écrits politiques

Français    English    Italiano    Español    Deutsch    عربي    русский    Português

Voyage dans un mouroir
Gaza : Le premier choc

Tout, ici, est ahurissant. Chaque nouvelle étape est pire que la précédente. Il faut traverser Israël pour aller d’un morceau de Palestine, que l’on appelle aujourd’hui la Cisjordanie, à un autre, appelé, presque péjorativement, la « Bande de Gaza ».

23 octobre 2002 | - : Gaza Israël Palestine


Gaza (rafahtoday.org)

C’est ce qui reste d’un peuple démembré, amputé de ses plus belles terres par des colons brutaux, étrangers à cette partie du monde.

Quant j’ai traversé le poste frontière d’Erez, une vaste zone militarisée qui coupe Israël de Gaza, (je n’arrive pas à dire « Bande de Gaza ») tout paraissait étrangement calme, un calme inquiétant.

Un poste de contrôle, où rares sont les gens qui passent, d’une propreté insolite - comparé aux postes de contrôles en Cisjordanie - avec de l’asphalte et des blocs de bétons derrières lesquels les soldats et les soldates se retranchent, et des grillages, et des centaines de drapeaux israéliens qui flottent, et des casernes camouflées sous des bâches sur le pourtour.

Dans cet univers angoissant, j’ai aperçu, soudainement, trois jeunes Palestiniens chargés comme des mules, encadrés par deux soldats israéliens. Il m’a semblé qu’ils étaient apeurés et cela m’a attristée.

Me voila à Gaza. C’est le choc : on bascule dans un univers de misère difficile à regarder. On a peur, à l’idée que des êtres humains sont contraints de vivre, cadenassés, dans un tel cloaque.

Les immondices s’entassent. La vue des maisons en briques gris-noir, toutes calamiteuses, est déprimante. Pas une pousse d’herbe ne vient égayer la grisaille.

De ma banquette, je regarde ce délabrement, atterrée. Il y a des maisons éventrées dans lesquelles on ne voit plus trace de vie. Le chauffeur me dit que c’est un hélicoptère Apache, de l’armée israélienne, qui les a bombardées, en tuant du même coup ses habitants, emportés dans leur sommeil.

Le chauffeur, me renseigne chemin faisant. On sent qu’il souffre de l’état pitoyable de la situation. Mais il ne peut pas me montrer ce qui n’existe pas. Il attire mon attention sur un camp de réfugiés par-ci, un camp de réfugiés par-là ; il en compte huit ; il m’invite à y entrer en ces lieux, comme si ces ghettos inhumains étaient des lieux d’humanité que chacun se devait de visiter.

Ce sont des camps de concentration, rempli de gens magnifiques, voilà ce qu’il voulait qu’on dise à sa place. Et lui, en vrai patriote, il se faisait une fierté d’être le premier à vous les montrer, et de désigner, sans insister, ceux qu’il tenait pour responsables : les Israéliens.

Puis, tout à coup, on passe du gris au turquoise : c’est la mer. Le grand large. C’est la méditerranée avec, en face, Gibraltar, que j’imagine. Une mer ventée et agréable à voir, et, sur la gauche un petit port avec des bateaux de pêcheurs bien alignés, touchants à voir, et, sur la droite quelques hôtels et bâtisses cossus.

C’est le soir. Le soleil se couche gentiment sur la mer, sur Gaza la damnée qui se couvre un instant de reflets d’or.

Les hôtels sont vides, la plage est déserte, les bateaux restent à quai. Les pêcheurs ne sont pas autorisés à s’éloigner de la rive plus de deux kilomètres, faute de quoi ils se font bombarder par la marine militaire israélienne qui mouille illégalement dans les eaux.

Depuis ma chambre tendue de tentures jaunes j’embrasse toute la mer du regard. Elle m’enchante et m’attriste tout à la fois, car elle n’est là que pour moi. Les Palestiniens, eux, entassés et enfermés dans leurs camps de misère surpeuplés, ils ne la voient pas la mer.

« Bon Dieu, donne à tout le monde un tout petit peu... » Ce sont les paroles d’une chanson d’un poète russe qui chantait la souffrance de son peuple, qui me sont revenues.

Je ne puis contempler sereinement cette beauté tant que je sais que, sur d’autres lieux tout proches, il y a des enfants qui pleurent parce qu’on a détruit leur maison.

Le lendemain, j’apprends que l’aviation israélienne a de nouveau lâché des bombes à l’aveuglette sur tout un pâté de maisons habitées par des familles à Rafah. Il y a eu des morts, des blessés. Il s’agissait d’innocents pris par surprise évidemment, et non pas de prétendu « terroristes » comme le rapportent régulièrement les porte-parole militaires, pour justifier leurs massacres.

Cap sur Rafah.

La vérité est que Rafah est une minuscule portion de terre surpeuplée, toute trouée par les obus, que l’armée israélienne qualifie de « stratégique ». Tout est stratégique à ses yeux. S’il lui faut tuer dix mille Palestiniens pour contrôler Rafah, elle tuera dix mille Palestiniens. A doses « acceptables » bien sûr aux yeux de la « communauté internationale ».

Ces damnés de la terre, qui s’étaient juré de résister en restant sur place, vont être réduits à s’enfuir eux aussi sous peu. Nul ne sait où s’enfuir. Il n’y a plus un centimètre carré habitable. Ils sont partout déjà serrés comme des sardines. Et le tout encerclé par l’armée.

