique étrange, chez les Israéliens, se fonde sur l’absence, chez eux, de tout « mécanisme de reconnaissance ». Les Israéliens sont dépourvus d’une perception de l’Histoire en tant que flux, en tant que processus dynamique, en tant que progression vers la « réalisation de soi », qui est un jeu de transformation et de transmission (réciproque) du Sens. Israël et les Israéliens se considèrent extérieurs à l’Histoire. Ils ne peuvent progresser vers l’auto-réalisation parce qu’ils sont dotés d’une identité prédéterminée, qui leur est décernée, et qui est immuable. Alors que les Palestiniens se perçoivent comme une nation en progression vers le sens et l’auto-réalisation, les Israéliens, eux, s’évertuent à pétrifier des significations et à s’opposer à tout processus de requalification et de réécriture. En d’autres termes, les Israéliens s’opposeront toujours à tout changement possible. Je suppose que cette sorte de fixation des significations, traditionnelle chez les Israéliens, est héritée de la tradition juive de la relecture. La culture juive est fondée sur une relecture continuelle du texte biblique tout en refusant obstinément de s’engager dans une quelconque réécriture, une quelconque étude critique (les juifs sont plus qu’invités à interpréter la Bible, mais certainement pas à la réécrire) à une quelconque réforme (comme nous le savons, le sionisme, à l’origine, n’est pas un mouvement religieux. Il s’agit d’un mouvement on ne peut plus séculier. Le confinement opéré par le sionisme de la judaïté à un groupe ethnique permet l’émergence d’un mouvement nationaliste. Le sionisme retire de la « vision juive » différents modèles de « maîtrise » et d’« élection »).
Il semble donc que des gens qui ne sont pas éduqués à reconnaître l’Autre sont incapables de se laisser reconnaître par l’Autre. Les Israéliens sont dépourvus du mécanisme mental permettant de reconnaître Autrui. Pourquoi le devraient-ils ? Ils ont connu un tel succès, depuis si longtemps, sans avoir à le faire. D’après Hegel, je deviens conscient de moi-même à travers Autrui. Toutefois, l’individu « élu » est déjà conscient de lui-même, dès le départ. Il est né à la domination. Les Israéliens ne pratiquent aucun processus de dialogue, étant donné qu’ils sont nés maîtres. Pour être juste avec les Israéliens, je dois reconnaître que leur non-possession d’un mécanisme de reconnaissance n’a pas pour seule conséquence leur sentiments anti-palestiniens. En fait, ils sont tout aussi incapables de se reconnaître eux-mêmes Israël et les Israéliens ont une longue histoire de discrimination envers leur propre peuple (les juifs d’origine non européenne, comme les séfarades, font l’objet de la discrimination de l’élite juive, d’origine occidentale).
Le matérialisme historique
Si quelqu’un est incapable de nouer des relations avec son voisin, fondées sur la reconnaissance de l’Autre, il doit y avoir une autre manière d’établir un dialogue. Si vous ne pouvez pas établir un dialogue fondé sur l’empathie avec l’Autre et la reconnaissance de ses droits, vous devez rechercher un autre mode de communication. Il semble que la méthode dialogique alternative des « Elus » consiste à réduire toute forme de communication à un langage matérialiste. Comme on ne le sait que trop, quasiment toutes les formes d’activité humaine y compris l’amour et le plaisir esthétique sont susceptibles d’être réduites à une valeur matérielle. Le Peuple Elu a une riche expérience de ce mode de communication.
