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Epuration ethnique à doses "acceptables"
Rafah la damnée parmi les damnés

Les forces d’occupation qu’Israël dépêche en Palestine, contrairement à ce que la presse internationale tend à le dire, ne se conduisent pas humainement. Le système d’épuration ethnique, d’apartheid et d’asphyxie collective mis en place par les gouvernements successifs d’Israël, est infiniment plus féroce que tout ce qui est généralement présenté.

14 avril 2003 | - : Gaza Israël Palestine


( rafahtoday.org)

Il faut le voir pour y croire. Les militaires israéliens ont eu la main lourde. Ils ont tout confisqué, tout déshumanisé.

Il n’y a plus rien qui vous parle encore d’une vie dans ce no man’s land que seule l’armée occupante peut encore fouler et qui sépare brutalement la petite ville de Rafah de l’Egypte. Reste, par delà ce vaste corridor inaccessible par la présence des forces occupantes, le minaret d’une ancienne mosquée, qui est là tel un mirage, comme quelque chose de sacré qui meuble d’une élégance désuète qui frôle l’absurde, les airs.

On se sent tiraillés entre effroi et infinie tendresse. Comment ont-ils pu effacer tout ce qui vivait là ? En tirant leurs obus en continu, en réduisant les maisons en tas de gravats, en blessant et tuant femmes et enfants jusqu’à ce que, atteints au moral, traumatisés, les survivants se sont enfui.

L’effroi vous saisit dans cet univers d’apocalypse. Et tout à la fois la tendresse, que les rares rescapés de cette poche -appelée Jibna- vous inspirent, et d’où l’on regarde vers le minaret, vers l’Egypte, comme vers quelque chose qui ne fait pas le poids, mais qui n’en demeure pas moins extraordinairement vibrant dans l’imaginaire de celui qui l’incarne et n’a rien oublié de son passé.

Entre l’Egypte rêvée -dont on peut mesurer la distance par la grâce de la seule chose qui est restée sur pieds et fait œuvre de repère et de sacralité -et cette rangée de bicoques en totale perdition, qui ont le malheur désormais de se trouver en première ligne, il y a ce sinistre corridor, décrété « zone militaire fermée » par celui qui détient la force et l’impunité : Israël.

Les gens font peine à voir au devant de leurs masures qui ne vont pas tarder à s’écrouler. Le vieil Abou Ahmad, incarne naturellement le rôle de chef de tribu. Il vous parle gentiment d’une époque, où l’Egypte s’entrelaçait gentiment avec la ville de Rafah. Une époque bénie où Rafah était partagée en son centre : une moitié attachée à la Palestine, une moitié attachée à l’Egypte.

Sur ce, Israël est arrivé avec ses bombardiers ; il a tout dévasté, tout rasé. Pour s’annexer le territoire de ces délicieuses sociétés et les séparer par de sinistres corridors où courent présentement ses horribles et inquiétants engins militaires.

Il y avait ici des pâtés de maisonnettes, des Palestiniens et des Égyptiens qui flânaient et s’aimaient ; et des joyeuses palmeraies, on se l’imagine. Et à fur et à mesure du récit, on croie voir émerger tout ce passé englouti.

C’est en semant la terreur, en les mitraillant, jours après jour, jusqu’à ce que mort s’ensuive, qu’Israël les a fait déguerpir par vagues. Cela frappe. Il n’y a plus que quelques femmes, quelques vieillards, et des ribambelles d’enfants malingres pour s’agripper à leurs quatre briques. Les hommes en âge de travailler, sont passés à trépas ou agonisent en prison en Israël.

Eux ils mourront ici. « This is our life » dit Abou, le regard perdu dans l’immensité du vide.

Il y a ce corridor que parcourent les chars...C’est à pleurer. Gare à celui qui ose s’y aventurer. Tout a été emporté. Alors, on s’attache fermement à cette vision du minaret qui humanise quelque peu ce sinistre décor.

Abou, qui a perdu toutes ses terres et les trois quart de sa famille dans cette vilaine histoire, ce n’est pas rien, vous parle avec émotion d’avant 1948, avant la « nakba », la catastrophe.

Il dit que les soldats ont recommencé à massacrer femmes et enfants de manière de plus en plus intensive dès 2000. Et les hommes ? Oh ! Les hommes ont été enlevés ou assassinés depuis longtemps. Si bien que ce chaudron a pris dans leur survie une très vilaine tournure. C’est même devenu, l’endroit le plus dangereux de la Palestine.

A tout moment, un de ces engins mammouth horrifiants, drapeau israélien en berne, peut débouler, jeter toute cette charmante peuplade dans l’épouvante.

