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Glenn Greenwald, le journaliste du Guardian qui a divulgué l’affaire Snowden/NSA
Qui est Edward Snowden ?

Le journaliste Glenn Greenwald relate ici sa première rencontre avec Edward Snowden dans un hôtel de Hong Kong. Et sa surprise en voyant cet homme si jeune et si convaincu par l’absolue nécessité qu’il devait porter à la connaissance du monde les documents officiels témoins d’un univers politique effrayant qui étaient en sa possession, si déterminé malgré les risques qu’il encourait.

3 juillet 2013

Glenn Greenwald explique lors d’une conférence (*) comment les révélations d’Edward Snowden sur la NSA ont non seulement exposé les Etats-Unis sur la surveillance des citoyens et des institutions du monde entier, mais aborde aussi la corruption et le pourrissement moral de l’establishment du journalisme dans ce pays. Il a également livré à l’auditoire le message qu’il ne fallait pas craindre le “climat de peur” que le gouvernement américain souhaite imposer à ceux qui osent défier son pouvoir.

Ce qui suit est la transcription de son discours au cours duquel il a rendu hommage à Jeremy Scahill qui venait de le présenter à l’auditoire.

Qui est Edward Snowden ?

… J’ai été contacté par Edward Snowden il y a de ça plusieurs mois. Il m’a contacté par mails. Il ne disait pas son nom. Il ne disait pas grand chose. Il disait simplement qu’il avait des documents qu’il pensait pourraient m‘intéresser ce qui devait devenir par la suite le plus grand euphémisme de la décennie. Mais il ne me disait pas grand chose le concernant et plusieurs mois ont passé parce que nous parlions d’un système de code et d’autres choses et ce n’est que lorsqu’il est arrivé à Hong Kong avec les documents qu’on a commencé à avoir des discussions substantielles à propos de lui, de ce qu’il faisait et quel genre de documents il avait. Et j’ai passé de nombreuses heures à discuter en ligne avec lui à Hong Kong mais j’ignorais, son nom. Je ne connaissais rien de son parcours, son âge, ni même où il travaillait. Et il essayait de me faire venir à Hong Kong pour lui parler et avant que je fasse ça, faire la moitié du tour du monde en avion, je voulais des garanties que ça en valait vraiment la peine, qu’il y avait une substance derrière ce qu’il disait. Donc il m’a envoyé un hors d’oeuvre, comme lorsque vous avez un chien, vous lui présentez un biscuit sous le nez pour le faire aller là où vous voulez qu’il aille. C’est ce qu’il a fait pour m’amener à Hong Kong.

Ces documents, même si ce n’était qu’un petit échantillon, étaient les choses les plus extraordinaires que j’avais jamais vues. Je me souviens qu’après avoir lu les deux premières pages, j’étais littéralement étourdi, étourdi par une sorte d’extase et d’euphorie par rapport à ce qu’il avait en sa possession. Et comme la plupart d’entre nous lorsque nous communiquons exclusivement en ligne avec quelqu’un, j’ai commencé à former une sorte d’impression mentale de qui il était. J’étais plutôt certain qu’il était plus âgé, voire même la soixantaine. Qu’il était comme un cadre bureaucrate à l’intérieur d’une des agences d’état de la sécurité nationale, plutôt grisonnant et approchant la fin de sa carrière. Et la raison pour laquelle je pensais cela c’est qu’il avait à l’évidence un accès assez haut placé à des documents top secrets. Il avait aussi une vision incroyablement pénétrante et mûrement réfléchie sur la nature de l’appareil de sécurité nationale ainsi que sur sa propre relation avec cet appareil si bien que je me suis dit que ça voulait dire qu’il avait dû réfléchir à tout cela et interagir avec ces éléments sur une période de nombreuses années. Mais la vraie raison pour laquelle je pensais qu’il avait cet âge, approchant de la retraite, peut-être même approchant la fin de sa vie, c’est qu’il soulignait, et ce dès nos premiers contacts, le fait qu’il savait pertinemment que ce qu’il faisait allait pour l’essentiel bouleverser sa vie et probablement la détruire. Qu’il y avait de grandes chances, voire même inévitables, qu’il atterrisse probablement en prison, si ce n’est pire. Ou du moins, qu’il devrait fuir pour le reste de sa vie l’état le plus puissant du monde. Je n’y ai pas pensé consciemment, mais je pense que j’ai tacitement assumé que quiconque envisageait de faire un sacrifice de sa vie de cette ampleur était probablement quelqu’un qui avait pas mal souffert et était proche de la fin pour accumuler autant de bravoure.