A la suite de la bataille légale entre les principales institutions juives et les banques suisses, j’ai tendance à partager l’opinion de Norman Finkelstein (L’Industrie de l’Holocauste, Norman Finkelstein, La Fabrique, 2000. Dans ce livre, Finkelstein révèle l’histoire terrifiante d’organisations juives transformant la mémoire de l’Holocauste en activité industrielle, c’est-à-dire lucrative) selon laquelle, de nos jours, peu de chose subsiste de la mémoire de l’Holocauste, mises à part diverses formes de marchandages financiers au titre de « compensations ». Pour Finkelstein, il ne s’agit, en tout et pour tout, que de profit. Loin de moi l’idée de critiquer toute idée d’exiger des compensations financières. Mais il semble que certaines personnes soient promptes à traduire leur souffrance en or sonnant et trébuchant (il est important de rappeler que la souffrance, qui peut certes être transformée en or, peut aussi être transformée en autre chose, telles les valeurs morales ou esthétiques, ou autres). Toutefois, la possibilité de transformer la douleur et le sang en espèces sonnantes et trébuchantes est au coeur du faux rêve israélien à savoir l’idée que le conflit israélo-palestinien, et en particulier le problème des réfugiés, est susceptible d’être résolu. Nous savons maintenant d’où cette assomption découle. Les Israéliens sont entièrement convaincus que, puisqu’ils ont réussi avec bonheur à conclure un agrément financier avec les Allemands, les Palestiniens seront nécessairement tout aussi heureux qu’eux de (leur) vendre leurs terres et leur dignité. Comment les Israéliens ont-ils pu en arriver à une conviction aussi extravagante ? C’est parce que, eux, ils savent par définition, et bien mieux que les Palestiniens eux-mêmes ce que les Palestiniens désirent réellement. Pourquoi ? Mais parce que les Israéliens sont particulièrement intelligents ! Ne sont-ils pas le Peuple Elu ?
Lorsque vous parlez du conflit avec des Israéliens, un de leurs arguments les plus rebattus consiste à dire : « Lorsque nous (les juifs) sommes venus ici (en Palestine), ils (les Arabes) n’avaient rien. Maintenant, ils ont « tout » : l’électricité ; du travail ; des automobiles ; des services de santé, etc. » Il s’agit là, bien évidemment, d’une incapacité totale à reconnaître l’Autre. Il est typique d’Israéliens (Elus, faut-il le rappeler ?) d’attendre de l’Autre qu’il partage l’importance qu’eux, attachent à l’acquisition de biens matériels. Pourquoi l’Autre devrait-il absolument partager mes valeurs ? Parce que, moi, je sais ce qu’est le Bien. Pourquoi sais-je, moi, ce qui est le Bien ? Mais c’est tout simplement parce que Moi, je suis le meilleur. C’est cette approche arrogante et totalement matérialiste qui est au coeur des accords d’Oslo. Le « rêve du nouveau Moyen-Orient » partagé par Shimon Peres et ses conseillers aveugles consistait à transformer le Moyen-Orient en un paradis financier dont Israël aurait été le centre. Les Palestiniens (ainsi que les autres pays arabes) auraient assuré aux industries israéliennes (représentant l’Occident) l’approvisionnement en main-d’oeuvre à bon marché dont elles auraient eu besoin. En échange, ils auraient gagné des salaires (modestes) qu’ils auraient dépensés en achetant des produits israéliens (occidentaux). Israël a tenté d’établir une coexistence duale dans la région, dans laquelle le peuple palestinien aurait été un peuple d’esclaves éternels et les Israéliens leurs maîtres. Ces idées, générées par les dirigeants idéologiques les plus prestigieux du parti dit « Travailliste » israélien, sont très surprenantes si l’on prend en considération le fait qu’on attendrait d’idéologues travaillistes qu’ils soient au courant des principes de base de la pensée hégélienne et marxiste. Pour Hegel, c’est l’esclave qui fait avancer l’Histoire. C’est l’esclave qui lutte en vue de sa liberté. C’est l’esclave qui se transforme lui-même et c’est le maître qui finit par disparaître. Une des explications de la raison pour laquelle Israël ignore cette conception d’interprétation de l’Histoire tient à un détachement inhérent à sa mentalité « élective ».
