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Un article de Muhammad Sahimi & Eskandar Sadeghi-Boroujerdi
Les sanctions imposées à l’Iran sont totalement criminelles

Pendant leur débat sur la politique étrangère, le président Barack Obama et son rival républicain Mitt Romney étaient tous les deux d’accord sur le fait qu’il fallait maintenir les sanctions unilatérales écrasantes contre l’Iran tant que la République Islamique n’aurait pas modéré ses ambitions nucléaires.

8 janvier 2013

Tous les deux semblaient avoir adopté le refrain favori du premier ministre israélien, Binyamin Netanyahu, à savoir qu’"il ne faut pas laisser l’Iran développer des capacités nucléaires" et que de telles capacités constituent une "ligne rouge" à ne franchir à aucun prix. Auparavant le refrain qu’il nous serinait était qu’il "ne fallait pas laisser l’Iran développer l’arme nucléaire".

La notion de "capacité" reste vague et mal définie et beaucoup d’analystes sont arrivés à la conclusion que la République Islamique a déjà des capacités nucléaires et dispose de tout ce qu’il faut pour construire une bombe si elle le souhaite. Une fois qu’un pays maîtrise la technologie de l’enrichissement, on considère généralement que la décision de fabriquer une arme ou non est du ressort des politiques.

Les services secrets israéliens et étasuniens continuent à soutenir que l’Iran n’a pas encore pris cette décision. L’obstacle principal est bien sûr qu’en tant que signataire du traité de Non Prolifération (TNP) tous ses sites d’enrichissement sont soumis aux inspections de l’Agence Internationale pour l’Energie Atomique (AIEA), et si l’Iran voulait fabriquer une bombe, il lui faudrait se retirer du TNP. Une démarche qui susciterait immédiatement l’inquiétude dans le monde entier et qui provoquerait sans nul doute immédiatement une réponse militaire occidentale. Les deux hommes ont parlé des vagues lignes rouges à la trajectoire changeante qui contribuent à épaissir le brouillard de la rhétorique occidentale sur la sécurité nationale vis à vis de l’Iran, mais ils n’ont pas mentionné du tout les épreuves et les souffrances du peuple iranien qui n’est pourtant pas responsable des décisions de ses leaders. Mais le fait est que les sanctions, aggravées par l’incompétence du gouvernement, sont en passe de causer une grande catastrophe humanitaire.

"Intelligent" et "ciblé"

L’absence d’empathie pour les souffrances des Iraniens ordinaires était - du moins en ce qui concerne le président - surprenante parce que, quand son Administration et l’Union Européenne ont décidé de mettre en place les sanctions contre l’Iran, ils avaient promis au reste du monde que les sanctions seraient "intelligentes" et "ciblées", et qu’elles ne feraient pas souffrir les millions d’Iraniens ordinaires qui vaquent à leurs occupations et qui, de fait, sont souvent hostiles à la politique de leur gouvernement.

Mais les sanctions donnent maintenant leur plein effet et crucifient le peuple qui n’était pas censé en souffrir, dans ce qui peut être considéré comme un autre "dommage collatéral" infligé à l’Iran par la politique occidentale et par les peuples occidentaux qui, privés de leurs droits, ont perdu le contrôle de leur destinée aussi bien dans leur propre pays qu’à l’étranger. En fait il y a des signes évidents de l’imminence d’une catastrophe humanitaire d’une ampleur qui constituerait une menace aussi grave qu’une attaque militaire en bonne et due forme.

Les sanctions soi disant "intelligentes" et "ciblées" se sont étendues à tous les domaines, même à ceux qui ne font pas partie de la liste officielle. C’est bien sûr intentionnel même si les leaders occidentaux prétendent le contraire. Pour échapper aux critiques qui leur ont été faites lors des sanctions générales mises en place contre l’Irak dans les années 1990, les Etats-Unis et leurs alliés de l’Union Européenne ont mis l’embargo sur la Banque Centrale iranienne et sur toutes les autres banques iraniennes qui effectuaient des transactions commerciales avec l’étranger. Comme ce sont ces banques qui accordent les crédits à l’importation et fournissent les garanties financières au commerce extérieur, il est devenu très difficile, sinon impossible, d’importer des marchandises et des produits de première nécessité dans le pays, même ceux qui n’ont rien à voir avec l’armée, le pétrole et le nucléaire. De fait, on impose à l’Iran les mêmes sanctions qu’à l’Irak mais sous une forme soi disant plus "humanitaire".

Un domaine qui a été touché de plein fouet est le domaine pharmaceutique. Bien que l’Iran produise une grande partie des médicaments dont la population a besoin - des versions génériques des marques pharmaceutiques - le pays est encore incapable de fabriquer les médicaments plus performants qui sont arrivés sur le marché au cours des 10 ou 15 dernières années pour le traitement de nombreuses maladies, simplement parce que leur version générique n’est pas encore disponible. En conséquence, l’Iran est obligé d’importer une grande quantité de médicaments chaque année pour soigner les Iraniens qui souffrent de leucémie, du sida, etc...

