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Par Israël Adam Shamir
Wikileaks trace sa route à l’Est

A propos du long métrage Mediastan, A Wikileaks Road Movie présenté au premier London Raindance Film Festival, puis à Moscou lors d’un autre festival.

27 octobre 2013

Cinq journalistes dans leur trentième printemps traversent, en bande hétéroclite et en voiture, les déserts et les hauts plateaux d’Asie centrale. On retient son souffle dans des tunnels de cauchemar, on dérape dans les virages pentus et on négocie le droit de passage avec des troupeaux de moutons sur des routes de campagne, entre deux capitales de la liberté d’expression et de ses limites. Le road movie par excellence, on pense à Easy Rider de Wim Wenders, mais le montage est bien meilleur.

On découvre vite que ce voyage n’est pas une partie de plaisir. Ces jeunes gens ont été expédiés au bout du monde par le génial et inclassable Julian Assange, qui tel un prince de légende est en captivité au château de Ellingham, au pays des Angles de l’Est (les événements se situent il y a deux ans, avant qu’il ait réussi à trouver refuge à l’ambassade d’Equateur) Il vit toute l’aventure par procuration, enfermé dans le manoir. Il apparaît furtivement dans le film, et donne lieu à une scène de marche nocturne dans les bois qui est un joyau, parce que le metteur en scène, Johannes Wahlstrom (le Suédois de la bande) a su traduire l’urgence et la part décisive d’Assange, personnellement, dans l’affaire Wikileaks, en langage cinématographique. Assange discute avec l’équipe de montage par skype, et il débat avec ses camarades sur les objectifs du projet. C’est ainsi que nous apprenons que le but de l’expédition est de répandre jusqu’aux confins de l’univers les câbles du Département d’État adroitement soustraits par le sergent Manning, pour que les habitants sachent la vérité, sachent comment le pouvoir impérial les perçoit. Il s’agit de les libérer par la vérité, mais ils ont besoin pour cela d’un médiateur, les médiats.

Quelqu’un doit choisir, traduire, expliquer, mettre en forme et publier les câbles, pour qu’ils atteignent le public ciblé. Les missionnaires d’Assange rencontrent des directeurs de journaux, d’agences de presse et de stations de radio, et leur offrent leur précieux trésor, aussi tentant que dangereux, gratuitement. La plupart d’entre eux refusent le cadeau. Ils sont étroitement liés à la structure du pouvoir américain, qui déploie ses tentacules impériaux jusqu’aux régions les plus reculées. Certains acceptent les câbles, mais nous ne saurons pas s’ils en feront jamais le moindre usage (personnellement, j’ai eu plus de chance en les répandant à travers la Russie, où les médias sont réactifs et où le sentiment anti-américain est vivace. Nos voyageurs acceptent facilement de reconnaître que la presse de l’Asie centrale est loin d‘être libre, mais ils découvriront aussi, au détour des imprévus, traités avec subtilité, que les puissants médiats occidentaux sont tout aussi corrompus.

Ils sillonnent donc le Tadjikistan, le Turkménistan, le Kirghizstan, le Kazakhstan, l’Afghanistan et ils font connaissance avec les médiats locaux, d’où le titre Mediastan. Nos voyageurs apprennent ainsi que les USA payent très régulièrement ces organes pour qu’ils publient des articles qui leur soient favorables. Certains de ces articles paraissent d’abord en Russie, et sont repris dans des publications locales, de sorte qu’ils en paraissent plus respectables.

D’ailleurs, un certain nombre d’éditorialistes résident en fait aux USA et dirigent de là-bas leurs publications. Au Turkménistan effarouché, on visite le bureau d’un journal important : chaque numéro comporte une photo du président en quadrichromie et en page de titre, et quand il reçoit ses visiteurs, le patron leur explique qu’il ne veut pas d’ennuis. Puis nous quittons son bureau et parcourons Ashgabat, ville reconstruite, rêve d’architecte tout en marbre et larges avenues impeccables. Il semblerait que toute la rente du gaz naturel n’ait pas été siphonnée vers des banques étrangères, ce qui fait bien plaisir, mais malheureusement, nos visiteurs se font reconduire à la frontière, à titre préventif.

Au Kazakhstan, ils rencontrent les ouvriers du pétrole de Zhanaozen, qui se remettent tout juste d’une longue grève de la faim : pas un journal n’y a envoyé de reporter jusque passé un mois, après qu’ils aient été dispersés à balles réelles. Une douzaine de grévistes ont été tués, bien d’autres blessés, et encore plus emprisonnés. Cette séquence est remarquable pour ce qu’elle transmet des affres vécues par les ouvriers et de leurs revendications, avant que la répression violente s’abatte sur eux. Même après coup, le drame des ouvriers du pétrole a été très peu montré, par ce qu’ils travaillaient pour des compagnies pétrolières occidentales, et que le président, M. Nazarbaïev, est considéré comme pro-occidental. Pour les médias mainstream, les gay pride sont des événements autrement plus importants qu’une grève de la faim de travailleurs.

