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Pierre-André Taguieff
Un « prêcheur de haine » magistral ?

Accuser les autres de ses propres péchés est une vieille tactique.
C’est ce que fait le chercheur au CNRS, M. Pierre André Taguieff dans l’ouvrage : « Prêcheurs de haine : Traversée de la judéophobie planétaire » (*)

Si l’on suit le raisonnement de M. Taguieff, tout un chacun peut, aujourd’hui, demain, se voir abusivement soupçonné de « haïr les juifs », se voir accusé de « judéophobie » pour avoir porté un regard critique sur Israël ! D’autres vont le répéter. Et le tour est joué. Une fois ce mot lâché, « antisémitisme », plus moyen de se laver de la souillure.

S’appuyant sur des citations tronquées, accompagnées de commentaires pitoyables, Taguieff n’a pas de mots assez méchants pour transformer les personnes épinglées, en épouvantails repoussants. [1]

Dans les mille pages de son essai, pages toutes remplies de notes méprisantes et mensongères, Taguieff s’en prend tout particulièrement à des personnalités publiques qui se sont fermement opposées, ces dernières années, aux guerres contre les Arabes, contre l’Islam. Personnalités, donc, qui ont élevé la voix, pour condamner les violations, par Israël et les Etats-Unis, de la loi internationale et humanitaire qui protége les civils dans les zones occupées. Personnalités tout ce qu’il y a d’humainement et moralement respectables mais considérées par Taguieff - qui lui défend effrontément les violeurs du droit – comme faisant partie de ce « noyau dur de judéophobes » qui véhiculerait « une pensée unique » teintée « d’israélo phobie, d’américano phobie, d’islamo gauchisme ».

Taguieff cherche à répandre l’idée que les « ennemis des juifs » reviennent en force. Qu’ils sont partout. A droite comme à gauche, tout comme dans les mouvements anti-guerre. Qu’ils sont passés de « l’antisémitisme à l’antisionisme ». Qu’il y a parmi les « antisionistes légitimes » des « antisionistes absolus, qui sont aussi redoutables que les vieux antisémites ». Et ceux là il faut les bannir.

Or, tout ce charabia ne tient pas la route. Même si Taguieff a troqué le terme « d’antisémitisme » contre celui de « judéo phobie », même si les médias lui donnent toujours un vaste écho et si les politiciens peu courageux se couchent par pure couardise, il y a peu de chance que sa démonstration, soit prise au sérieux par le grand public. Les gens ne sont plus aussi dupes !

Si l’exploitation de l’« antisémitisme » a assez bien fonctionné jusqu’ici, l’accusation ne fait plus toujours recette aujourd’hui. D’autant qu’il y a eu, en 2004, toute une série de révélations qui ont permis à la police d’établir que des actes tout de suite attribués à « l’antisémitisme galopant » étaient, en vérité, des actes fabriqués de toutes pièces par ceux-là mêmes qui hurlaient à la « persécution des juifs », fomentés par des pompiers pyromanes de confession juive, étroitement liés à des organisations juives. [2].

Pourquoi ces pompiers pyromanes se livrent-ils à ce genre de provocations ?

Il faut savoir qu’Israël a toujours compté sur l’arrivée de nouvelles vagues d’immigrants « juifs » pour préserver un équilibre démographique face aux Palestiniens. Et comme les Européens sont de moins en moins tentés d’aller s’établir en Israël, il faut leur donner, de-ci de-là, un coup de pouce en leur faisant très peur pour les pousser à émigrer en Israël. Cela permet du même coup de justifier l’injustifiable. Accréditer l’idée, fausse, que les « juifs » qui vont s’installer demain sur des terres volées aux Palestiniens sont la conséquence directe des « persécutions » dont ils seraient toujours victimes. [3] Ce qui est faux : les personnes de confession juive ne sont nullement discriminées dans nos sociétés. Ce sont les Arabes qui le sont ; il est devenu urgent de s’en préoccuper. Les statistiques démontrent que, durant ces années, il y a eu plus de cimetières chrétiens et musulmans profanés que de cimetières juifs.