Cela n’a pas tardé. Nous avons vu un char. Puis un deuxième. Puis un troisième. C’était très angoissant. Nous étions venus là, un peu conscients des dangers. Nous savions que Rachel Corrie, délibérément écrasée par un bulldozer israélien -et d’innombrables vies palestiniennes- avait été sauvagement fauchées là, à cet endroit même. Mais à cet instant où nos jambes sont devenues lourdes, tout était bien plus effrayant que tout ce que l’on pouvait s’imaginer.

Abou, avait demandé aux rares internationaux encore présents à Rafah, de venir apporter, par leur simple présence, protection aux jeunes garçons qui devaient réparer le poteau d’électricité renversé délibérément la veille par le char qui est entré jusqu’ici. israélien.

J’ai demandé au plus « expérimenté » des internationaux, Tobias, s’il pensait que les soldats étaient capables de tirer en notre direction. Il m’a répondu que oui. J’ai compris que couché ou debout, vous étiez mort. Mais que s’enfuir aurait fait de vous un suspect. Du reste Tobias n’avait pas le cœur à être là aujourd’hui. Une semaine plus tôt à Jenin, il avait vu son ami Brian Avery, s’écrouler à ses côtés, la mâchoire fracassée : il avait toujours devant ses yeux la vision du soldat israélien qui avait visé sa tête.

Déjà nous n’étions pas dans un état normal. La veille Tom Hurndall , un jeune londonien avait été gravement blessé à la tête par le soldat qui avait tiré délibérément sur lui avec l’intention de le tuer, alors qu’il tentait de mettre à l’abri des enfants qui avaient échappé à la garde de leurs parents. Tom gisait maintenant sur un lit d’hôpital en état de mort cérébrale. Brrrr.

Francesco, le jeune italien qui avait vu le soldat le viser en pleine tête, était sous le choc. Il tentait de se délivrer de ce qui lui pesait lourdement sur le cœur ; il racontait tout ce qu’il avait vu d’absolument inimaginable, en l’espace d’une semaine.

Soudain, Tobias, si maîtrisé quelques minutes plus tôt, a levé les bras. Alors j’ai eu peur. Puis, tout s’est brouillé dans ma tête. J’ai pris le plus petit des enfants dans mes bras, appelé les autres à me suivre. Il y avait là en bout de course, oh miracle, tapie derrière un pan de mur, la carcasse d’un taxi. J’ai poussé les enfants sur la banquette ; et alors que le taxi roulait je me suis mise à rêver que si le monde voyait ces enfants de détresse là qui respiraient à mes côtés, si le monde voyait ces yeux hagards là, cette tendresse là, il se couperait en huit pour leur rendre leur enfance à ces damnés.

Je me suis rendue dans le premier Internet shop, pressée de dire au monde ce qu’Israël commettait de crimes ici. Je me devais de le raconter ; tout en pensant avec amertume que cette douleur d’hommes et de femmes écrasés, qui était devenue également mienne désormais, nul n’était prêt a l’entendre.

Jibna est un petit « camp de réfugiés », qui agonise en marge de Rafah. Un camp de réfugiés comme il y en a beaucoup dans ces lambeaux de Palestine. Un camp d’une indigence à vous transpercer l’âme. Quelque chose de difficile à imaginer ! Quelque chose qui n’était pas destiné à durer. Quelque chose d’immonde, qu’aucun pays civilisé ne devrait tolérer. Les « réfugiés » ce sont ces Palestiniens qu’Israël a brutalisés et déportés hors de leurs terres, par vagues ininterrompues, depuis 1948. Certes, les tentes ont fini par être remplacées par des bicoques en dur. Mais leurs conditions de vie, déjà désastreuses, n’ont fait qu’empirer.

Rarissimes sont les hommes qui ont un gagne pain. « They want us to live like animals » commente l’homme maigre édenté et doux, depuis le seuil d’une échoppe aux étals vides.

Israël ne leur a rien laissé. Ils croupissent là comme en enfer. Il y a des terres fertiles, à une encablure d’ici ? Mais ce sont les « colons juifs » qui les occupent et exploitent. Et la mer qui longe la côte de Sheekh Ejlin jusqu’à la plage de Der Elballa ? Pareil ; seul les « colons juifs » y ont accès.

C’est difficile à croire.

Rafah comment la raconter ; comment dire la peine profonde que j’ai ressentie dès que j’y ai mis les pieds ? Sinon que je l’ai aimée de toutes mes forces.

