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Un article d’Antoine Raffoul
Nouvelle Histoire ou nouveau mirage ?

Faisant écho à Edward Said, le légendaire intellectuel palestinien, Antoine Raffoul aborde les ambigüités des « nouveaux historiens » israéliens qui, à la notable exception d’Ilan Pappe, condamnent l’occupation mais ne parviennent pas à remettre en question la légitimité de l’État juif raciste. Ils dénoncent la violation des frontières de 1967 mais pas la violation des frontières accomplie en 1948. Tant que leur révision tant vantée de l’histoire israélienne n’aura pas clarifié cette question fondamentale, les « nouveaux historiens » continueront à faire partie du problème, et pas de la solution.


14 novembre 2010


Edward Said
Citation de son livre le plus connu Orientalism : « L’humanisme est la seule, et j’irais même jusqu’à dire, la dernière résistance que nous avons contre les pratiques inhumaines et les injustices qui défigurent l’histoire humaine ».

Une lecture récente d’un ancien article écrit par le défunt Edward Said, auteur palestinien bien connu, écrivain et critique culturel, m’a révélé une exceptionnelle réunion qui s’était tenue à Paris pour y discuter les questions au coeur du conflit Palestine/Israël.

Les participants étaient les « nouveaux » historiens émergents en Israël (Ilan Pappe, Benni Morris, Itamar Rabinowitch et Zeev Sternhell) et leurs contre-parties de Palestine (Elie Sanbar, Nur Masalha et Saïd lui-même).

Dans son article, Edward Saïd notait que pendant les discussions informelles qui avaient eu lieu, le côté israélien (à la rare exception du professeur Pappe) parlait du « besoin de détachement, de distance critique et de calme dans la réflexion », alors que le côté Palestinien était « beaucoup plus pressant, plus grave et même émotif dans son insistance sur le besoin d’une nouvelle histoire ».

L’article de Saïd traitait du sujet central de la réunion : la nécessité de considérer l’histoire du conflit palestinien/israélien du point de vue palestinien et de mettre en avant les événements qui ont conduit à la Nakba palestinienne de 1948. En dépit de la tentative par certains des historiens israéliens d’admettre qu’« une injustice » avait pu être commise par les Israéliens en 1948, l’opinion de la plupart d’entre eux était que c’était « une conquête nécessaire ». Seul le professeur Pappe a parlé avec une puissante éloquence, exprimant, selon les mots de Saïd, « une adhésion au point de vue palestinien et... [fournissant] la plus iconoclaste et la plus brillante des interventions israéliennes ».

Les Israéliens à Paris disaient que, oui ils voulaient la paix, mais que, non, ils n’avaient pas infligé la Nakba de 1948 aux Palestiniens.

À nouveau, écrit Edward Saïd, à l’exception du professeur Pappe, le reste des membres du groupe israélien ont montré « une profonde contradiction, touchant à la schizophrénie, qui sous-tend leur travail ». Ils ont semblé hésiter « une fois poussés dans leurs derniers retranchements par Pappe ou par les Palestiniens ».

La réunion de Paris a eu lieu au début du mois de mai 1998. L’euphorie d’Oslo était toujours dans l’air et (retenez votre souffle) Benyamin Netanyahu profitait de son premier mandat comme premier ministre d’Israël (1996-1999). Sous son gouvernement, Israël contrôlait tous les territoires palestiniens occupés par la force en 1948, 1949 et 1967 (et pour ceux qui ont besoin d’un rappel, cela représente TOUTE la Palestine historique) ; il disposait de la puissance militaire la plus formidable dans la région ; il dictait toutes les règles de l’occupation sur une population civile occupée dans les Territoires Palestiniens sous Occupation [TPO] et il avait le temps et l’espace à sa disposition.

Allons sept années plus loin, en mai 2005, lorsque George W Bush prétendait mettre en place un autre processus de paix voué à l’échec (dans la foulée de son invasion criminelle de l’Irak et de l’Afghanistan) et que Sharon faisait son chemin à coups de bulldozer dans les Territoires Palestiniens avec son mur de ségrégation. Le professeur Pappe a alors écrit un article dévastateur et perspicace, intitulé : The Palestine Peace Process : Unlearned Lessons of History [Le processus de paix de la Palestine : Leçons non apprises de l’Histoire]. Cet article se faisait l’écho des échecs de tous les processus de paix précédents depuis Oslo, mais, de façon prémonitoire, de l’échec prévisible de tous les processus de paix qui ont été lancés depuis que son article a été écrit. Beaucoup de processus, semble-t-il, mais aucune paix.


Professeur Ilan Pappe : « Le Sionisme est bien plus dangereux. . . que l’Islam. » (« A Shared History, a Different Conclusion », par Scott Wilson, The Washington Post, 11 mars 2007.)