Nos globetrotteurs rencontrent aussi un autre personnage révélé par l’un des exploits de Wikileaks, un prisonnier de Guantanamo relâché récemment. Wikileaks avait publié son dossier secret à la CIA, parmi d’autres. Ce grand bonhomme barbu et sinistre a passé cinq ans dans ce camp de l’horreur : il raconte sa vie dans les limbes, et notre petite bande lui révèle pourquoi il avait été séquestré, car, comme Edmond Dantès dans Le comte de Montecristo, les prisonniers de Guantanamo ne sont jamais mis au courant de ce qu’on leur reproche. Quand il apprend qu’il vient de faire son interminable séjour là-bas simplement parce que les interrogateurs américains voulaient qu’il leur parle de l’humeur des réfugiés Tadjiks en Afghanistan, il explose : « ils n’avaient qu’à me le demander et me laisser repartir ! » s’écrie-t-il.

L’épisode afghan est comme une parenthèse, mais cela fait partie du charme des road movies : le réalisateur peut caser avec grâce des séquences quelque peu disparates. Dans le nord de l’Afghanistan occupé, nos chevaliers du désert visitent un camp suédois, où le chargé de presse leur avoue qu’il n’a aucune idée de la raison pour laquelle ils sont là, au premier rang. Les Afghans veulent qu’ils s’en aillent, parce que les Suédois ne distribuent pas de pots de vin. Nous découvrons que sous la pression américaine, les Suédois pratiquent quand même quelque chose qui y ressemble, simplement pour pouvoir rester. Il s’agit, pour les Américains, d’impressionner les locaux avec la bonne volonté des Suédois, sans que cela leur coûte rien à eux.

Il y a un épisode comique, quand Johannes tente de fourguer ses câbles fuités au patron de la « radio libre » du coin, c’est à dire l’antenne locale du réseau de propagande US, de propriété américaine et généreusement financée par les mêmes. On l’informe solennellement que Radio Liberté jouit d’une totale liberté d’expression, peut discuter de tous les sujets, et ignore la censure. Il aurait aussi bien pu offrir ses câbles directement à l’ambassade US…

Le royaume de Mediastan ne se borne pas aux hautes cimes, il s’étend jusqu’aux rives de l’Hudson et de la Tamise, car c’est là que Wahlstrom rencontre deux lascars qui trônent tout en haut de la chaîne alimentaire médiatique : à Londres, l’éditorialiste en chef du Guardian, Alan Rusbridger, et à New York, celui qui faisait la loi au New York Times à ce moment, Bill Keller. Tous les deux sont doux, patelins et polis, suaves et botoxés, et ils ont des réponses toutes prêtes, mais ils sont aussi rampants devant le pouvoir que le dernier des pontes d’une feuille de chou locale.

Le Guardian a joué un sale rôle dans l’histoire de Wikileaks, et ils semblent bien vouloir refaire le coup avec Snowden [1]. Ils ont publié ses rapports, après les avoir corrigés à la sauce NBA, l’ont poussé à révéler son identité, moyennant quoi ils ont boosté leur réputation de gens de gauche, et au final, ont mandaté leur propre agent, Luke Harding, pour qu’il écrive un livre qui le mettra probablement en pièces. Ils y ont déjà gagné la bienveillance des services d’intelligence, des lecteurs qui leur font confiance, et ils pourraient bien finir par détruire leur victime.

C’est ce qu’ils ont fait avec Julian Assange : ils ont tiré parti de ses dépêches, les ont trafiquées et censurées pour les rendre compatibles avec la stratégie de leurs patrons, puis ont publié sur son compte des tombereaux d’ordures, tous les ragots qu’ils ont pu trouver, ils l’ont décrié tant et plus. Le New York Times a été encore plus sordide, dans la mesure où il n’a pas cessé de collaborer avec la CIA et le Pentagone, et a pleinement joué sa partition dans la chasse aux sorcières contre Assange.

Mais les lecteurs de CounterPunch ont pu suivre sa saga exceptionnelle en temps réel, depuis le début, probablement mieux que personne, mieux que par la grande presse ou les bloggeurs. Ils ont appris comment les câbles ont été publiés [2], comment le Guardian a calomnié Assange (ils ont reçu des notes confidentielles de la police suédoise et en ont biaisé le contenu). Lorsque, quelques mois plus tard, ces documents ont été rendus publics, un site suédois a écrit : « les pesants ragots publiés surtout par le toxique Nick Davies du Guardian ne tiennent plus debout. Le rapport de Nick Davies sur les procès-verbaux était une manipulation. » Le Guardian avait fait des chapeaux tendancieux sur les câbles obtenus par Bradley Manning et répandus par Assange. Les gens ne lisent guère au-delà des titres, de sorte que le Guardian à son habitude s’est permis d’attribuer à Wikileaks certaines remarques de représentants officiels des US, le plus souvent destinés à miner l’image de la Russie et à priver son président de légitimité [3]. Wahlsrom demande à Alan Rusbridger pourquoi il a effacé les noms des généreux donateurs, et reçoit une réponse formelle : ce sont des gens très riches et ils pourraient nous faire un procès.

