écrits politiques

Français    English    Italiano    Español    Deutsch    عربي    русский    Português

Un article de Richard Falk
Les espoirs de Gaza coulés dans le plomb

Israël se prépare à lancer une seconde attaque d’envergure sur Gaza et il est bien déconcertant de constater que, malgré cela, la communauté internationale demeure silencieuse. C’est une chose consternante qu’au moment où l’on commémore tristement le second anniversaire de la sanglante attaque contre Gaza - opération dont le nom de code israélien était Cast Lead (Plomb Durci) – il y ait des menaces d’une nouvelle attaque d’envergure contre le peuple assiégé de Gaza.

11 janvier 2011

Richard Falk
L’influent, journaliste israélien Ron Ren-Yishai a écrit, le 29 décembre 2010, qu’il était vraisemblable qu’une nouvelle attaque d’importance se préparait et il citait à l’appui de ses dires des officiers militaires israéliens haut placés selon lesquels : « La question n’est pas de savoir si, mais bien quand », une façon de voir partagée, selon Ren-Yishai, par « des ministres du gouvernement, des membres de la Knesset et des responsables municipaux de la région de Gaza ».

Le sanguinaire chef d’état major, le Lieutenant Général Gabi Ashkenazi, confirme cette éventualité dans sa récente déclaration selon laquelle « tant que Gilad Shalit sera en captivité, la mission ne sera pas terminée ». Il ajoute avec une ironie inconsciente « nous n’avons par perdu notre droit de légitime défense ».

Il serait plus juste de dire : « Nous n’avons pas renoncé à notre droit de lancer des guerres d’agression ni à celui de commettre des crimes contre l’humanité ».

Et qu’en est-il des 10’000 enfants palestiniens, dont des enfants de moins de 10 ans, qui sont enfermés dans des prisons israéliennes en Palestine occupée ?

Brouiller les pistes

Dans ce contexte, l’escalade de la violence le long de la frontière entre Gaza et Israël devrait déclencher les sonnettes d’alarme dans le monde et à l’ONU.

Ces temps derniers, Israël a, à plusieurs reprises, lancé de violentes frappes aériennes contre des cibles à l’intérieur de la bande de Gaza, y compris près de Khan Younis, un camp de réfugiés civils surpeuplé, tuant plusieurs Palestiniens et en blessant de nombreux autres.

Ces attaques sont prétendument des mesures de rétorsion pour les neuf obus de mortier qui sont tombés dans une zone inhabitée sans causer ni dégâts ni blessures. Israël a aussi eu recours à la force meurtrière contre des enfants de Gaza qui ramassaient des graviers dans la zone tampon pour réparer leurs maisons.

Comme d’habitude le prétexte de sécurité avancé par les Israéliens manque de crédibilité. S’il y avait une situation dans laquelle il aurait été approprié de tirer en l’air en signe d’avertissement c’était bien celle-là. En effet depuis deux ans le calme a régné presque sans interruption à la frontière et les quelques rares roquettes inoffensives ou obus de mortier qui ont été tirés l’ont été contre le gré du Hamas qui ne veut pas donner de prétexte à Israël pour utiliser la force.

De manière révélatrice, Ashkenazi déforme la réalité en présentant ce qui se passe à Gaza comme une déclaration de guerre : « Nous ne permettrons pas que des roquettes soient lancées, depuis ’des endroits protégés’, sur nos concitoyens et nos villes au milieu des civils ».

Avec une précision digne d’Orwell, c’est exactement le contraire qui est vrai : de son territoire protégé, Israël ne cesse d’attaquer, dans l’intention de les tuer, des Palestiniens de Gaza, des civils sans défense qui ne peuvent pas s’échapper.

Le silence complice

Ce qui est peut-être encore pire que la propagande belliciste d’Israël, c’est le silence assourdissant des gouvernements du monde et de l’ONU.

L’opinion publique mondiale a été choquée brièvement par le spectacle de cette guerre unilatérale qu’a été l’opération Cast Lead qui a été un immense crime contre l’humanité, mais aujourd’hui elle ne voit pas cette escalade de menaces et de provocations, destinée apparemment à préparer le terrain pour une nouvelle attaque israélienne contre l’infortunée population de Gaza.

Le silence qui accueille les nombreuses preuves qu’Israël se prépare à lancer une opération Cast lead 2, est une forme extrêmement grave de complicité criminelle aux plus hauts niveaux gouvernementaux, spécialement de la part de pays qui sont de proches alliés d’Israël ; ce silence démontre aussi la faillite morale du système des Nations Unies.

