écrits politiques

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Une analyse de Pierre Khalaf
Les options du régime syrien : Constitution pluraliste et chasse aux extrémistes

Le rapport politisé de la Ligue arabe sur la mission des observateurs était destiné dès le départ à internationaliser la crise syrienne en déférant le dossier au Conseil de sécurité. Le gouvernement syrien accuse les pétromonarchies du Golfe de vouloir torpiller les réformes promises par le président Bachar al-Assad en vue renverser le régime, la dernière réforme en date étant le référendum sur la nouvelle Constitution, jugé « ridicule » par Washington et rejeté par l’opposition.

20 février 2012

Pourtant, cette Constitution inaugure une ère nouvelle et inédite dans la vie politique de la Syrie. Elle introduit le pluralisme en abolissant l’article 8 qui instaurait un monopole du Baas sur le pouvoir, et supprime la présidence à vie, en limitant à deux le nombre de mandats présidentiels. Elle stipule, également, que le président est élu au suffrage universel direct, fait rare dans le monde arabe.

La crise syrienne est devenue un enjeu pour l’équilibre des forces au Moyen-Orient. Les États-Unis, l’Europe et les monarchies du Golfe d’un côté, la Russie, la Chine, l’Iran et l’Irak, de l’autre, sont engagés dans un bras de fer duquel dépendra l’avenir des relations internationales : soit l’Occident et ses alliés dominent unilatéralement le monde, soit le multilatéralisme est instauré dans la gestion des affaires de la planète.

Le véto opposé par la Russie et la Chine constitue l’apogée de la confrontation. Ces deux pays ont consolidé leurs positions et réaffirmé leurs options en exprimant leur soutien au pouvoir syrien. Pékin a ainsi dépêché à Damas, à la fin de la semaine dernière, son vice-ministre des Affaires étrangères qui a rencontré le président Assad pour lui affirmer son appui.

Mais l’Occident ne désarme pas. La France s’est lancée dans la promotion du groupe des « Amis de la Syrie », qui doit tenir sa réunion le 24 février à Tunis.

Mais là aussi, la Russie a fait comprendre que cette initiative sera vouée à l’échec si son but est de réunir uniquement « les amis de l’opposition syrienne et non pas ceux de la Syrie. » Moscou coupe ainsi court aux tentatives visant à mettre sur pied une coalition semblable à celle rassemblée lors de la crise irakienne pour renverser Saddam Hussein et occuper le pays.

Autre échec, la « force d’interposition » conjointe arabo-onusienne, proposée par la Ligue arabe sous l’impulsion des émirats pétroliers.

Il ne reste plus aux États-Unis à l’Europe, à la Turquie et aux pétromonarchies du Golfe que la solution unilatérale qui consiste à augmenter les aides financières et militaires aux insurgés armés. Mais ce jeu est extrêmement dangereux car cette opposition est désormais « infiltrée par Al-Qaïda », de l’aveu même du patron du renseignement américain James Clapper (Voir ci-dessous). Ce responsable américain a confirmé les propos du ministre adjoint irakien de l’Intérieur, Adnane al-Assadi, qui a affirmé le 8 février que des jihadistes étaient partis combattre en Syrie et que des armes à destination de l’opposition syrienne étaient acheminées à partir de l’Irak.

Sur le terrain, le pouvoir syrien semble déterminé à écraser les groupes rebelles qui sévissent dans plusieurs régions du pays. Un général syrien cité par le quotidien al-Watan a affirmé à cet égard : « Nous visons tout homme armé où qu’il se trouve, on ne coopère pas avec des terroristes. Les autorités ont réussi à tuer nombre d’entre eux, dont certains de nationalités arabes et étrangères et a en arrêter d’autres, à Homs. »

Les opérations de l’armée sont extrêmement complexes, vu la présence de civils que les hommes armés utilisent comme boucliers humains, contraignant les troupes régulières à faire preuve de prudence pour éviter des victimes civiles innocentes. Les militaires progressent lentement mais sûrement à Homs, où les insurgés, complètement encerclés, chercheraient à obtenir un cessez-le-feu. Après la province de Deraa, la banlieue nord-est de Damas (Douma, Harasta, Saqba), la ville de Zabadani (nord de Damas) et Hama, l’armée poursuit donc son offensive contre les quartiers tenus par les rebelles à Homs.

Pendant ce temps, la guerre médiatique bat son plein et la désinformation a atteint des sommets inégalés. Mais ce tapage ne parvient pas à démentir le fait que l’armée et le régime dans son ensemble font preuve d’une forte cohésion et d’une solide capacité de résistance et semblent très loin de s’écrouler. En revanche, l’opposition reste très divisée et incapable de proposer une alternative au régime, ni un programme politique cohérent, comme l’a souligné M. Clapper.

Le régime bénéficierait encore du soutien de 55% des Syriens, selon les statistiques réalisées en décembre par l’institut « Doha Debates » pour le compte des Britanniques.

Reuters (Agence de presse britannique-17 février 2012)

Les États-Unis sont préoccupés par la présence de membres d’Al-Qaïda parmi les opposants syriens, a déclaré jeudi soir le patron du renseignement américain James Clapper devant les sénateurs de la commission de la Défense. Selon lui, récemment, des extrémistes ont réussi a « infiltrer les groupes de l’opposition », qui « dans de nombreux cas ne sont pas au courant de leur présence ».

Le chef du renseignement américain a également estimé que les récents attentats en Syrie avaient vraisemblablement été commis par la branche irakienne d’Al-Qaïda. « Nous pensons donc que la branche irakienne d’Al-Qaïda en Irak commence à s’étendre en Syrie », a-t-il ajouté.

L’opposition syrienne ne forme pas un mouvement national uni, si bien qu’elle ne constitue pas à présent une véritable menace pour le régime de Bachar al-Assad, a ajouté James Clapper. « L’opposition est fragmentée. Il n’y a pas de mouvement national. Il n’existe pas dans ce pays de forces d’opposition unie et organisée. Tout ce qu’on y trouve est très localisé et basé sur des principes tribaux », a-t-il déclaré.

Selon le responsable américain, aucun groupe d’opposition, ni le Conseil national syrien, ni l’Armée syrienne libre, n’est une organisation unie. « Il y a une véritable lutte interne pour prendre le leadership » a souligné M. Clapper, pour qui la situation en Syrie est radicalement différente de celle en Lybie avant le changement de régime.

New Orient News (Liban)
Rédacteur en chef : Pierre Khalaf (*)
Tendances de l’Orient No 71, 20 février 2012.


(*) Chercheur au Centre d’Etudes Stratégiques Arabes et Internationales de Beyrouth.