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Un article de Ramzy Baroud
La Nakba palestinienne : la force de la mémoire

Beaucoup de Palestiniens se souviennent de la Nakba - la Catastrophe - et s’y réfèrent chaque année le 15 mai. L’événement marque l’expulsion de près d’un million de Palestiniens pendant que leurs villages étaient détruits. La destruction de la Palestine en 1947-48 inaugure la naissance d’Israël.

18 mai 2012


Réfugiés palestiniens de l’exode pendant la Nakba (imemc.org)

Les anciennes générations transmettent le dur et oppressant souvenir de leur expérience collective aux jeunes Palestiniens, dont beaucoup vivent aujourd’hui leur propre Nakba .

Pour couvrir la Nakba, les médias arabes et autres sympathisants jouent une musique triste et montrent des clichés en noir et blanc de réfugiés effrayés dans l’exode. Ils soulignent à juste titre le concept de sumud [1], la loyauté indéfectible, quand ils montrent des Palestiniens de tous âges attachés aux clés rouillées de leurs maisons et insistant sur leur droit au retour. D’autres médias moins empathiques commentent la Nakba comme une fausse note gênante dans l’épopée de la naissance prétendument miraculeuse d’une nation avec sa progression vers une oasis idyllique de démocratie. Ce que ces représentations réductionnistes échouent souvent à montrer, c’est que la Nakba dont ils évoquent le début, ne s’est jamais réellement achevée.

Ceux qui ont subi la douleur, le préjudice et la perte de la Nakba doivent encore obtenir la justice qui leur a été promise par la communauté internationale. Aux termes de la Résolution 194 de l’ONU selon laquelle « ... il y a lieu de permettre aux réfugiés qui le désirent, de rentrer dans leurs foyers le plus tôt possible ... » (article 11). Ceux qui ont commis cette injustice travaillent encore à atteindre leurs objectifs ultimes en Palestine Après tout, ce n’est pas par hasard qu’Israël n’a pas défini ses frontières.

David Ben Gourion, le premier à devenir Premier Ministre d’Israël a un jour prophétisé que « les anciens (réfugiés) vont mourir et les jeunes vont oublier ». Il parlait avec toute la dureté du conquérant. Ben Gourion a exécuté ses plans de guerre jusqu’à leur dernière extrémité. Chaque région de Palestine destinée à être prise a été conquise, ses habitants expulsés ou massacrés dans leurs maisons et leurs villages. Ben Gourion a « nettoyé » le pays mais il a échoué à nettoyer le passé d’Israël. La mémoire persiste.

Ben Gourion a fait allusion au village de ma propre famille - Beit Daras - qui a connu trois batailles et un massacre. Dans un passage de son Journal, le 12 mai 1948, il écrit : « Beit Daras a été pilonné au mortier. Cinquante arabes (tués). Les (villages de) Bashit et Sawafi ont été occupés. Il y a un exode de masse des zones proches (voisins à Majdal). Nous avons eu 5 morts et 15 blessés ». (Journal de Guerre, 1947-1949).

Plus de cinquante personnes ont été tuées à Beit Daras ce jour-là. Une vieille femme de Gaza, Oum Mohammed, dont je parle dans mon dernier livre Mon Père fut un combattant pour la Liberté, fait allusion à un événement qui paraît être le même.

« La ville était bombardée et encerclée de tous côtés. Il n’y avait aucune issue. Les hommes armés (les combattants de Beit Daras) ont dit qu’ils allaient contrôler la route vers Isdoud [Ashdod] pour voir si elle était ouverte. Ils se sont avancés et ont tiré quelques coups de feu pour voir si on tirait en retour. Personne ne tira. Mais ils (les forces sionistes) se cachaient et attendaient en embuscade. Les hommes armés sont revenus et ont dit aux gens d’évacuer femmes et enfants. Les gens sont sortis (y compris) ceux qui étaient réunis dans ma grande maison, la maison familiale. Il y avait surtout des femmes des enfants dans cette maison. Les (soldats) juifs ont laissé sortir les gens puis ils les ont fauchés avec des bombes et des mitrailleuses. Il est tombé davantage de gens que ceux qui étaient capables de courir. Ma sœur et moi ... nous avons couru à travers champs, nous sommes tombées et nous nous sommes relevées. Ma sœur et moi nous avons fui ensemble en nous tenant par la main. Les gens qui ont pris la grand-route ont été tués ou blessés. Le feu tombait sur les gens comme du sable. Les bombes d’un côté et les mitrailleuses de l’autre ».