Quand je suis arrivé à Hong Kong et que je l’ai rencontré pour la première fois, je me suis trouvé désorienté et dans une confusion complète comme jamais je ne l’avais été dans ma vie. Non seulement il n’avait pas soixante-cinq ans, il avait vingt-neuf ans et l’air beaucoup plus jeune. Donc, lorsque nous sommes allés dans sa chambre d’hôtel pour commencer à lui poser des questions (Laura Poitras, la caméraman, et moi-même) ce que je voulais comprendre par dessus tout était ce qui l’avait poussé à faire ce choix extraordinaire ; d’une part parce que je ne voulais pas faire partie d’un évènement qui allait détruire la vie de quelqu’un, si cette personne n’était pas complètement lucide et rationnelle vis à vis de la décision qu’elle était en train de prendre ; mais aussi parce que je voulais vraiment comprendre, juste par curiosité personnelle, ce qui poussait quelqu’un qui a toute la vie devant lui, qui vivait en couple depuis un certain temps dans un cadre des plus agréables à Hawaï, avec un emploi stable et relativement bien payé, à tout jeter ainsi pour devenir instantanément un fugitif et un individu qui allait probablement passer le reste de sa vie dans une cage.

Plus je lui parlais, plus je comprenais et plus j’étais dépassé et plus cela devenait une expérience formatrice pour moi et pour le reste de ma vie parce que ce qu’il me disait encore et toujours, de plusieurs façons, et toujours avec une attitude si pure et passionnée que je n’ai jamais douté un seul instant de son authenticité, est qu’il y avait dans la vie des choses plus importantes que le confort matériel, que la stabilité d’un emploi, ou bien que juste essayer de prolonger sa vie le plus longtemps possible. Ce qu’il n’a eu de cesse de me dire, c’est qu’il ne jugeait pas sa vie à l’aune de ce qu’il pensait de lui mais par les actions qu’il prenait à la poursuite de ces convictions. Lorsque je lui ai demandé comment il en était arrivé au point de vouloir prendre le risque qu’il savait qu’il prenait, il m’a répondu qu’il cherchait depuis longtemps un chef de file, quelqu’un qui arriverait et réglerait ces problèmes. Et puis un jour, il s’est aperrcu que ça ne servait à rien d’attendre, qu’être un chef de file, c’est s’engager soi-même d’abord et donner l’exemple aux autres.

Ce qu’il disait au final, c’est qu’il ne voulait pas vivre dans un monde où le gouvernement US se permettait ces extraordinaires envahissements pour construire un système ayant pour objectif la destruction de toute vie privée individuelle, qu’il ne voulait pas vivre dans un tel monde, et qu’il ne pouvait, en bonne conscience, juste regarder et permettre que cela se passe ainsi, sachant qu’il avait le pouvoir d’aider à ce que cela s’arrête.

La chose la plus frappante pour moi - qui suis resté onze jours consécutifs avec lui alors qu’il était un inconnu parce que nous n’avions pas encore divulgué son identité - était de le voir suivre imperturbable les débats sur CNN, NBC ou MSNBC, ou les autres chaines du monde entier, regarder ce qu’il avait essayé de provoquer par les actions qu’il avait prises, de le voir alors même qu’on le qualifiait l’homme le plus recherché au monde, et que les officiels de Washington l’appelaient un traître et voulaient sa tête. Ce qui me paraissait ahurissant et continue à l’être encore maintenant, c’est qu’il n’y avait en lui aucun soupçon de remords, de regrets, ou de peur. Que c’était une personne complètement en paix avec le choix qu’elle avait fait parce que ce choix était tellement important.

Je me suis senti infiniment inspiré d’être à côté de quelqu’un qui comme lui avait atteint un tel degré de tranquillité parce qu’il était tellement convaincu d’avoir fait ce qui était juste ; et son courage, sa passion m’influencèrent au point que j’ai alors juré que quoi que je fasse après de cette histoire, j’allais dédier ma vie à rendre justice à l’incroyable acte de sacrifice personnel qu’Edward Snowden avait accompli. Et cette énergie, je le constatais alors, a influencé tout le monde au Guardian, qui est une entreprise médiatique d’importance. Ceci alors même que je suis la dernière personne à faire l’éloge d’une entreprise médiatique, et surtout pour celle avec qui je travaille. Pourtant j’ai vu depuis quatre semaines, les rédacteurs du Guardian, les rédacteurs en chef qui ont dirigé le Guardian depuis des années, s’engager dans un journalisme intrépide et courageux en ignorant jour après jour le climat de terreur et les menaces d’un gouvernement US, disant : nous allons continuer à publier toute information que nous pensons devoir publier pour le bien commun.

