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Un article de Toufic Haddad
Les prisonniers palestiniens : dans l’ombre du discours nationaliste de Ramallah

Ramallah, la capitale financière et politique de facto de Cisjordanie, a l’air de régner sur un état souverain et prospère. D’énormes portraits du président de l’Autorité Palestinienne, Mahmoud Abbas, tenant dans la main la demande de reconnaissance d’un état palestinien à l’ONU, couvrent les murs de la ville. La construction de ministères gouvernementaux, d’hôtels, et de centres commerciaux par des promoteurs bat son plein jour et nuit.

27 novembre 2011


A droite sur la photo : Fakhri Barghouti (Photo : Toufic Haddad)

Les marchés fourmillent de monde et de voitures neuves, achetées grâce aux nouveaux programmes de crédit. Les routes qui exhibaient autrefois les signes infamants des roues de tanks sont maintenant repavées, avec des lignes fraîchement peintes et des trottoirs bien délimités. Il y a même des parcmètres grâce à un income generation scheme [1] entre la municipalité et la Banque Mondiale.

Mais si l’on sort de la fourmillante Ramallah pour se rendre au petit village tout proche de Kobar à 15 km au nord-ouest, le mirage de l’indépendance étatique s’évanouit rapidement.

Tous les Palestiniens qui roulent régulièrement sur cette route se rappellent l’époque de la seconde Intifada, époque à laquelle les bulldozers israéliens l’avaient éventrée pour couper les villages environnants de la ville qui était leur principale source de nourriture et d’approvisionnement. Et ils savent qu’Israël peut recommencer quand il veut et avec la même impunité. Les jeeps de l’armée installent quotidiennement des « check points volants » pour arrêter les voitures, harceler et arrêter les passagers, et les routes qui croisaient cette route en direction de villages plus éloignés sont depuis longtemps interdites aux Palestiniens et réservées à l’armée d’occupation et aux colons juifs.

En arrivant à Kobar on fait un bond en arrière dans le temps. Une bonne partie des routes du village n’ont pas été repavées depuis l’époque de l’occupation jordanienne avant 1967. On préfère les ânes aux voitures comme moyen de transport. Le paysage de Kobar, une succession de terrasses plantées d’oliviers, est le témoin d’un style de vie vieux de centaines sinon de milliers d’années qui est désormais menacé par l’extension des colonies juives implantées sur les collines voisines.

Mais à Kobar on fait aussi un bond en arrière dans un autre sens. Ce village de 5000 âmes s’enorgueillit que des douzaines de ses filles et de ses filles aient été emprisonnés dans les prisons israéliennes au cours de l’histoire de la lutte palestinienne pour mettre fin à l’occupation israélienne.

Beaucoup de gens ont entendu parler de Marwan Barghouti, le secrétaire général du Fatah de Cisjordanie, qui a été condamné à plusieurs peines de prison à vie par les Israéliens. Il a grandi ici dans une maison modeste à l’entrée du village.

Mais avant Marwan, il y en a eu d’autres, notamment Fakhri et Nael Barghouti, les cousins de Marwan, qui ont passé 66 ans à deux dans les prisons israéliennes et sont rentrés récemment grâce à l’accord d’échange de prisonniers conclu entre le gouvernement israélien et le Hamas le 11 octobre 2011.

Quand on pense à l’échange de prisonniers plusieurs semaines après on ne peut s’empêcher de se poser quelques questions embarrassantes sur la manière dont les médias occidentaux ont couvert l’échange de prisonniers et couvrent ce qui se produit dans la région d’une manière générale.

Le monde entier sait beaucoup de choses sur Gilad Shalit et le combat de sa famille pour le libérer. Sa page sur Wikipedia est traduite en 23 langues et on a pu voir son visage jusque sur les taxis de Londres.

Mais on ne s’intéresse pas de la même manière aux prisonniers palestiniens, bien qu’ils soient infiniment plus nombreux et que l’histoire de leur vie soit souvent étonnante et remarquable. Au contraire, la majorité des médias occidentaux ont choisi de réduire la libération des prisonniers palestiniens à de simples statistiques sans s’intéresser le moins du monde à leurs pensées ni à leurs vies.