Aujourd’hui, tout le monde devrait se rendre compte que quand ces organisations communautaires - le CRIF en France, CICAD en Suisse, etc, - ameutent la classe politique et les médias sur la menace de « l’antisémitisme », c’est qu’Israël est en train de perpétrer en Palestine des massacres sur une grande échelle ; il s’agit pour ces officines pro israéliennes de faire dévier le débat, d’innocenter l’Etat juif Israël, en le présentant comme victime, en présentant les gens de confession juive dans le monde, comme menacées, au moment où c’est la vie des Arabes et des musulmans qui est menacée.

Toutes ces campagnes qui agitent le spectre de « l’antisémitisme » sont idéologiques. Elles servent des objectifs politiques précis. Et elles vont toujours en s’amplifiant quand l’image d’Israël est en jeu et que les protestations pour appeler à ce qu’il soit condamné se lèvent. Il s’agit de faire diversion.

Ainsi, pendant qu’Israël massacre impunément les Arabes sans être trop dérangé, les inconditionnels d’Israël dans le monde font tout un tintamarre, autour de faux actes « antisémites » et du danger de l’Islam.

Voilà pourquoi, durant les périodes où Israël a mené des opérations qui ont fait scandale, le journaliste-philosophe Alain Finkielkraut, ou le président du Conseil Représentatif des Instituions Juives de France (CRIF), M. Roger Cukierman, sont montés au créneau pour marteler que « les juifs » étaient en danger en France et pointer du doigt « les banlieues ». Ce qui revient à introduire l’idée (qu’ils veulent faire passer) que « les Arabes sont la première menace », que « l’Islam est l’ennemi du monde judéo-chrétien », donc qu’Israël a toutes raison de les massacrer. Ne pleurons pas pour eux.

Tout cela est parfaitement cynique. Mais pour ceux qui calquent leur manière de voir sur celle d’Israël, et qui gobent les bobards des propagandistes pro israéliens, c’est la « faute aux Arabes et aux antisémites ».

Résultat : à force de diaboliser les « banlieues », subrepticement, la petite écolière couverte d’un foulard deviendra - aux yeux des Français qui se sont insensiblement pénétrés de ce « discours de haine » pernicieux - aussi dangereuse que le Palestinien en rébellion contre l’occupant israélien. Qui versera une larme quand les avions iront bombarder ces enfants « fanatiques », en Palestine et en Irak ?

Combien de temps les gens en général, vont-t-ils encore supporter que des provocateurs et des manipulateurs communautaires - soutenus dans leur désinformation par des pro israéliens aveugles comme Taguieff - qui semblent se sentir plus Israéliens que Français ou Suisses ou Italiens, et continuent de semer la discorde et d’inciter les « gentils » à mener des guerres contre les Arabes et les musulmans ?

Le problème est que les pro israéliens ont carte blanche pour distiller la haine contre tous ceux qui ne s’associent pas à leur idéologie belliciste. Résultat : Israël, quoi qu’il fasse, peut toujours compter sur ces faiseurs d’opinion qui, comme Alexandre Adler, reprennent sa propagande. Une propagande de haine et qui consiste à faire des amalgames entre un « terroriste » et un « résistant », entre l’islam et le réseau Al-Qaida, et à associer tout musulman qui fait sa prière à la mosquée, toute femme qui porte le foulard, à des « extrémistes », à des « fanatiques », à des « terroristes ».

Taguieff n’est pas le plus inquiétant d’entre ces inconditionnels d’Israël qui désinforment les citoyens quotidiennement. Il n’est que le dernier maillon d’une chaîne de « maîtres du discours » qui occupent tout le champ médiatique, pèsent sur les décisions politiques, participent de ce processus de déshumanisation de l’Arabe, de l’Islam, qui conforte les intérêts d’Israël. [4] Processus qui va toujours de pair avec le lynchage de ceux qui osent contrecarrer leurs mensonges et veulent appeler à plus d’humanité.

Quand Taguieff accuse des personnes qu’il ne connaît pas, de « judéophobie », de « révisionnisme », de « négationnisme », il se révèle être lui-même un « prêcheur de haine » magistral. Haine qu’il exprime à l’égard de ceux qui défendent des valeurs de justice et qu’il piétine allégrement ; haine de ces « féministes et alter mondialistes » qui défendent le droit des femmes musulmanes à porter le foulard et qui donnent la parole à Tariq Ramadan ; haine de ceux qui ne partagent pas sa haine de l’Arabe et de l’Islam. [5]

Combien de personnalités respectables n’ont-elles pas déjà été salies, par le passé, par ce genre de simplifications ? Marguerite Yourcenar - pour ne citer que l’une des plus célèbres d’entre elles - a énormément souffert d’avoir été abusivement couverte par la calomnie « d’antisémitisme ».

