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Un article de Mazin Qumsiyeh
« Qu’advient-il d’un rêve reporté ? »

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30 mai 2012

Langston Hughes a écrit le poème Lenox Avenue Mural dans les années 1930

Qu’advient-il d’un rêve reporté ?
S’assèche-t-il comme un raisin au soleil ?
Ou suppure-t-il comme une blessure
pour après dégoutter ?
Empeste-t-il comme une viande putréfiée ?
Ou se couvre-t-il d’une croûte et de sucre
comme un bonbon sirupeux ?
Peut-être qu’il s’affaisse simplement comme une lourde charge ?
Ou qu’il explose ?

Notre situation en Palestine est déplorable, effectivement. Des millions de Palestiniens sont entassés à l’intérieur de zones de concentration et l’argent afflue vers quelques-uns d’entre eux pour qu’ils gardent la main sur le reste d’entre nous.

Chez les Palestiniens comme chez les Israéliens, les riches deviennent plus riches, et les pauvres plus pauvres (même si la disparité dans la répartition de l’argent reste de 1 à 10, en faveur des juifs israéliens et au détriment des Palestiniens autochtones). Mais ce n’est pas non plus qu’une question d’économie : c’est aussi une question de racisme. Le sionisme, qui s’est construit sur les notions de privilèges et de peuple élu ne peut que propager le racisme.

Les pogroms à Tel Aviv contre les Africains ne sont qu’une pâle manifestation du genre de pogroms et nettoyages ethniques qui sont perpétrés contre les Palestiniens originaires de cette terre. Et qui se poursuivent. Alors même que les sionistes fêtent l’occupation de Jérusalem, des études montrent que les politiques israéliennes ont réussi à créer les plus forts niveaux de pauvreté chez les Palestiniens de Jérusalem. Et les effets désastreux des Accords d’Oslo continuent de se faire sentir dans toutes les régions occupées. Les constructions de colonies et les destructions de vies et des moyens de vivre se poursuivent.

Il existe un processus de transfert rampant de la plus grande partie de la Cisjordanie vers des ghettos, désignés sous cet autre nom de Zone A. L’« Autorité » palestinienne continue sa mascarade de « gouvernement » (elle a nommé récemment ses nouveaux « ministres ») sous le joug de l’occupant. Et cela tout en conférant depuis des années sur une « réconciliation » et la nécessité de relancer le processus de « paix » (il s’agit d’un processus, ainsi les citations n’évoquent bien évidemment que la « paix »). Aucune consultation de la population, aucune stratégie de libération ne sont avancées.

Un général israélien plaisantait autrefois avec ses complices criminels : « Une fois que nous aurons colonisé la terre, tout ce que les Arabes seront capables de faire sera de détaler tout autour comme des cafards drogués dans une bouteille » (Rafael Eitan, Chef d’état-major des forces israéliennes - New York Times le 14 avril 1998. - ndt). Sharon avait l’habitude de l’appeler, avec son fort accent anglais : le « Piss Process » (le « Processus de pisse ») et son bras droit, Dov Weisglass, avait parfaitement identifié l’objectif : s’assurer qu’il n’y aura jamais d’État palestinien et jamais de discussions sur les droits des Palestiniens.

La seule efficacité de l’Autorité palestinienne aujourd’hui est d’étouffer toute « friction » au moyen de sa coopération sécuritaire avec l’armée israélienne. Les actes de la résistance, armée et non armée, sont les uns et les autres réprimés avec succès. L’AP respecte méticuleusement ses obligations issues d’Oslo (en tant que sous-traitant de l’occupant) pendant qu’Israël envahit régulièrement les Zones A qui sont, théoriquement, sous le « contrôle » de l’AP (12 % de la Cisjordanie ou 2 % de la Palestine historique). Et pendant ce temps, l’argent et les ressources sont tirés des terres et du peuple palestiniens pour enrichir les milliardaires (notamment les promoteurs immobiliers) et les militaires israéliens. Une occupation rentable en effet !

Le rêve palestinien de vivre dans la liberté et la dignité est toujours et encore reporté, alors que le sioniste domine les médias et œuvre fiévreusement à ce qu’on ne parle que de l’Iran ou d’autres questions. Les autorités israéliennes continuent de réfléchir aux façons de diriger la colère contre n’importe qui et n’importe quoi d’autres que le sionisme (principale cause de l’instabilité dans cette partie du monde). Des milliards de dollars continuent d’affluer, et des millions de personnes de s’appauvrir.

Mais revenons aux questions de Hugues : est-ce qu’un rêve reporté s’affaisse, ou est-ce qu’il explose ?

Mazin Qumsiyeh
(Extrait de la lettre du 25 mai 2012)


Le Professeur Mazin Qumsiyeh enseigne et travaille à des recherches aux universités de Bethléhem et Beir Zeit, en Palestine occupée. Il préside le conseil d’administration du Centre palestinien pour le rapprochement entre les peuples, et coordonne le Comité populaire contre le mur et les colonies à Beit Sahour. Il est l’auteur de « Partager la Terre de Canaan : les droits humains et le combat israélo-palestinien » et de « Résistance populaire en Palestine : une histoire d’espoir et d’autonomisation ».

Site de Mazin Qumsiyeh : http://www.qumsiyeh.org/home/

Traduit de l’anglais pour Info-Palestine.net par JPP (28.05.2012) :
http://www.info-palestine.net/article.php3?id_article=12213

Texte original en anglais (25.05.2012) :
http://www.silviacattori.net/article3276.html

Toutes les versions de cet article :
- "What happens to a dream deferred?"