Oui j’ai aimé Rafah, avec sa petite banque délabrée et ses ruelles prises dans une sorte d’opacité où tout parait se disloquer étrangement, respirer l’instabilité par tous les bouts.

Un lieu toutefois, où il ne fait pas bon vivre, à cause des « colons juifs » qui vous excluent ; et de leur armée coupable des pires exactions.

Quand, l’un ou l’autre d’entre eux, n’en peut plus, et va se fracasser à la tête d’un char, Israël crie que sa sécurité est menacée par « des terroristes ». Il prendra alors prétexte pour les massacrer encore plus massivement.

Rafah, comment s’en détacher ? Elle vous fend l’âme, avec ses enfants qui ne sont pas des enfants, ses maisons qui ne sont pas des maisons, ses rues qui ne sont pas des rues.

Je suis revenue sur mes pas. Plus j’avançais en direction de Yibna plus l’air se raréfiait à l’idée que derrière ces maisons aux allures de fantômes, il y avait des soldats prêts à tirer.

Les femmes, pauvrement habillées, m’accueillaient si généreusement : « La paix soit avec vous » et m’invitaient à entrer dans leurs masures. Eux, ils vivaient là, comme si tout cela était normal avec leurs enfants dépenaillés qui vous ouvraient leur cœur. J’avais peur. Peur de franchir le seuil de ces cases à demi éventrées par les obus. Une peur qui devenait d’autant plus paralysante que les flopées d’enfants, virevoltant autour de vous comme autour d’une formidable attraction. Ils vous tiraient par la manche, l’air de s’étonner que vous reveniez de ce côté malfamé là ? Ils répétaient d’un air survolté : « Tom, Rachel... Israelis » tout en accompagnant leur paroles par des gestes de la main éloquents, pour vous signifier qu’Israël leur avait tordu de cou. Voilà ce qui vous attendait, vous aussi.

Ce sont des états où l’on ne se sent pas à la hauteur, où la peur au ventre l’on se sent comme dans l’irréalité. Et où, pris à l’intérieur d’une cascade de sentiments contraires, l’on ne se sent plus. Alors, quand le mastodonte qui vous a fait sauter le cœur dans la gorge tout à l’heure, réapparaît, cela ne vous fait plus ni chaud ni froid.

Puis la peur revient au galop.

On passe, comme cela, d’un état émotionnel à l’autre ; c’est épuisant. Et on comprend que ce sont ces sentiments contraires, entre grande précarité et infinie tendresse, qui hantent les jours et les nuits de ces damnés, depuis le berceau.

Les enfants vous disent que « les Israéliens sont des trouillards ; qu’ils n’osent pas s’aventurer dans les rues de Gaza Strip ».

On ne les voit jamais, planqués dans leurs blindés, mais ils pèsent lourdement sur votre imaginaire. De les savoir là dedans, invisibles et surarmés, de les savoir au sommet des horribles miradors, d’où, sans raison autre que de terroriser, ils se mettent à dégainer, à aboyer par mégaphone, à vous ordonner de ne plus avancer, de reculer, de partir, est quelque chose de terriblement déstructurant. Si le vieux taxi bus a le malheur de caler ou de tomber en panne à cet instant où les soldats invisibles mais dont l’on voit le canon, somment son chauffeur de déguerpir, vous êtes déjà à moitié mort.

Rafah. Oh ! Rafah. Même si cela fut infiniment douloureux de te voir battue, à genoux, je ne regrette pas de t’avoir vue. Je comprends mieux aujourd’hui Rachel, Tom...qui se sont à ce point attachés à Rafah, qu’ils y ont laissé leur vie.

Il y avait de quoi être très inquiets pour ces êtres, qu’Israël, qui a des choses gravissimes à cacher, cherche à éliminer à « petites » doses. J’avais la liberté de m’en aller, tandis qu’eux, ils n’avaient pas d’autre choix que de se résigner à mourir là, dans ce cloaque pestilentiel et pas d’autre choix que de défier, en ne partant pas, ces voleurs en uniforme venus d’une autre planète.

J’ai laissé Jibna, Rafah, Gaza derrière moi tout en sentant confusément que cet ensemble de vies intenses et fragiles, faites de joie et de peines profondes, ce je ne sais quoi qui leur rend leur humanité, dont je m’étais à mon insu imprégnée, je ne saurai jamais le traduire en mots.

Je reste attachée de toutes mes forces à ce dépotoir rempli d’enfants qui ne sont plus des enfants. C’est parce que je les ai tant aimés que je souffre tant de les savoirs si maltraités et que je vais continuer de souffrir.

Silvia Cattori

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- Rafah the cursed