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Un article de Ramzy Baroud
Soumission politique, économie de charité : pourquoi il faut en finir avec Oslo !

De récentes manifestations pour protester contre la hausse du coût de la vie, ont récemment balayé la Cisjordanie. Même si elles ne sont pas représentatives d’une version palestinienne du « Printemps arabe », elles peuvent en être néanmoins une importante première étape.

21 septembre 2012


Alors qu’Abbas est perçu comme l’homme de l’Amérique en Palestine occupée, Salam Fayyad est son équivalent économique.

Mais demander que Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne [AP] basée à Ramallah, limoge le gouvernement de Salam Fayyad, n’aurait pas grande signification. Ni l’un ni l’autre n’ont prise sur l’économie palestinienne, sans parler d’une quelconque volonté politique.

Abbas est l’homme d’Israël et de l’Occident, en raison de sa capacité à gérer - pour ne pas dire soutenir - une division entre les organisation du Fatah, son parti, et du Hamas qui contrôle la bande de Gaza. Il reste fidèle à la « coordination sécuritaire » entre Israël et l’AP, et continue à sévir avec une poigne de fer contre ses adversaires. Il s’accroche également désespérément à une loyauté politique vis-à-vis de Washington - en dépit du fait que le prestige et l’influence des États-Unis diminuent rapidement dans la région. À une époque où s’ouvrent de nombreuses possibilités politiques, Abbas, âgé de 76 ans, ne bouge pas d’un iota. Il n’a aucun esprit d’initiative, et il n’est en aucun cas capable d’impulser un changement révolutionnaire.

Alors qu’Abbas est perçu comme l’homme de l’Amérique en Palestine occupée, Salam Fayyad est son équivalent économique. Ses années au Fonds monétaire international (FMI) et de son image de marque en Occident - où il est vu comme pragmatique, non lié à un parti et non corrompu - fait de lui le plus à même de diriger la période qui a suivi la scission Hamas-Fatah. Depuis 2007, Fayyad a régné en maître. Sa manière de diriger, son langage et son comportement ont marqué un écart important par rapport à l’ancienne politique palestinienne - lorsque les révolutionnaires vêtus de treillis militaires semblaient être conduits, du moins en théorie, par des slogans nationalistes sur la libération, la liberté et le droit au retour.

Abbas et Fayyad ont contribué à redéfinir l’ancien discours palestinien, une évolution qui a commencé après la signature des accords d’Oslo entre Israël et l’OLP en septembre 1993. Les accords avaient été présentés comme le signe d’une nouvelle ère faite de paix, de sécurité et de respect mutuel. En réalité, ils n’ont fait que cimenter le statu quo, permettant à Israël de continuer à étendre ses colonies et à imposer sa vision colonialiste sur toute évolution politique. Tandis qu’aucun dirigeant israélien - de gauche, de droite ou du centre - n’a depuis dévié de cette vision, les Palestiniens ont augmenté en nombre dans un espace de plus en plus restreint. La « Palestine » a été morcelée en de nombreux cantons, sa population isolée dépendant d’aides internationales précaires.

Pendant des années, Abbas et Fayyad ont supervisé les finances [de l’AP], assemblant un château de cartes plutôt qu’un embryon d’État. Les fonds parvenaient de multiples sources, dont les recettes fiscales perçues par Israël au nom de l’Autorité palestinienne. En plus de contrôler les frontières palestiniennes, 62 pour cent de la Cisjordanie (zone C) et même les allers et venues des dirigeants palestiniens, Israël a également toujours contrôlé tous les aspects de l’économie palestinienne. Le Protocole de Paris, signé en 1994, visait à réglementer la transition de l’économie palestinienne. Près de deux décennies plus tard, ce protocole est devenu la corde même avec laquelle Israël continue d’étrangler les Palestiniens. Lorsque ces derniers rechignent à se comporter selon les règles de l’occupant, Israël ajoute alors des barrages militaires, refuse de transférer les recettes fiscales palestiniennes, entre autres exemples. Et quelques jours après, « l’économie palestinienne » commence à menacer de s’effondrer.

