écrits politiques

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Par Mazin Qumsiyeh
Réflexions sur l’état de notre monde

C’est un jeu qui consiste à soutenir parfois une faction contre une autre aussi longtemps que cette faction laisse les intérêts des entreprises israéliennes et occidentales tranquilles. C’est la stratégie de diviser pour régner.

13 juillet 2013

En Égypte : Les Frères musulmans étaient le groupe politique le mieux organisé à fonctionner dans la période post-dictateur. Les élections présidentielles au second tour se sont passées entre Mr Morsi et un représentant d’un régime qui était si discrédité qu’énormément de personnes (y compris des laïcs et même des communistes) ont voté pour le candidat des Frères musulmans, Mr Morsi. Les jeunes qui étaient le moteur de la révolution n’ont pas aimé quand le régime Morsi/Frères musulmans a poussé à l’islamisation du pays, au lieu de permettre une démocratie ouverte (par exemple, la constitution qu’ils avaient fait voter). Il était également clair que la rhétorique pré-électorale des Frères musulmans, spécialement en lien avec Israël et l’Occident, était maintenant remplacée par un relâchement à l’égard du monde occidental et le choix de la ligne du Qatar et de l’Arabie saoudite (l’argent d’abord, pro-Israël). Le Président Morsi a dit soutenir les efforts de ces pays pour aller à un autre scénario libyen en Syrie. Morsi a rompu les relations diplomatiques avec la Syrie et a fraternisé avec l’axe US-Israël-Qatar dans son opposition à l’axe Iran-Syrie-Liban. Peut-être était-ce pour apaiser l’armée qui est une institution avec un pouvoir considérable dans l’économie et la société égyptiennes. Mais l’armée a répondu au débordement des troubles populaires en Égypte en montant un coup d’État qui a polarisé davantage la société égyptienne. Les États-Unis ont annoncé qu’ils maintiendraient leur aide à l’armée égyptienne qui s’était coordonnée directement avec Israël, notamment pour resserrer le siège de la population de Gaza, provoquant une catastrophe humanitaire. Israël semble profiter de l’agitation, mais il semble aussi s’être protégé contre toutes les résolutions possibles, en ayant des « relations de travail » avec les différentes parties en Égypte.

En Syrie : Cela fait plus de deux ans et demi depuis l’initiative financée par le Qatar et l’Arabie saoudite pour renverser Bashar Assad. La Russie et la Chine ont bloqué une répétition à craindre du scénario de l’OTAN en Lybie. Les ministres des Affaires étrangères russe et états-unien s’étaient mis d’accord pour une solution politique mais des forces en Occident et au Qatar l’ont minée par des injections massives d’armes et d’argent. Le Hezbollah a décidé de s’impliquer directement et a aidé à remporter une victoire décisive à Qusayr. Le gouvernement syrien est maintenant à l’offensive, aidé par des opinions publiques en Syrie qui ont vu les atrocités commises par les rebelles (égorgements en public, tortures, pillages, etc.). Les appels à une trêve pour le Ramadan semblent être tombés dans des oreilles de sourds. La position de la population la plus rationnelle en dehors des gouvernements est : nous ne soutenons pas le régime, mais remplacer ce régime conduira probablement, et de loin, au pire et à de nouvelles effusions de sang. Ces troubles en Syrie profitent au sionisme au Moyen-Orient où il consolide son emprise sur le Golan occupé et annexé, et vise à une nouvelle expansion.

Au Liban : Un religieux extrémiste sunnite a essayé de prendre le gouvernement et l’armée libanaise est intervenue pour rétablir l’ordre. Il y a eu des attentats terroristes dans des quartiers chiites à Beyrouth. Une tentative a été faite pour déclencher un conflit sunnite/chiite et pas seulement au Liban. De nombreux musulmans ont rejeté cet appel aux guerres sectaires même si quelques individus abusés y ont répondu. Différents dirigeants libanais patriotes ont pointé du doigt les forces extérieures (par exemple israéliennes et qataries).

En Jordanie et en Turquie : Les manifestations se sont poursuivies contre une politique impopulaire. Les deux pays se trouvent aussi ébranlés par l’afflux de centaines de milliers de réfugiés de Syrie (dont certains sont des réfugiés palestiniens). Ces réfugiés vivent dans des conditions misérables et ne reçoivent même pas le minimum nécessaire pour une vie digne ni par leur pays d’accueil ni par les organisations d’aide internationale, comme l’UNCHR (agence de l’ONU pour les réfugiés). Ces deux pays ont une présence américaine importante et d’étroites relations avec les agences de renseignements US qui aident les groupes terroristes syriens. Cela fait jubiler les politiciens israéliens qui ont les mains libres pour intensifier leurs pratiques de colonisation. Nous n’entendons plus parler des relations israélo-turques.