Le film sort juste au même moment que « Le Cinquième Pouvoir », (The Fifth Estate), le film d’Hollywood sur le même sujet. Ce n’est pas une coïncidence : Julian Assange était très ennuyé par le projet de Hollywood et il l’a dit ouvertement au producteur, au réalisateur et à l’acteur qui jouait son rôle. Il a judicieusement décidé de ne pas se mêler du projet Mediastan, de façon à laisser à Wahlstrom toute son indépendance. Ce n’est donc pas un film de groupies sur leur gourou : le personnage central n’est pas Assange mais les médiats.

Si bien que les deux films sont fort différents. L’un se base sur le récit du collaborateur d’Assange devenu depuis son ennemi et ambitieux rival Daniel Domscheit-Berg, et a bénéficié d’un budget exceptionnel de 40 millions de dollars, bien au-dessus de la moyenne, alors que Mediastan, est l’oeuvre du jeune réalisateur Johannes Wahlstrom, un ami d’Assange, avec un budget étriqué, entièrement sorti de sa poche fort plate ; le chef opérateur et les autres membres du groupe, passionnés mais sans ressources, ont travaillé pour rien. Et malgré tout, ils ont réussi à produire un thriller puissant et qui hantera longtemps les gens qui réfléchissent, car il s’agit d’une quête épique sur un sujet épineux : comment insuffler la vérité vitale à ceux qui n’en veulent pas.

Le film occupe une niche bien particulière en tant que documentaire qui se sert de toutes les ressources du film de fiction : dynamique, ficelé serré, débordant de nuances, un régal pour l’œil et pour satisfaire la faim de réflexion. La photographie est splendide, on la doit au virtuose russe de la caméra, Fédor Lyass (Théo pour les intimes), le chef opérateur aux manettes du grand succès récent du cinéma russe Dukhless [4]. Le réalisateur Johannes Wahlstrom – (je n’ose pas dire tout le bien que j’en pense, parce que c’est mon fils, je l’avoue) a grandi en Israël, puis a suivi sa mère en Suède à l’âge de douze ans. C’est son premier long-métrage : il avait travaillé pour la télé suédoise et lancé un magazine. Il fait partie de ces braves jeunes gens décidés à arrimer le monde à la vérité, à l’arracher à la drogue du mensonge.

Je vous invite à voir ce film, pour le plaisir sauvage de voir ces visages âpres et juvéniles sur fond de paysages à couper le souffle, et d’en apprendre plus sur la façon dont Wikileaks a changé le monde.

Israël Adam Shamir
27 octobre 2013

Traduit de l’anglais par Maria Poumier

Source :
http://www.israelshamir.net/French/Mediastan-fr.htm



[1Voir : « Snowden à Moscou ».
http://www.israelshamir.net/French/Snowden-Fr.htm

[2Voir : « A bord du vaisseau Cablegate, Wikileaks dans les entrailles de l’empire ».
http://www.israelshamir.net/French/cablegate-fr.htm

[3Au sujet des actions entreprises pour diffamer Julian Assange, voir « Assange agent du Mossad ! ou Oignon cru en Iran ».
http://www.israelshamir.net/French/OignonsFR.htm]http://www.israelshamir.net/French/OignonsFR.htm]. C’est seulement maintenant que nous comprenons ces attaques infatigables contre Poutine, le seul qui a eu assez de volonté pour mettre un frein à l’attaque qui menaçait la Syrie, et signer ainsi la fin de l’hégémonie américaine.

Les câbles d’Asie centrale étaient plus intéressants que les autres, dans la mesure où les ambassadeurs US dans la région ne se méfiaient pas, et s’exprimaient franchement, en toute brutalité, dans leurs communications avec le Département d’État. Le Guardian a délibérément expurgé une bonne part des câbles publiés afin de cacher les preuves de corruption par les firmes occidentales en Asie Centrale, comme les lecteurs de CounterPunch ont pu le lire dans un article qui est difficile à retrouver sur Google (quelle surprise !) [[Voir : « Le Guardian déforme et censure les dépêches de Wikileaks »
http://www.israelshamir.net/French/GuardianAstanaFr.htm

[4Film de Roman Prygunov, septembre 2012.
http://evasion-graph-coco.over-blog.com/dukhless-soulless