Les sanctions contre les banques

Mais les sanctions mises en place contre les banques et les institutions financières iraniennes ont empêché l’Iran d’importer les médicaments de marque et les produits chimiques pour fabriquer les génériques. En même temps, comme les exportations de pétrole iranien continuent de diminuer à cause de l’impact des sanctions sur les ressources du pays, il devient de plus en plus difficile d’acheter les coûteux médicaments d’importation, même quand on trouve un moyen d’en importer. Comme dit un pharmacien de Téhéran, "Les entrepôts où étaient stockés les médicaments sont vides parce que nous ne pouvons plus importer ce dont nous avons besoin à cause des sanctions et même si nous le pouvions, nous n’aurions plus les moyens de les payer à cause des sanctions."

En conséquence le manque de médicaments est en train de produire une catastrophe humanitaire. Selon les récentes estimations, au moins 6 millions de patients sont affectés par les sanctions qui entravent l’importation de médicaments et leur fabrication dans le pays.

La situation a provoqué les protestations de nombreux professionnels de la santé iraniens qui ont mis en garde contre l’imminence d’une grande catastrophe. Le conseil d’administration de la Société Iranienne d’Hémophilie a récemment informé la Fédération Mondiale d’Hémophilie (FMH) que la vie de dizaines de milliers d’enfants était en danger à cause du manque de médicaments dû aux sanctions économiques.

Selon la lettre que le conseil d’administration de la Société a envoyé à la FMH, même si l’exportation de médicaments en Iran n’est pas interdite, les sanctions qui affectent la Banque Centrale iranienne et les autres institutions financières du pays ont sérieusement compromis l’achat et l’importation de médicaments.

La Société qui se décrit comme une ONG vieille de 45 ans, a condamné "l’inhumanité et l’immoralité" des sanctions étasuniennes et européennes et appelé les organisations internationales à l’aide.

Pas de médicaments pour traiter les maladies

Les chiffres sont parlants. Des dizaines de milliers de garçons et d’adolescents iraniens sont hémophiles et ont besoin de certains médicaments d’importation. Beaucoup d’entre eux ont besoin d’être opérés pour toutes sortes de raisons mais en l’absence de médicaments appropriés à leur maladie, on ne peut pas les opérer à cause des risques d’hémorragie.

Selon des sources dignes de confiance, les opérations de patients hémophiles ont toutes été annulées et quelques patients sont déjà morts. Il y a environ 37 000 Iraniens atteints de sclérose en plaque, une maladie dégénérative qui ne peut être contrôlée que grâce à un traitement spécifique ; sinon les patients vont mourir. En fait, trois de nos proches en Iran souffrent de scléroses en plaques. Pour rendre la situation encore plus catastrophique, à tout cela s’ajoute le fait que, même avec les meilleurs soins médicaux, 40 000 Iraniens meurent de cancer chaque année et que de nombreux experts médicaux prédisent qu’il y aura un "tsunami de cancers" d’ici 2015 parce que chaque année il y a 70 à 80 000 nouveaux cas de cancer en Iran.

Fatemeh Hashemi, responsable de la Fondation de la Charité pour les Maladies Spéciales, qui s’occupe des besoins des patients présentant des maladies potentiellement mortelles - dont un large panel de cancers touchant les adultes comme les enfants - des maladies cardiaques, des problèmes pulmonaires, la sclérose en plaques et la thalassémie, a récemment écrit une lettre à Ban Ki-moon, Secrétaire général des Nations Unies. La Fondation est une organisation sans affiliation politique avec d’importants succès à son actif et qui est souvent intervenue, en plus de l’Iran, en Irak et en Afghanistan. Son travail a été reconnu par les Nations Unies.

Dans sa lettre, Hashemi explique qu’elle dirige une organisation « avec 6 millions de patients et, par conséquent, en contact avec 30 % de la population totale de l’Iran ». Soulignant la nature apolitique de son organisation et de sa lettre, Hashemi ajoute :

"Les médicaments n’ont pas été formellement sanctionnés, mais en raison de l’impossibilité de payer à travers le système bancaire les médicaments importés , le poids des sanctions est ressenti dans le secteur de santé. Non seulement l’importation de médicaments a été perturbée, mais celle des produits chimiques de base [pour les médicaments que l’Iran produit] a été également touchée… En tant que militante humanitaire, je fais appel à la conscience humaine pour prêter attention au fait que, en dépit des affirmations de ceux qui ont appliqué ces sanctions, leur pression exerce un effet destructeur sur la vie et la santé des gens."

Par conséquent, les sanctions censément "intelligentes" et "ciblées" qui ne devaient pas pénaliser les gens du peuple ont infligé des dégâts significatifs aux Iraniens dans leur ensemble.

Le résultat brut est que la pénurie de médicaments pour les patients présentant des maladies graves et potentiellement mortelles devient chronique en Iran, et atteint des niveaux dangereux.

