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Gaza : Tout est miséreux, tout tombe en ruine

C’était midi. J’étais seule à me présenter au poste frontière israélien d’Erez. Seule à devoir remonter cet espace kafkaïen, truffé de miradors, de chars, de soldats postés tout du long.

12 avril 2003 | - : Gaza Israël Palestine


Passage d’Erez

Rares sont les gens qui obtiennent l’autorisation de passer. Ce n’est pas une frontière comme n’importe quelle frontière. Israël n’est pas un pays comme n’importe quel autre pays. Il faut faire effort pour rester aimables avec les soldats et les soldates qui vous houspillent. Ils vous maltraitent car vous voulez aller à Gaza, chez l’« ennemi ». Or ils sont ici sur la terre des Palestiniens, ils leur ont volé cette terre...de quel droit...

J’ai entendu hurler : hééé, héééé.

Quand, toute fouille et formalités terminées, on m’a dit « Go », j’ai senti ma poitrine se libérer.

Je suis dans le taxi. Il roule vers Gaza City. Je suis émue.

Puis mon cœur se resserre. Tout est gris. Tout est dévasté, tout tombe en ruine.

Les enfants me font de la peine. On a vite fait de comprendre qu’à Gaza les enfants n’ont pas droit à un développement normal. J’aimerais avoir de l’argent plein les poches. Où est la « communauté internationale » ?

Rien, je n’ai aucun pouvoir et ceux qui l’ont ne font pas grand-chose qui vaille. Alors, en regardant cette misère nue défiler sous mes yeux, je rêve de pouvoir distribuer une saine nourriture à ces enfants qui ont les cheveux déteints et les gros ventres de la malnutrition. Et de me dire que avec tout cet argent, versé en salaires exorbitants aux experts et fonctionnaires de l’ONU qui font des études de faisabilité sans lendemain et s’en vont, on pourrait apporter un peu de joie à ces enfants malingres.

Je connais le peu d’efficacité de l’aide bilatérale et internationale telle que pratiquée partout, pour l’avoir expérimentée en Afrique et en Asie. Cela est attristant de savoir que cet argent est largement gaspillé. Quand j’ai rencontré la cheffe de la "mission suisse" à Jérusalem cela m’a permis de comprendre que cette dame, fort aimable par ailleurs, s’égarait sans le savoir dans des projets peu efficaces, en lien avec des fonctionnaires corrompus, liés à une Autorité palestinienne totalement compromise avec Israël, qui n’aide pas son peuple de manière équitable.

Depuis 2000, sous le pouvoir brutal du « socialiste » d’Ehud Barak, et ensuite celui d’Ariel Sharon, les Palestiniens ont tout perdu.

Interdits de se déplacer, donc de travailler, ils sont dans leur très grande majorité privés de salaire, affamés, réduits à vivre une vie d’assistés. Ils n’ont d’autre choix que de trimer toujours davantage et, pour les jeunes, il n’y a a pas d’autre choix que de s’exiler (rarissimes sont ceux qui peuvent échapper à leur prison).

Les Palestiniens ont cela d’unique et de malheureux qu’ils ont toujours vécu en captivité. Ils n’ont connu que cela, depuis 1948. Mais ils ont su, malgré les tentatives d’Israël de les diviser, rester solidaires, et garder vivante leur identité nationale palestinienne.

« Nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitement cruels, inhumains ou dégradants » (Déclarations. des droits de l’homme, art.5). Mais Israël n’en a cure : il viole tous les articles de la Charte. Quand il s’agit de ses intérêts, Israël s’appuie sur les principes qui prévalent en Occident, mais quand il s’agit des Palestiniens, il les ignore.

Pourquoi Israël n’est-il pas condamné pour ses incessantes violations ? Pourquoi n’est-il pas traité comme tout autre Etat ? Parce que dès qu’il s’agit d’Israël, les politiques ont peur de réagir, peur des critiques organisations juives asservies à Israël.

Ils y avaient cru à la paix. Cette fois ils n’ont plus rien à quoi se raccrocher.

Parqués comme dans des enclos dans leurs zones A, B, C en Cisjordanie, bouclés dans l’enfer de Gaza, séparés les uns des autres par des grillages électroniques et des soldats qui patrouillent et tirent à tout va, confinés dans des ghettos infâmes, infiltrés par des espions, ils essayent malgré tout de vivre.

Ils n’ont pas renoncé à l’essentiel : leur dignité ; leur esprit de résistance est intact. Et, c’est cela le plus extraordinaire, ils sont resté humains, infiniment humains en dépit de l’acharnement avec lequel Israël s’emploie à les déshumaniser.

Ils se contentent de si peu. Ils se bercent d’espoir en rêvant de luttes et de victoires à venir. Il suffit qu’on les considère avec amour, avec respect. Alors ils se mettent à espérer, et même à rêver que - s’il y a encore un être au monde, capable de les comprendre, de les traiter comme des humains et de reconnaître l’immense injustice qui leur est faite - tout n’est peut-être pas perdu.

Et vous, là devant, vous avez le sentiment de toucher à l’âme d’un peuple, à son humanité profonde.

Silvia Cattori