Le racisme et l’ironie du processus de production du savoir occidental contemporain sur la Palestine est mis en lumière de manière frappante quand on se penche sur le cas de Fakhri Barghouti, dont l’histoire personnelle est à la fois révélatrice et touchante.

Barghouti a été emprisonné 8 ans avant la naissance de Gilad Shalit (Fakhri est en prison depuis 1978 et Shalit est né en 1986). Il a passé 33 ans derrière les barreaux — 5 ans de plus que le leader du Congrès National d’Afrique du sud, Nelson Mandela, et seuls 10 prisonniers libérés pendant l’échange avaient passé plus d’années que lui en prison. Mais à la différence de Mandela, il n’y a pas eu de concerts de rock pour demander sa libération.

La libération de Fakhri et de ses compagnons des prisons israéliennes n’a pas été accueillie par la jubilation internationale qui a salué la fin de l’Apartheid. Ils ont été libérés au milieu du silence international qui couvre la version actuelle d’Apartheid que représente la colonisation israélienne de la Palestine.

Pendant que Fakhri Barghouti était en prison, il y a eu sept échanges de prisonniers dont il n’a pas eu le droit de bénéficier, et son frère Rawhi, sa soeur Haniya, et ses deux parents sont morts. L’histoire de ses enfants, Shadi et Hadi est tout aussi douloureuse, et on en comprend mieux toute sa tristesse en écoutant Fakhri en parler lui-même. (Voir l’interview exclusive de Fakhri Barghouti.)

Ses deux fils ont été arrêtés par Israël et ont rejoint leur père en prison. L’un a été accusé d’essayer de capturer un soldat israélien dans l’intention apparente de l’échanger ensuite contre son père et d’autres prisonniers.

Voilà le sort de Fakhri Barghouti, et de milliers d’autres avant lui. Avec environ 700 000 Palestiniens emprisonnés en Israël depuis le début de l’occupation de 1967, le système carcéral israélien fonctionne comme une véritable institution palestinienne.

Les officiers de l’armée israélienne l’ont même reconnu implicitement lorsqu’ils ont justifié l’accord de libération des prisonniers palestiniens en échange de Shalit. Le chef d’état major, le lieutenant général Benny Gantz, a dit avant le vote du cabinet : « J’ai envoyé les soldats au combat et c’est mon devoir de donner mon appréciation professionnelle sur le sujet. L’accord est le seul moyen [de libérer Shalit]. Il est possible que nous retrouvions certains de ceux que nous avons libérés au cours de futures opérations militaires, mais selon nos évaluations, relâcher les prisonniers ne nuira pas à notre sécurité ». (Haaretz 13/10/2011)

C’est une manière implicite de reconnaître que tous les Territoires Occupés de Palestine ne sont qu’une large champ de manoeuvre d’opérations militaires israéliennes avec seulement des niveaux de réglementation différents pour contrôler la vie des Palestiniens en dehors et à l’intérieur des prisons israéliennes.

Personne ne le sait mieux que Fakhri Barghouti, qui paraît beaucoup plus vieux que ses 57 ans car la dure vie de prisonnier l’a usé. Entre les vagues de délégations palestiniennes qui viennent encore le féliciter de sa libération, Fakhri observe le monde surréaliste de la « liberté » — une existence douloureuse faite de séparations, de privations, de force d’âme et de lutte pour la dignité humaine.

Toufic Haddad
english.al-akhbar.com, 15 novembre 2011.


Toufic Haddad est co-auteur et éditeur de « Between the Lines : Readings in Israel, the Palestinians and the US ‘War on Terror’ » (Haymarket Books, 2007). Il prépare un diplôme d’Etudes du Développement à l’école des études orientales et africaines de Londres.



[1Income generation scheme : Genre de subvention basée sur le fait de mettre en contact des gens ordinaires et des personnes riches qui obtiennent des réductions d’impôts en « donnant » de l’argent à des gens ordinaires.