Ben Gourion ne mettrait pas nécessairement en doute le témoignage d’Oum. Il a déclaré candidement : « N’ignorons pas la vérité sur nous-mêmes ... politiquement nous sommes les agresseurs et ils se défendent ... Le pays est à eux, parce qu’ils l’habitent, alors que nous voulons venir ici et nous installer, et de leur point de vue nous voulons prendre de leur pays » (cité par Chomsky dans ’Le triangle fatidique’).

C’est précisément pour cette raison que ni les anciens ni les jeunes n’ont oublié. Chaque jour est une autre manifestation de cette même Nakba prolongée qui dure depuis 64 ans maintenant. Les difficultés des jeunes d’aujourd’hui sont inextricablement liées au déracinement horrible et violent survenu il y a des décennies.

La Nakba est aussi restée un projet continu au fil des générations de sionistes israéliens. À la mort de Ben Gourion en 1973, l’actuel Premier Ministre Benjamin Netanyahou avait 24 ans. Il faisait alors sa dernière année de service dans l’armée israélienne et aujourd’hui il dirige Israël avec une coalition qui inclut presque trois quarts du Parlement israélien. Comme la plupart des dirigeants israéliens, il continue de contribuer à tout le discours qui a permis de conquérir la Palestine. Il parle de paix, pendant que ses soldats et ses colons en armes s’emparent de maisons et de fermes palestiniennes. Il fait aux Palestiniens des offres réitérées de pourparlers « inconditionnels », tout en répétant son rejet violent de toute aspiration palestinienne. Son lobby à Washington est plus fort que jamais. Il règne en maître, en continuant à réaliser la « vision » des premiers sionistes.

D’anciennes clés et d’anciens actes relatifs aux terres volées témoignent de l’expérience intergénérationnelle qu’est la Nakba. Aujourd’hui les Palestiniens sont toujours parqués derrières des postes de contrôle militaires. On leur dénie le droit à des soins médicaux adéquats, et leurs antiques oliviers sont implacablement arrachés par les bulldozers. Toutefois, ce qu’Israël n’a pas été capable de contrôler, c’est la détermination des Palestiniens. La prison, le poste de contrôle et le fusil demeurent dans notre mémoire collective d’une manière qui ne peut être capturée contrôlée ou abattue.

En fait, la Nakba n’est pas une date spécifique ou une évaluation temporelle, mais bien la totalité de ces 64 années qui se poursuivent. L’événement ne doit pas être relégué dans les placards de l’histoire, pas tant que les réfugiés sont toujours des réfugiés et que les colons continuent de voler la terre palestinienne. Aussi longtemps que Netanyahou parle le langage de Ben Gourion, d’autres épisodes « catastrophiques » suivront. Et aussi longtemps que les Palestiniens tiennent à leurs clés et à leurs actes, les anciens peuvent mourir mais les jeunes n’oublieront jamais.

Ramzy Baroud
The Palestine Chronicle, 15 mai 2012.


Ramzy Baroud (http://www.ramzybaroud.net) est un journaliste international et le directeur du site PalestineChronicle.com. Son dernier livre, « Mon Père était un combattant de la liberté : l’histoire non dite de Gaza » (Pluto Press, London) peut être acheté sur Amazon.com.

Traduit de l’anglais pour Info-Palestine.net par Marie Meert (18.05.2012) :
http://www.info-palestine.net/article.php3?id_article=12174

Texte original en anglais (15.05.2012) :
http://palestinechronicle.com/view_article_details.php?id=19298



[1Sumud désigne la qualité et l’expérience principale du Palestinien moderne, judicieusement rendu par la double signification de son équivalent anglais : détermination. Voir : « Sumud : L’âme du peuple palestinien ».