Pénurie de médicaments

En attendant, de récents rapports indiquent que deux grandes usines produisant des médicaments pour un grand choix de maladies ont dû s’arrêter de fonctionner. La raison en est qu’il est devenu impossible d’importer les composés chimiques utilisés dans la production de ces médicaments, en raison des sanctions appliquées contre les institutions financières iraniennes qui traitent avec le monde extérieur.

Le monde doit reconnaître qu’à certains égards, la voie suivie par les États-Unis et ses alliés est sinistrement semblable à ce qui a été appliqué en Irak pendant les années 1990. L’UNICEF a estimé que les sanctions appliquées à l’Irak ont causé la mort de près de 500 000 enfants irakiens. Vu que la population de l’Iran représente trois fois celle de l’Irak, si les sanctions qui nous sont imposées durent plusieurs années - comme cela a été le cas avec l’Irak - le nombre de morts pourrait être encore plus important.

Ainsi, après avoir causé la mort de centaines de milliers d’enfants irakiens, ceux qui ne cessaient de manigancer pour une guerre avec l’Irak ont utilisé l’argument selon lequel les sanctions avaient échoué et qu’un "changement de régime" était la seule alternative. Nous savons aujourd’hui que l’Irak n’a jamais eu d’armes de destruction massive, ni qu’elle ait essayé d’en produire. L’Iran n’a pas non plus d’armes nucléaires, mais la politique occidentale a le pouvoir nécessaire pour faire changer les vues de la direction iranienne et la pousser vers la seule alternative viable qu’il lui reste : disposer de moyens capables d’assurer la survie du régime.

En somme, les sanctions dans leur ensemble ont non seulement tué des centaines de milliers d’Irakiens, mais elles ont en plus pavé la voie vers la guerre. Une différence principale dans le cas de l’Iran est bien sûr qu’une des quelques lignes de secours vers le monde extérieur qu’il lui reste, est la Chine, qui dépend des ressources énergétiques iraniennes pour soutenir son expansion économique. Ce n’est pas forcément une évolution louable pour ceux qui défendent les droits de l’homme et attendent une démocratisation de la République Islamique...

Les sanctions n’ont guère fait changer la position des Gardes Révolutionnaires et de l’Ayatollah Ali Khamenei, guide suprême de l’Iran, qui a récemment souligné que la République Islamique était toujours prête à négocier et n’avait jamais abandonné la table des négociations, mais qu’elle ne serait jamais poussée à la soumission. Ainsi, si on s’attend par exemple, à ce que l’Iran renonce à enrichir l’uranium à 19,75 % et ferme l’installations souterraine d’enrichissement de Fordow, deux des exigences-clé des P5+1 aux entretiens de Bagdad et de Moscou, c’est que nous sommes en plein quiproquo. Il n’y a aucune raison pour que l’Iran coopère dans une atmosphère déjà sévèrement affectée par un manque de confiance qui date de longtemps. Il y a eu des rumeurs d’un allégement possible des sanctions après l’élection présidentielle américaine, mais rien de tangible pour l’instant.

Beaucoup de voix en Iran ont invité les dirigeants à trouver un compromis avec l’Occident. Les États-Unis et leurs alliés peuvent contribuer à rendre de telles voix plus fortes et plus audibles s’ils offrent de lever certaines des sanctions, ou ont au moins de respecter quelques exceptions qui permettraient au système financier iranien de faire importer des marchandises et des produits essentiels, hors de toute application militaire ou nucléaire, telles que des médicaments et des produits alimentaires.

Il est sans doute inutile de prêcher devant l’administration d’Obama au sujet du coût humain, moral et éthique de sa politique envers l’Iran, étant donné que le Président actuel à bien des égards a poursuivi au Moyen-Orient la voie destructrice de George W Bush, qui dans le cas de l’Iran a été encore plus dure et plus préjudiciable au peuple iranien.

Mais, la catastrophe qui s’annonce sera un problème moral et éthique pour l’Occident pour les décennies à venir, une catastrophe qui ne se produit que parce que les gouvernements occidentaux semblent poursuivre comme une fin en soi et aveuglément, une politique de sanctions paralysantes contre l’Iran, par opposition à l’utilisation de voies diplomatiques.

Étant donné l’histoire tragique de l’interventionnisme US en Iran dans le passé, il serait prudent de repenser les conséquences de telles sanctions, et leur effet sur les sentiments du peuple iranien - pas forcément anti-américain - dans une région du monde connue pour son hostilité vis-à-vis des États-Unis.

Muhammad Sahimi & Eskandar Sadeghi-Boroujerdi
28 octobre 2012.


Muhammad Sahimi, enseigne à l’Université de Los Angeles.
Eskandar Sadeghi-Boroujerdi, est chercheur à l’Université d’Oxford.

Traduit de l’anglais pour Info-Palestine par Dominique Muselet & Claude Zurbach (08.01.2013) :
http://www.info-palestine.net/spip.php?article13071

Texte original en anglais (28.10.2012) :
http://www.aljazeera.com/indepth/opinion/2012/10/20121023101710641121.html