Si vous parlez à Edward Snowden et vous lui demandez, comme je l’ai fait, ce qu’il l’a inspiré, ilvous parle d’autres individus qui se sont engagés courageusement dans une situation similaire, comme Bradley Manning ou ce vendeur tunisien qui s’est immolé et a déclenché une des plus grandes révolutions démocratiques de ces quatre ou cinq derniers siècles.

Ce dont j’ai commencé à me rendre compte à propos de tout cela, c’est deux choses. Premièrement, le courage est contagieux. Si vous faites un acte courageux en tant qu’individu, vous changerez littéralement le monde, parce que vous allez affecter les gens de votre entourage immédiat qui ensuite affecteront d’autres puis ceux-là encore d’autres. Vous ne devriez jamais douter de votre capacité à changer les choses. L’autre chose dont je me suis rendu compte, ce que vous êtes en tant qu’individu ou ce que représentent, en terme de pouvoir, les institutions que vous défiez, tout cela n’a aucune importance. M. Snowden n’a jamais eu son bac. Ses parents travaillent pour le gouvernement fédéral. Il a grandi dans un milieu modeste de la classe moyenne au sein d’une communauté militaire en Virginie. Il a rejoint l’Armée US parce qu’il pensait que la guerre en Irak était noble.

C’est quelqu’un qui a zéro privilège, zéro pouvoir, zéro position, zéro prestige, et pourtant, lui tout seul, a littéralement changé le monde… une des choses que j’ai réalisées assez tôt est que non seulement lui mais aussi toutes les personnes qui auraient à faire quelque chose dans la publication de ces articles, nous allions être attaqués et diabolisés de la manière que Jeremy a décrite. On voit toutes sortes d’attaques sur lui qui sont absurdes et contraires à la réalité. On entend des affirmations de la part de psychologues de salon du genre qu’il serait narcissique. Je ne suis même pas sûr qu’ils sachent ce que cela veut dire, mais c’est devenu le scénario qu’ils récitent tous.

C’est quelqu’un qui aurait pu vendre ces documents à des services de renseignement pour des millions et passer le reste de sa vie secrètement enrichi au delà des rêves les plus fous et il n’a rien fait de tout cela. Au contraire, il s’est exposé et est devenu une cible pour le bien de nous tous. Ou alors les commentateurs essaient de remettre en question ses motivations et disent que c’est quelqu’un qui cherche la célébrité, ou une “pute pour la célébrité” qui est leur phrase préférée en ce moment.

J’ai passé ces trois dernières semaines à me faire harceler par les plus ridicules stars des médias des US qui sont complètement désespérés de ne pouvoir obtenir un entretien avec Edward Snowden. Il aurait pu être une des personnes les plus célèbres au monde. Il est bien plus du genre reclus que “pute pour la célébrité”. Il a refusé toutes ces propositions d’entretien parce que sa vraie motivation pour faire ce qu’il a fait est exactement ce qu’il a dit, c’est, non pas se rendre célèbre, mais rendre compte aux gens des Etats-Unis et du monde de ce qui est en train de leur être fait en secret par le gouvernement US.

La raison pour laquelle les gens comme Edward Snowden sont toujours diabolisées, la raison pour laquelle il est important de leur attribuer une maladie psychologique, comme ils l’ont fait avec Bradley Manning, comme ils essaient de faire avec tous les « déclencheurs d’alerte », comme ils l’ont fait avec Daniel Ellsberg, c’est parce qu’ils savent précisément que le courage est contagieux. Et qu’il va être un exemple pour d’autres gens qui vont venir donner l’alerte sur le devant de la scène en ce qui concerne la tromperie, l’illégalité et la corruption des choses qu’ils font dans l’ombre. Ils ont besoin de faire un exemple négatif pour que cela ne se reproduise pas et c’est la raison pour laquelle les gens comme Edward Snowden sont diabolises et attaqués et c’est pourquoi c’est à chacun de nous qu’il revient de le défendre pour le maintenir comme le noble exemple qu’il est et pour qu’il ait une juste reconnaissance. Voilà les choses sur lesquelles j’ai personnellement ouvert les yeux dans cette affaire et je suis sûr que je n’ai pas encore réfléchi à toutes les implications et je continuerai à le faire. Mais j’ai une certitude c’est que cette expérience sera une expérience formatrice pour moi et pour des millions de gens dans le monde entier et par bien des manières.

(*) Conférence transmise via Skype à Chicago le 28 juin 2013