En Palestine : Le Hamas a maintenant clairement choisi la voie du Fatah, lequel pendant vingt ans s’est convaincu de la voie des négociations « bilatérales » et de compromis sans pressions. Les principaux dirigeants du Hamas, comme leur organisation mère des Frères musulmans, s’est engagé dans l’axe USA-Qatar-Arabie saoudite. Avec des exceptions notables comme Mahmoud Zahar, des personnes comme Khalid Mashal ont commencé à s’exprimer avec force en faveur de ceux qui se battent contre le régime syrien et ont condamné le Hezbollah, l’Iran, et la Syrie. Israël poursuit sa politique raciste contre les Palestiniens dans toute la Palestine historique, pas seulement en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Les violences continuent avec les agressions des colons et des soldats contre les Palestiniens originaires de ce pays, ils s’emparent de leur terre, construisent des colonies de peuplement sur des terres occupées illégalement. Les médias et les politiciens israéliens sont satisfaits du succès de leur « gestion » des Palestiniens et la plupart pensent qu’il ne peut y avoir de paix durable avec les Palestiniens natifs, seulement une PACIFICATION. L’Autorité palestinienne et les USA coopèrent pour la faciliter en construisant et étendant les axes routiers à partir de Jérusalem et des autres secteurs convoités par les Israéliens en Cisjordanie (par exemple, ils travaillent actuellement à l’agrandissement du réseau routier de Wadi Nar qui relie Ramallah à Bethléhem en contournant Jérusalem). La 19e Knesset a examiné et voté certains dossiers, et elle est sur le point de voter près de 30 nouvelles lois discriminatoires et racistes (voir * ci-dessous : le rapport d’Adalah) qui vont s’ajouter à des dizaines de lois d’apartheid déjà existantes. L’arrogance de l’occupant a atteint des niveaux ridicules, allant jusqu’à empêcher un spectacle de marionnettes pour les enfants palestiniens à Jérusalem (**). Donc, la Palestine reste toujours le problème (***).

Conclusion : Au Moyen Âge (au fin fond du Moyen Âge), il existait l’instabilité et le désordre en Europe. Dans ces mêmes décennies, le monde arabe et musulman vivait son âge d’or du laïcisme, de la découverte et de la science. L’Europe s’est divisée entre les laïcs et les fanatiques religieux qui tentaient de maintenir la domination de l’Église. Mais le monde arabe, contrairement à l’Europe, n’a pas laissé ses propres dispositifs évoluer. Nous ne sommes pas indépendants pour guider notre avenir, que ce soit en Égypte ou en Syrie. L’implantation d’Israël ici, en tant qu’enfant gâté de l’impérialisme occidental, et la poursuite de l’ingérence qui a suivi, ont empêché tant les forces laïques qu’islamiques d’acquérir un vrai pouvoir indépendant. Cela a empêché aussi l’évolution naturelle. Les forces impériales ont renversé les nationalistes laïcs représentés par Gamal Abdulnasser et grâce à l’armée égyptienne ont empêché l’Islam politique de se propager. C’est un jeu de parfois soutenir une faction contre une autre aussi longtemps que cette faction laisse les intérêts des entreprises israéliennes et occidentales tranquilles. C’est la stratégie de diviser pour régner.

Les citoyens des pays occidentaux doivent exiger que leurs gouvernements cessent de soutenir ce jeu malsain de diviser pour régner qui favorise aussi le fanatisme chrétien, islamique et juif. À long terme, il y aura une séparation de la religion et de la politique de l’État que ce soit en Palestine (Israël en tant qu’ « État juif ») ou en Égypte, ou ailleurs. Nous aurons notre propre Renaissance. Mais pour l’instant, peut-être est-il important que toutes les forces (gauche, islamique, etc.) unissent leurs efforts contre le véritable ennemi et gagne une vraie souveraineté pour nos pays. Il y aura bientôt cent ans depuis l’accord Sykes-Picot (1916) et la Déclaration Balfour (1917). N’est-il pas temps de mettre fin au chaos qu’ils ont engendré ? Cela nous donnera l’espace pour ensuite argumenter et pousser vers une forme de gouvernement que le peuple choisira. Dans ce cas, la diversité des idées sera un atout et non un obstacle. Cela nous donnera l’espace et la substance pour une évolution naturelle.

Mazin Qumsiyeh, Bethlehem - Palestine occupée
Popular Resistance, 10 juillet 2013.


(*) Répertoire des projets de loi discriminatoires déposés devant la 19e Knesset israélienne

(**) La guerre de marionnettes d’Israël : vidéo et sur Info-Palestine

(***) La Palestine est toujours le problème : vidéo


Le Professeur Mazin Qumsiyeh enseigne et travaille à des recherches aux universités de Bethléhem et Beir Zeit, en Palestine occupée. Il préside le conseil d’administration du Centre palestinien pour le rapprochement entre les peuples, et coordonne le Comité populaire contre le mur et les colonies à Beit Sahour. Il est l’auteur de « Partager la Terre de Canaan : les droits humains et le combat israélo-palestinien » et de « Résistance populaire en Palestine : une histoire d’espoir et d’autonomisation ».

Site de Mazin Qumsiyeh : http://www.qumsiyeh.org/home/

Source et traduction, Info-Palestine/JPP (12.07.2013) :
http://www.info-palestine.net/spip.php?article13737

Texte original en anglais (10.07.2013) :
http://popular-resistance.blogspot.fr/2013/07/notes-on-status-of-our-world.html