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Syrie : Le point de vue de journalistes arabes
La Syrie à la veille du dialogue national

Près de deux cents opposants syriens se sont réunis le 27 juin dans l’hôtel Samiramis au centre de Damas. L’objectif annoncé des participants à la conférence consistait à unifier les rangs de l’opposition laïque interne, à élaborer un programme politique cohérent, en prévision de leur participation au dialogue national.

4 juillet 2011

Dans son discours du 20 juin, le chef de l’État syrien s’en était violemment pris aux Frères musulmans, qu’il a qualifiés de « saboteurs », et d’« islamistes fanatiques ». Il avait réitéré son intention de réformer le système politique et d’entamer un dialogue national, qui vient d’être fixé au 10 juillet prochain. Cette démarche traduit la volonté du président d’absorber le mécontentement populaire et de couper l’herbe sous les pieds des Frères musulmans en les excluant du dialogue national. Par conséquent, Damas inflige un camouflet au gouvernement turc de Recep Tayyep Erdogan, qui s’ingère avec arrogance dans les affaires internes de la Syrie en promouvant un mouvement confessionnel sélectif, à savoir les Frères musulmans, qu’il espère imposer à Damas, au risque d’exacerber les tensions religieuses et ethniques.

Outre la marginalisation d’Ankara, de Riyad et des Frères musulmans, ce dialogue lancé par le président Assad paverait la voie à une transition pacifique et graduelle, susceptible de garantir la laïcité et les droits des minorités religieuses. Il renforcerait le front interne, seul capable de prémunir le pays contre le spectre des ingérences étrangères. À cet effet, une minorité d’opposants inconnus, soutenus et financés par Washington et ses alliés arabes, s’activent dans les pays Occidentaux, rappelant l’image des opposants irakiens réunis à Washington avant l’invasion US de l’Irak. Financés et promus dans les milieux académiques, médiatiques et politiques à Washington, ils se présentent comme l’alternative démocratique à la dictature.

Il existe aussi une série d’opposants encore moins connus du public, dont plusieurs ont participé en mai à la conférence d’Antalia en Turquie. Les participants à cette réunion, supposée donner naissance à un Conseil transitoire calqué sur le modèle libyen, ont élu un corps représentatif qui n’a pas survécu la clôture de l’évènement. Ce corps qui accordait étrangement cinq sièges aux « chefs des tribus » syriennes, a élu cinq membres des Frères musulmans, qui ont torpillé le communiqué final en refusant la nation d’« État laïc » et la séparation entre l’État et la religion.

La réunion du Samiramis est une première qui n’aurait jamais eu lieu sans l’accord tacite des autorités. Le régime semble soucieux d’accorder une marge de manœuvre à l’opposition interne afin de court-circuiter les islamistes et les opposants soutenus par l’Arabie saoudite, la Turquie et les États-Unis. Cette démarche subtile constitue la seule voie du salut pour une transition graduelle et pacifique vers la démocratie.

Après avoir prôné la doctrine du « zéro problème » avec les voisins, Ankara a adopté une attitude clairement agressive, balayant des années d’efforts qui avaient conduit à un rapprochement spectaculaire avec Damas. Les réactions turques aux événements en Syrie ne se limitent pas seulement aux propos extrêmement durs du Premier ministre à l’encontre du président Assad. La Turquie a accueilli sur son territoire trois conférences de l’opposition syrienne. Les dirigeants des Frères musulmans disposent en Turquie de facilités allant de la tenue de réunions et de conférences de presse au lancement d’une radio adressée au peuple syrien. Enfin, Ankara a exploité à fond l’affaire de l’exode des habitants de Jisr al-Choughour, installant près de la frontière un camp de réfugiés très médiatisé. Les dirigeants turcs pensent qu’une occasion en or se présente pour étendre leur influence sur le monde arabe via la porte syrienne.

La Turquie semble avoir convaincu Washington et l’Europe que le modèle de l’islam modéré qu’elle représente serait la formule idéale pour le monde arabe. Un modèle que véhiculeraient les Frères musulmans, avec lesquels l’AKP —la branche turque de la confrérie— entretient d’excellents rapports.

Ces nouvelles orientations turques sont confortées par des signaux révélateurs. Ainsi, le célèbre navire Marmara ne participera pas à la Flottille de la Liberté 2. Ensuite, des négociations secrètes ont lieu entre Ankara et Tel-Aviv, comme le révèle Ha’aretz [1]. Le lendemain, le vice-ministre israélien des Affaires étrangères, Dany Ayalon, affirmait que son pays était disposé à « coopérer avec la Turquie pour tourner la page du navire Marmara ».

La Turquie a aussi déployé d’intenses efforts pour convaincre Washington que l’arrivée des Frères musulmans au pouvoir dans les pays arabes ne constituait pas un danger pour Israël. À cet égard, les propos de l’ancien guide suprême de la Confrérie en Syrie, Ali Sadreddine el-Bayanouni, à la deuxième chaîne de télévision israélienne, sont éloquents. « Israël existe, mais il y a des résolutions internationales exigeant son retrait jusqu’aux lignes de 1967. Nous pensons que s’il met en œuvre ces résolutions, la région pourra vivre en paix », a-t-il dit.

Selon des informations concordantes, les émissaires turcs envoyés à Bachar el-Assad lui auraient proposé de partager le pouvoir avec les Frères musulmans en leur permettant d’accéder au Parlement et au gouvernement, en contrepartie du retour au calme. De la sorte, Ankara disposerait d’une grande influence au sein du système politique syrien.

La Syrie et l’Iran ne vont pas rester les bras croisés pendant que leurs adversaires avancent leurs pions. En déployant son armée à la frontière turque, Bachar el-Assad adresse un message musclé à son voisin, tout en gardant ouverts les canaux de communication. Et en ouvrant grande la porte des réformes politiques, il renforce l’immunité interne de la Syrie pour mieux faire face aux dangers externes.

New Orient News (Liban)
Tendances de l’Orient No 38, 4 juillet 2011.



[1« Deputy PM holding secret talks with Turkey in reconciliation bid », par Barack Ravid, Haaretz, 23 juin 2011.


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