Tout cela vous donne envie de pleurer. Gaza, ce « chez eux » qu’ils ne veulent pas quitter, est une véritable prison où un million et demi d’âmes attendent depuis bientôt 60 ans leur libération.

Quand on vient en Palestine, quand on voit avec quelle arrogance les occupants israéliens se conduisent avec les Palestiniens, on ne peut s’empêcher de penser que les colons juifs arrivés de partout ne sont pas chez eux ; qu’ils se sont installés ici par la force, et qu’aujourd’hui, au lieu de leur accorder la paix aux occupés, ils leur font la vie dure pour les déloger et parvenir à leur fin : vivre dans un « État juif » ethniquement pur.

Les Palestiniens sont amers. Ils espéraient que l’Europe les protège en dénonçant fermement le terrorisme d’Etat israélien. Ils ne cessent de vous demander pourquoi, devant un tel désastre, « l’Ouest », comme ils disent, ne s’est pas porté à leur secours. L’Europe, reste inerte. Son silence laisse le champ libre aux Israéliens, pour les frapper chaque jour un peu plus fort.

Aujourd’hui, je suis allé au cœur de l’horreur. Aujourd’hui j’ai touché du doigt ce que, avec la meilleure des volontés, nul ne peu imaginer au-dehors.

Maintenant je sais. On a peine à croire que les descendants des victimes du nazisme, qui continuent à ce jour à demander réparation et reconnaissance, puissent cautionner, dans leur grande majorité, le fait que leurs soldats se conduisent, à leur tour, « comme des nazis » avec les Palestiniens. Les Israéliens n’ont pas à se venger sur les Palestiniens, qui n’y sont pour rien, de ce que les nazis ont fait subir aux juifs !

Cela est d’autant plus grave, qu’aujourd’hui, les centaines de millier d’Israéliens qui, depuis 1948, sont allés mâter les Palestiniens et, depuis 2000, mener des opérations militaires qui sèment la terreur et la mort au sein des familles, ne peuvent pas se targuer de ne pas savoir quelle violence ils exercent sur une population civile sans défense.

Nos élus doivent venir voir ce qui se passe sur ces malheureux restes de Palestine que les Israéliens ont transformé en mouroirs. Il faut voir cette réalité de ses propres yeux.

J’ai visité les camps de Khan Younes et de Rafah.

J’avais peur d’y entrer pour commencer. Peur des tirs de ces énormes chars Merkawa, postés tout le long de la « zone tampon », et qui, depuis des mois, bombardent et détruisent des quartiers entiers. J’ai parlé aux quelques survivants hébétés qui restaient assis au milieu des gravats, ne sachant où aller. J’ai eu le coeur brisé devant ces enfants qui s’attachaient à la jupe de leur pauvre mère hagarde, dont un traducteur m’a dit qu’elle avait vu, il y a deux jours, son enfant déchiqueté, et qui m’invitait gentiment à entrer à l’intérieur de sa masure en ruine.

J’avais peur de tout ; peur de rester, peur de regarder, peur des tirs des Merkawa qui faisaient trembler le sol qui ne semblaient plus les concerner. Cette femme voulait que je reste avec elle. Elle s’attachait à moi avec la force du desespoir. Comme si, moi, je pouvais protéger ses enfants en étant là tout simplement.

Je n’ai pas vu ces fameuses ONG, ces défenseurs des droits humains qui s’activent chez nous à faire des collectes. Quelle honte ! Personne. On les laisse seuls ! Ils n’ont pas d’eau, pas d’électricité, pas de toits et les Merkawa sont là à demeure. J’en tremble. Je sais qu’ils vont continuer de tirer, car ils n’ont pas fini de s’annexer la zone qu’ils convoitent encore.

Où pourraient-ils aller ces rescapés de la mort ? À côté c’est pareil.

Ils ne partiront pas. Ils sont déjà partis une fois, cédant à la terreur organisée à cet effet. Ils savent qu’Israël ne les laissera plus revenir. Voilà ce qui trotte dans leur tête en folie.

J’avais peur. Peur des Merkawa. On voulait me rassurer en me disant que c’est surtout la nuit qu’ils bombardent.

Ce n’est pas une décharge, mais ça lui ressemble. C’est quelque chose qui donne au temps une autre dimension. C’est la peur ; vous attendez que les bombes tombent et quand cette attente en vient à vous couper le souffle, vous vous dites qu’il vaut mieux que tout saute, que tout s’arrête. Vous vous sentez pris dans un vertige.

La tête tourne. Je ne suis pas de taille à supporter ce calvaire.

Vous revenez chez vous le cœur lourd, en sachant que ces pauvres gens ne vont pas vivre longtemps, qu’Israël est pressé et va continuer d’élargir cette bande de terre qui longe la frontière égyptienne. Et vous vous souvenez que, ce matin, le chauffeur si plein de vie et de choses à raconter, vous avait annoncé que vous alliez passer une journée formidable. Sans doute, il y croyait.

Les gens sont merveilleux en effet. Comment ne pas s’attacher à eux ?

En revenant à l’hôtel, vers cette oasis en bord de mer, qu’Israël a préservée, car M. Yasser Arafat et Mohammed Dahlan - l’homme du Mossad de la CIA tant redouté ici - y possèdent de luxueuses demeures, le paysage qui me paraissait mort et nimbé de menaces hier, me paraissait fleuri, me paraissait respirer à plein poumons.

Silvia Cattori