En Cisjordanie, le débat économique « Keynes versus Hayek » importe peu. « La théorie de la dépendance », même dans son application standard n’est d’aucune utilité. La Cisjordanie a subsisté sur le modèle d’un organisme de bienfaisance, avec de nombreux intermédiaires qui ont accumulé une richesse inimaginable avec l’argent envoyé de l’extérieur. Non seulement Oslo a transformé une lutte pour la libération nationale en un massif réseau caritatif rongé par la corruption et le népotisme, mais il a également réussi à transformer le processus - comme dans le fameux « processus de paix » - en une fin en soi. Peu de Palestiniens en ont bénéficié, et la grande majorité a dû lutter en permanence pour sa survie. Quant à Israël, les bulldozers n’ont jamais ralenti et les colonies ont continué à se développer au détriment de la terre palestinienne, ne laissant aucune place à aucune forme « d’État ». Au fil du temps, la « solution à deux États » est devenue une simple étiquette qui a permis de séparer les Palestiniens entre « extrémistes » et « modérés ».

Aujourd’hui, l’Autorité palestinienne est non seulement politiquement en faillite, mais elle a aussi implosé financièrement. Les perspectives d’avenir semblent encore plus sombres. Un récent rapport de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED) a minimisé le battage médiatique sur la supposée prospérité économique en Cisjordanie. « L’expansion économique de l’année dernière a été accompagnée d’une baisse des salaires réels et de la productivité du travail, et n’a pas réussi à réduire le taux de chômage élevé, qui s’est maintenu à 26 pour cent », a déclaré le rapport. La croissance de l’économie de Gaza s’est également avérée être une fiction, car cette « croissance » était une simple conjecture mathématique basée sur la capacité des Palestiniens à reconstruire ce qu’Israël a détruit dans sa guerre de décembre 2008 à janvier 2009 à Gaza. « L’insécurité alimentaire affecte deux Palestiniens sur trois dans les territoires palestiniens occupés, et elle est la plus grave dans la bande de Gaza. Plus alarmant encore est le taux de pauvreté à Jérusalem-Est, estimé à 78 pour cent », a rapporté la CNUCED.

Bien que le volet politique d’Oslo soit mort et enterré depuis des années, ces accords continuent d’exister sur le plan des finances. Le gouvernement israélien de Benjamin Netanyahu regarde comment le château de sable construit avec les « partenaires de paix » palestiniens s’écroule aujourd’hui. La journaliste israélienne, Amira Hass, rappelle aux Palestiniens que leur vrai combat est contre l’occupation et non pas sur des hausses de prix promulguées par une autorité largement impuissante. S’il est vrai que l’ennemi reste le soldat et le colon, l’inimitié du plus grand nombre envers l’AP est également susceptible de jouer dans l’avenir.

Bien qu’Avigdor Lieberman , le ministre israélien des Affaires étrangères continue ses sorties bruyantes contre Abbas et contre Oslo, Netanyahu a ordonné le transfert de 250 millions de shekels de recettes fiscales à l’Autorité palestinienne afin de retarder son possible effondrement. Pourtant, Israël n’a pas l’intention d’abandonner sa politique de la carotte et du bâton à l’égard des Palestiniens. Le vice-ministre des Affaires étrangères, Danny Ayalon, a été très clair quand il a déclaré qu’Israël ne renégocierait pas le Protocole de Paris (UPI, 10 septembre).

Combien de temps l’Autorité palestinienne pourra continuer à fonctionner comme un relais d’Israël et de l’Occident, dépendra en grande partie des Palestiniens eux-mêmes. Même si encore plus d’argent est injecté dans les coffres de l’Autorité palestinienne, le problème fondamental ne sera pas résolu. Corrompre une nation avec de maigres aumônes tout en lui refusant ses droits politiques est au mieux une idiotie, et ce ne sera certainement pas la dernière.

Il y a de nouveaux appels pour le démantèlement de l’Autorité palestinienne. Pour que ces appels soient significatifs, ils doivent être accompagnés d’un programme fédérateur de transition politique qui guidera les Palestiniens à travers le chaos temporaire qui est susceptible de suivre. Le programme doit être un élément d’une vision plus large, qui voit au-delà d’une économie de charité et au-delà d’entretiens sans signification sur une solution à deux États, et qui comble réellement le fossé entre des communautés palestiniennes divisées.

Ramzy Baroud
The Palestine Chronicle, 18 septembre 2012.


Ramzy Baroud (http://www.ramzybaroud.net) est un journaliste international et le directeur du site PalestineChronicle.com. Son dernier livre, « Mon Père était un combattant de la liberté : l’histoire non dite de Gaza » (Pluto Press, London) peut être acheté sur Amazon.com.

Traduit de l’anglais pour Info-Palestine.net par Claude Zurbach (21.09.2012) :
http://www.info-palestine.net/article.php3?id_article=12672

Texte original en anglais (18.09.2012) :
http://palestinechronicle.com/view_article_details.php?id=19580

Toutes les versions de cet article :
- Charity Economics, Subservient Politics: Why Oslo Must Go