En réalité, les « prêcheurs de haine » ne sont pas là où Taguieff, à l’instar d’André Glucksman [6] ,veut bien nous le faire croire. Son propre « discours de haine » vise à faire taire les défenseurs du droit international, ceux critiquent Israël et ses alliés. Il vise in fine, à inciter les pouvoirs à durcir les lois qui permettraient de les bâillonner.

La diabolisation des Arabes et de la religion musulmane, par les va-t-en guerre et les idéologues du choc des civilisations, sert les intérêts d’Israël.
Ce ne sont pas les "juifs", comme ils veulent le faire croire, mais les Arabes et les musulmans, les principales victimes de racisme en France ou ailleurs. C’est d’eux que Taguieff devrait se préoccuper en priorité. Or, pour Taguieff et ses amis, si la déshumanisation des Arabes est acceptable, la critique de la politique raciste de l’Etat d’Israël ne l’est pas.

Vous l’avez compris, ce qui scandalise Taguieff ce ne sont pas les victimes innocentes des guerres criminelles de Sharon et Bush, ni les actions douteuses de certaines organisations juives qui cherchent à diviser les citoyens ; ce qui le scandalise ce sont uniquement les forces politiques qui refusent l’inacceptable : l’occupation militaire israélienne en Palestine, l’occupation en Irak, et toutes les souffrances qu’elles génèrent.

Apporter son soutien à l’Etat juif d’Israël, qui nie le droit d’exister aux Palestiniens, ce n’est pas une position défendable. Qu’importe ! Il s’agit pour Taguieff et ses amis d’aller au secours d’Israël chaque fois que celui-ci est soumis à de fortes critiques, et de sauver son statut de victime éternelle quand son image de « pays civilisé et démocratique » s’effrite.

On ne peut pas tromper le monde indéfiniment. Donner à l’antisémitisme - ou à la « judéophobie » - une ampleur qu’il n’a pas, fait l’affaire d’Israël, fait l’affaire de l’Etat colonial d’apartheid illégitime, mais non pas l’affaire de la vérité et de la justice.

Il est impératif de refuser cette grille de lecture tendancieuse et régressive. Il est impératif également de lutter contre ces campagnes mensongères, qui visent à montrer le monde arabo-musulman comme l’ennemi de l’Occident.

Taguieff se vante d’« avoir fait un livre sérieux, à visées nobles et culturellement savantes » ! Toujours est-il que, lors de son passage sur les ondes de France culture il est apparu suffisant, médiocre, présomptueux, imbus de lui-même et parfaitement cynique. Voici quelques extraits de ses réponses aux questions posées par deux journalistes manifestement - une fois n’est pas coutume, sceptiques. [7]

- Vous avez fait un « massacre de personnalités (…), il n’y a plus grand monde qui trouve grâce à vos yeux, c’est un peu abusif » !

« Je reconnais que mes portraits sont des gifles (…) Nous sommes dans un univers manichéen (…) il y a deux pôles ; entre l’antisionisme légitime et l’antisionisme absolu (le dénigrement systématique d’Israël) il y a une zone d’ambiguïté (…) il y a beaucoup de pacifistes et d’intellectuels français qui sont à la frontière de ce que j’appelle la judéophobie ».

- Qui sont les judéophobes ?

« La LCR, les trotskistes anglais, les alter mondialistes, les pacifistes qui font copinage entre Ramadan, les féministes et les alter mondialistes (…) Je m’intéresse aux dérives antijuives du pacifisme radical »

- Mais vous vous alignez sur les positions des Sharon et Bush. Vous allez avoir une partie de l’opinion française choquée ! Est-ce à dire que, dans la position anti-guerre française, il y a des traces de judéophobie ?

« La stratégie des néo-conservateurs visait le remodelage du Proche-Orient. J’étais d’accord avec eux. La France en 2003 a montré un étrange unanimisme (contre la guerre en Irak) »

- Les Etats-Unis peuvent bombarder où ils veulent ?

« Ils doivent jouer le jeu (…) Sur le pacifisme je fais une lecture comparée avec 36-39, la capitulation devant Hitler ».

