écrits politiques

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Un article de Michel Segal
Pussy Riott, un procès exemplaire à Moscou

Au lieu de critiquer le gouvernement russe et Poutine, les Occidentaux feraient bien de les imiter, car la Russie se relève moralement, économiquement, politiquement et stratégiquement, tandis que l’Europe fait le contraire.


7 septembre 2012 | - : Russie

Le procès des Pussy Riott soulève de vraies questions de civilisation et il est extrêmement décevant que cette histoire russe n’ait pas été l’occasion d’en débattre. Tout d’abord, il faut rappeler que c’est l’Église et non l’État qui portait plainte contre les Pussy Riott car, contrairement à ce que semblent suggérer les commentaires, le délit commis par le trio est à l’encontre de l’église et non de Poutine. On ne leur reproche pas de chanter contre Poutine mais d’avoir profané une cathédrale. Il faut dire également que le mot russe hooligan signifie voyou, et hooliganisme peut être traduit par "trouble à l’ordre public" ou encore par « vandalisme », mais certainement pas par son homonyme français qui n’a, en l’espèce, aucun sens. Pourtant, c’est ce qu’ont fait sans honte tous les journaux. Il faut donc croire que pas un seul des journalistes n’a fait un travail minimum : traduire le chef d’accusation. Beaucoup de commentateurs se sont enthousiasmés de l’aubaine et se sont précipités pour tout mélanger et crier à la répression, trouvant là une nouvelle occasion d’exprimer leur haine de Poutine. Et les mêmes moralistes demanderont bientôt les punitions les plus sévères contre ceux qui, en France, déposent des têtes de porc dans les mosquées. Or, il s’agit des mêmes questions : celle de l’existence du sacré dans nos sociétés occidentales d’une part, et de sa protection par l’état d’autre part.

Lorsque l’État n’assume pas cette défense, alors elle est assurée par les croyants eux-mêmes avec violence, ce qui mène autant à une défiance de l’état qu’à des risques de graves désordres. On peut donc considérer que c’est un devoir pour l’état que de punir les profanations, et sévèrement. Ces questions sont aigues en France avec l’émergence de l’Islam comme religion dominante sur un catholicisme si affaibli qu’il semble moribond. En Russie, on assiste à la renaissance du christianisme orthodoxe très proche de l’état après 70 ans d’interdiction dans un pays dont l’histoire est indissociable de celle de sa religion. C’est peut-être justement parce que la Russie n’est pas tout à fait occidentale qu’elle n’a aucune hâte de prendre le modèle d’une société où toute valeur spirituelle doit disparaître au profit d’une "sacro-sainte laïcité", devenue l’ultime valeur morale. Mais peut-on vraiment tremper un crucifix dans un verre d’urine en invoquant pour sa défense sa liberté individuelle de création ? Peut-on vraiment se filmer masqué en train de piétiner, hurler et sauter sur l’autel d’une cathédrale en invoquant pour sa défense sa haine d’un président de la république, élu, quoiqu’on en dise ?

Cet épisode n’aura été qu’une occasion pour de grands journaux de dire non seulement leur haine de Poutine, mais aussi leur mépris du peuple russe. Et lorsqu’on leur fait remarquer leur russophobie, leur réponse ne varie pas : il ne faut pas confondre la Russie de Poutine avec la Russie, ni l’Eglise orthodoxe avec la Russie, ni la xénophobie russe, réelle, avec la Russie, ni l’homophobie russe, réelle également, avec la Russie, ni le nationalisme russe avec la Russie. Ce qu’aiment ces journalistes, c’est une Russie qui n’existe pas, c’est celle d’un champion du monde d’échecs converti à la politique et qui fait moins de un pour cent aux élections. La vraie Russie, c’est celle qui a le courage d’interdire la gay pride devant le monde occidental, c’est celle qui a le courage de déférer en justice trois jeunes femmes élevées en martyre dans les capitales européennes parce qu’elles ont choisi de piétiner les symboles religieux pour mieux vendre leurs disques. Prendre de telles décisions, c’est ce dont les Russes ont toujours été capables dans les moments les plus importants de l’Histoire : l’héroïsme. La voilà, la vraie Russie.

Il aura fallu une dizaine d’années après la chute du mur pour que les Russes commencent à retrouver ce dont ils avaient été privés pendant deux ou trois générations et qui leur manquaient cruellement : la spiritualité. Ce point a visiblement échappé à ceux qui écrivent dans la presse et qui voient dans Moscou ou Saint-Pétersbourg la Russie toute entière. Ils n’avaient d’autre souci que de montrer les chrétiens comme une petite bande de fanatiques demandant le bûcher. Ils ont menti. Ils connaissent les cercles d’intellectuels occidentalistes, mais ils ignorent les dizaines et les dizaines de millions de gens heureux de vivre dans des bourgades où l’Église a retrouvé sa place d’avant 1917.

La moyenne d’âge des musiciennes de Pussy Riot est significative : elles ont vécu leur enfance et leur adolescence sous l’ère Eltsine qui fût pour la Russie celle de l’errance et du chaos, où toutes les valeurs disparaissaient subitement, où régnaient seuls la violence et l’argent. Il n’y avait alors plus de religion, plus d’État, le pays était bradé aux oligarques et personne ne savait de quoi le lendemain serait fait. Cette période de barbarie moderne dans laquelle les jeunes femmes ont été élevées, dans laquelle elles ont grandi, elles l’avaient rendu comme un miroir dans un pays qui, sur le chemin de se retrouver une âme, ne compte pas se laisser faire.

Michel SEGAL - Professeur de mathématiques
20 août 2012.