Bienvenue au pays du Coucou
Le Dr. Mustafa Barghouti, un médecin palestinien qui réside et travaille en Cisjordanie occupée, dit d’Israël qu’il est un pays qui « essaie d’être à la fois David et Goliath » (le Dr. Barghouti s’exprimait dans le cadre d’un colloque organisé à la Chambre des Communes, le 22 novembre 2000). Pour le Dr. Barghouti, c’est impossible. Il a également déclaré qu¹ « Israël est probablement le seul Etat qui bombarde un territoire qu’il occupe ». Il trouvait cela très étrange, même bizarre. Etre à la fois David et Goliath, est-ce si étrange que cela ? Est-il tellement étrange de détruire votre propre bien ? Si vous êtes fou, cela n’a rien d’étonnant. Ni si vous souffrez d’une maladie mentale ou si vous avez perdu tout contact avec la réalité. L’absence de réflexion (au sens du reflet dans le miroir) (là encore ; l’absence de vision de soi à travers la vision de l’Autre) peut conduire un peuple ou une nation dans une véritable impasse. L’absence d’un cadre qui vous permette de discerner votre propre image à travers l’Autre – l’absence d’un mécanisme correctif, semble bien être, en effet, extrêmement grave.
La première génération de dirigeants israéliens (Ben Gourion, Lévy Eshkol, Golda Meir, Shimon Pérès, Menahem Begin) a grandi dans la diaspora, en Europe orientale pour la plupart. Etre un juif vivant dans un environnement non-juif vous contraint à développer une conscience aiguë de vous-même et vous impose de percevoir une certaine forme de vision de vous-même dans (et à travers) le regard de l’Autre. Mais si cela n’a pas suffi à éviter à ces dirigeants européens des actes d’agression (par exemple : Deir Yassin, la Nakbah, Kafer Qassem, la guerre de 1967, etc.), cela a amplement suffi à leur inculquer une certaine leçon de diplomatie. Depuis 1996, Israël est gouverné par des dirigeants jeunes, nés dans l’Etat de l’ « élection ». Dans leurs jeunes années, ils ont été imbibés d’une intense anxiété juive traditionnelle, qui fut relayée, dans leur âge adulte, par le legs du « miracle » de 1967 événement qui transmua certains des avatars idéologiques de l¹ « élection » en une vocation messianique. Cette obsession pour la toute-puissance, exacerbée par une anxiété juive couplée à l’ignorance de l’Autre, conduit à une forme épidémique de schizophrénie, tant de l’humeur que de l’action à une perte sévère de contact avec la réalité, ouvrant la voie au recours excessif à la force. Israël réplique à la mitrailleuse à des enfants jetant des pierres, avec des tirs d’artillerie et de missiles contre des cibles civiles à la suite d’une insurrection sporadique, etc. Cette violence superlative, typiquement israélienne, résulte directement de l’ignorance totale par les « Elus » des droits fondamentaux de l’Autre. Ce comportement ne saurait être explicité au moyen d’instruments analytiques purement politiques ou sociologiques. Une compréhension bien plus profonde doit en être recherchée en situant le conflit dans un cadre philosophique, lequel permet de mieux cerner les causes de la paranoïa et de la schizophrénie constatées.
Le Premier ministre israélien, représentant à la fois « David et Goliath », peut évoquer dans le même souffle la vulnérabilité d’Israël, la douleur et la misère juives et le déclenchement d’une offensive militaire massive contre l’ensemble de la région. Un tel comportement ne peut être explicité que par une forme de maladie mentale. Le côté tragi-comique de cette situation réside en ce que la plupart des Israéliens n’ont même pas conscience du fait que quelque chose de terrible est en train de se passer. Etre un Maître de naissance conduit à l’absence de tout « système de reconnaissance ». Cette absence de mécanisme de repérage trouve sa traduction dans une psyché schizophrénique, consistant à être à la fois, au même moment « David » ET « Goliath ». Il semble bien que ni Israël, ni les Israéliens, ne puissent plus être à l’avenir des partenaires pour un quelconque dialogue qui fasse sens.
Gilad Atzmon
décembre 2000
Traduit par M. Charbonnier