- Vous avez tendance à ne parler que de pacifisme radical et à mettre dans le même sac ceux qui ont réfléchi (aux enjeux de la guerre) ?

« J’ai voulu m’engager à dénoncer les dérives anti-juives et anti-américaines, la théorie du complot juif mondial »

- Quand passe-t-on de « l’antisionisme légitime à l’antisionisme absolu » ?

« Quand il y a nazification, quand on dit « sionisme égal nazisme » (…) La France a vraiment basculé (dans la judéophobie) avec Sabra et Chatila. Ca n’est pas Sharon qui a tué les Palestiniens. On parle de Tsahal comme d’une armée de soudards, une bande de criminels »

- Tout cela est une invention totale ?

« Israël est un pays démocratique (…) »

- Vous dites que l’espace médiatique méconnaît les pays Arabes ?

« Dans mon analyse : il y a deux poids deux mesures. Il y a un antisionisme médiatique avec une palestinophilie angélique. Il y a une vision noire dans le traitement d’Israël. Nous sommes dans l’ambigu et les manichéens ne comprennent pas cela. »

Mais, là encore, c’est le pompier pyromane qui s’exprime.

Selon M. Taguieff, il y a le camp des justes d’un côté ; son camp à lui. Et le camp des « pacifistes » de l’autre côté ; camp qu’il soupçonne d’« antisémitisme », d’« antisionisme radical », de « judéophobie ».

D’après vous, chers lecteurs, qui portez la blessure d’un monde où les manipulations vont bon train, quel est le camp qui voit tout en noir et blanc et n’est pas capable de dialoguer ?

Qui sont les manichéens ?

Silvia Cattori

(*) Editeur Mille et une nuits, septembre 2004.



[1Parmi quelques centaines de personnalités méchamment mises en cause il y a le rapporteur spécial des Nations Unies, Jean Ziegler, José Bové, Dieudonné M’Bala M’Bala

[2Il y a des organisations juives qui soutiennent financièrement la discrimination raciale en Israël, en collectant des fonds qu’elles versent au KKL, le "Fond National Juif", qui jouit d’un statut constitutionnel en Israël et gère une partie importante des terres volées aux Palestiniens. Elles ne sont pas blâmées par M. Roger Cukierman qui représente les organisations juives en France et à ce titre participe au comité interministériel qui se réunit mensuellement pour lutter contre l’antisémitisme. On se demande ce que le gouvernement français attend pour les interdire.
Le cas le plus connu, parmi les faux « actes antisémites » est celui d’Alexandre Moïse, dirigeant de la fédération sioniste de France, qui s’adressait des messages anti-juifs. Alors qu’il avait porté plainte pour menaces antijuives il a été reconnu par la police en mai 2004 comme étant lui-même l’auteur de ces menaces (voir : http://www.legrandsoir.info/article1687.html).
Par ailleurs 80 % des actes dits "antisémites" ne sont pas identifiés donc ils peuvent tout aussi bien être des actes du même genre.

[3Si l’usage de l’antisémitisme à des fins politiques prend en France une telle proportion, cela découle du fait qu’il y a dans ce pays le plus grand nombre de citoyens de confession juive après les Etats-Unis et que les organisations sionistes y sont très actives.

[4Alexandre Adler est incontestablement le plus efficace des faiseur d’opinion, parmi les journalistes qui en France, cherchent à accréditer l’idée que l’Occident est dans un choc de civilisation vis-à-vis du monde musulman. Et aussi le plus influent défenseur de la politique d’agression militaire d’Israël et des Etats-Unis au Moyen-Orient

[5France 2 est la chaîne télévisée qui s’est montrée la plus zelée à vouloir détruire Tariq Ramadan. Notamment en diffusant le reportage à charge, de Sifaoui, un Algérien qui a toutes les faveurs des médias dès lors qu’il dénigre le monde arabo-musulman et la famille Ramadan

[6André Glucksman a écrit récemment un livre qui va dans le même sens. « Discours de haine ». Discours de haine raciste qu’il est paradoxalement le premier à tenir ; ce qui le conduit à soutenir les guerres qui détruisent les peuples du Proche et Moyen Orient pour renforcer la position d’Israël

[7Taguieff était interrogé par deux journalistes à France Culture le 27 octobre 2004. Nous avons pris durant l’émission des notes, qui reflètent fidèlement son propos même si nous n’avons pas pu les reprendre mot à mot