Nous avons été témoins du carnage des « guerres préventives » et de la « guerre préventive » en Irak mais nous avons encore à explorer les impératifs moraux et politiques de la « paix préventive ». Combien de temps les peuples du monde devront-ils encore patienter ?

Il serait bon de se rappeler les paroles d’un habitant anonyme de Gaza en réaction aux attaques d’il y a deux ans : « Pendant que les Israéliens bombardaient nos quartiers, l’ONU, l’UE, la Ligue Arabe et la communauté internationale sont restés silencieux devant ces atrocités. Les centaines de cadavres d’enfants et de femmes n’ont pas réussi à les convaincre d’intervenir. »

L’opinion publique libérale internationale s’enthousiasme au sujet de la nouvelle norme mondiale de « la responsabilité de protéger » mais personne ne dit que, pour que cette idée soit crédible, il faudrait l’appliquer de toute urgence à Gaza. Sa population qui endure un cruel blocus depuis plus de trois ans est aujourd’hui sérieusement menacée par de nouveaux dangers.

Et bien que le Rapport Goldstone, le rapport exhaustif de la Ligue Arabe, Amnesty International et Human Right Watch aient confirmé que des atrocités avaient bien été commises en 2008-2009, personne ne s’attend à ce qu’Israël soit obligé de rendre des comptes et les USA, avec la complicité des médias, usent pleinement de leur poids diplomatique pour qu’il n’en soit plus question et que tout cela soit oublié.

Quelques vérités

Il n’y a que la société civile qui ait apporté des réponses appropriées à la situation sur le plan moral, légal et politique. Si, oui on non, ces réponses atteindront leurs objectifs, seul l’avenir nous le dira.

Le Free Gaza Movement et la Flottille de la Liberté se sont opposés au blocus d’une manière plus efficace que l’ONU et les gouvernements en forçant Israël à annoncer, du moins rhétoriquement, qu’il allait alléger le blocus et permettre l’entrée de l’aide humanitaire et de matériaux de construction.

Evidemment, les faits sur le terrain contredisent la rhétorique israélienne : il n’arrive toujours pas à Gaza suffisamment de marchandises pour satisfaire les besoins de première nécessité des habitants ; il n’y a pas assez d’eau et le système d’égout est sérieusement endommagé ; il n’y a pas assez de carburant pour assurer une fourniture suffisante d’électricité ; et les maisons que l’opération Cast Lead a détruites n’ont pas été reconstruites de sorte qu’il y a un manque terrible de logements ( plus de 100’000 logements seraient nécessaires rien que pour donner un toit à tous ceux qui vivent sous des tentes).

En outre, la plupart des étudiants ne sont pas autorisés à quitter Gaza pour aller étudier à l’étranger et la population vit emprisonnée dans un territoire constamment menacé de violences, le jour comme la nuit.

Cette description de Gaza n’offre pas des perspectives très réjouissantes pour 2011. Cependant il ne faut pas sous estimer la force d’âme du peuple de Gaza.

J’ai rencontré des Gazaouis, spécialement des jeunes gens, qui auraient pu être détruits par les souffrances que la vie leur a infligées à eux et leurs familles depuis qu’ils sont nés, et pourtant ils ont une vision positive de la vie et de ce qu’elle leur réserve et ils profitent de toutes les opportunités qu’ils rencontrent, ils minimisent leurs problèmes, se montrent chaleureux envers ceux qui sont plus fortunés qu’eux et partagent avec enthousiasme leurs espoirs d’avenir.

Ces contacts m’ont inspiré et ont renforcé ma détermination et mon sens des responsabilités : ce peuple fier doit être libéré d’un pouvoir oppressif qui n’a de cesse de l’emprisonner, le menacer, l’appauvrir, lui enlever la santé, le traumatiser, l’estropier, le tuer.

Jusqu’à ce que ce soit le cas, aucun d’entre nous ne devrait dormir sur ses deux oreilles !

Richard Falk
Aljazeera.net, 4 janvier 2011.


Richard Falk est professeur émérite de droit international à l’Université Princeton et auteur de « Crimes of War : Iraq and The Costs of War : International Law, the UN and World Order after Iraq ». Il a publié récemment « International Law and the Third World : Reshaping Justice » (Droit international et tiers-monde : réorganiser la justice) (Routledge - 2008). Il remplit actuellement la fonction de Rapporteur Spécial de l’ONU sur les droits civils des Palestiniens et il est dans la troisième année de son mandat de six ans.

Traduit de l’anglais par D. Muselet (11.01.2011) :
http://www.info-palestine.net/article.php3?id_article=9943

Texte original en anglais (04.01.2011) :
http://english.aljazeera.net/indepth/opinion/2011/01/2011147844745636.html

Toutes les versions de cet article :
- Hopes of Gaza cast in lead