Dans son article, le professeur Pappe, avec la vision d’un historien perspicace, avertissait que « à moins que les Etats-Unis ne commencent à prêter attention aux leçons de l’histoire [lire celle de 1948], cette nouvelle ronde d’entretiens de paix finira non seulement par un échec, mais les espoirs actuellement soulevés se transformeront à nouveau en désespoir, en fureur et en une vague renouvelée de violence et de dévastation ». Nous savons maintenant ce qu’il est advenu de Bush et de son processus de paix.

Allons rapidement jusqu’à aujoud’hui, en novembre 2010, (douze années et demi après la réunion de Paris), et nous avons à nouveau Benjamin Netanyahu comme premier ministre, l’occupation illégale des TPO continue toujours, avec bien plus de dévastation à travers toutes les terres de Palestine ; la machine militaire israélienne est encore renforcée, avec plus d’arsenaux nucléaires et (retenez encore votre souffle), un nouveau processus de paix a été lancé par Barak Obama, le président des États-Unis qui avait alors le vent en poupe (à l’heure de son élection) et jouissait d’un appui public plus important que celui de n’importe quel président américain précédent. Mais à peine le processus de paix d’Obama avait-il été lancé que les sables mouvants du Moyen-Orient commençaient à l’étouffer sans pitié.

À travers le paysage palestinien, et particulièrement à Jérusalem-est sous occupation, se produisent toujours plus de démolitions de maisons palestiniennes, plus de confiscation de fermes, d’oliveraies et de vols purs et simples de propriétés privées par les colons sionistes de droite sous la protection de la loi israélienne et de sa machine militaire, tandis que la communauté internationale regarde et ne fait rien.

Qu’est-ce que tout cela démontre ?

Cela confirme ce que nous avons toujours pensé : que le projet sioniste d’occuper et de s’approprier toute la Palestine historique était, est et continue d’être l’objectif principal et unique des dirigeants sionistes en Israël. Pour que ceci se fasse et dans un effort pour paver la voie à un tel rouleau compresseur colonial, les médias israéliens ont été mis en sommeil et le leadership militaire israélien s’est fait le seul pourvoyeur d’informations, fournissant ses versions aseptisées à un public israélien indifférent.

Depuis la réunion de Paris et depuis l’article prophétique du professeur Pappe, le seul rayon de lumière venant d’Israël (et maintenant du Royaume-Uni) reste le ferme et courageux appel de ce même professeur pour un débat sur la Nakba de 1948. Les autres « nouveaux historiens » réunis à Paris, restent curieusement silencieux et étonnement évasifs sur cette question.


Un Palestinien brandit la clé et le certificat d’enregistrement de sa maison lors d’une manifestation commémorant la Nakba, à Naplouse, en Cisjordanie, le 14 mai 2009.

Il est clair pour le lecteur et pour l’observateur informé sur le conflit israélien/palestinien que rien ne sortira d’un futur processus prétendant établir une paix juste et durable en Palestine historique, à moins que la Nakba de 1948, le retour des réfugiés palestiniens et la règle du droit international soient reconnus et servent de base au prochain processus de paix.

En conclusion, il est également évident que les dirigeants sionistes (juifs) qui occupent la Knesset israélienne se sont à présent rendus compte que leur rouleau compresseur colonial manque de carburant. Aussi, afin de lui fournir plus de carburant colonialiste, ils ont sorti de leur chapeau le raciste « serment à la nation juive ». Son réservoir de secours a été rempli avec un appel illégal à punir tout ceux qui commémorent la Nakba de 1948.

Un nouveau mirage ou une nouvelle réalité ?

Antoine Raffoul
Coordonnateur 1948.Lest.We.Forget
Le 5 novembre 2010.


Antoine Raffoul est un architecte palestinien vivant et exerçant à Londres. Né à Nazareth, il fut expulsé avec toute sa famille par les milices terroristes juives lorsqu’elles envahirent Haïfa en avril 1948. La famille s’installa alors à Tripoli, au Liban. En 1968, Antoine obtint son diplôme universitaire d’architecte aux États-Unis. Après une période de travail de 3 ans à New York, il s’installa à Londres en 1971. Il est le fondateur et coordonnateur de 1948 : Lest.We.Forget, un groupe non partisan et multi-professionnel qui fait campagne pour la vérité sur la Palestine.

Traduit de l’anglais par Nazem (14.11.2010) :
http://www.info-palestine.net/article.php3?id_article=9668

Texte original en anglais (05.11.2010) :
http://www.voltairenet.org/article167476.html

Toutes les versions de cet article :
- New History or a New Mirage
- ¿Nueva historia o nuevo espejismo?