écrits politiques

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Par Silvia Cattori
Gaza se meurt mais ce n’est pas cela qui fait la une des médias

Chaque jour nous recevons des appels de Palestiniens, vivant en Cisjordanie sous la domination israélienne, qui nous supplient de réagir, d’en appeler à nos autorités, à nos médias, de faire savoir au monde qu’Israël démolit leurs maisons, vole leur eau, annexe leurs terres, rase leurs vergers, leur interdit d’aller cultiver leur lopin, envahit leurs maisons en pleine nuit, arrête et torture leurs enfants. Mais nos autorités et nos médias ne s’en soucient guère. Par ailleurs, étranglée par le blocus, cette autre partie de la Palestine occupée qu’est Gaza, s’enfonce dans la misère. A qui la faute ? Au mouvement Hamas disent régulièrement ceux qui en Israël cherchent à le liquider et ont déjà réussi à le criminaliser.


La famille de Nazmi Hammad dont la maison dans la bande de Gaza a été démolie par la police palestinienne le 16 mai 2010 (Photo : The Electronic Intifada)

Quand, le 16 mai 2010, nous avons appris que le Hamas avait ordonné la démolition de vingt maisons à Gaza, alors que le logement est un problème crucial du fait surtout que, ces trente dernières années, Israël a déjà démoli plusieurs dizaines de milliers de maisons, nous avons voulu savoir pourquoi. Après avoir interrogé un Palestinien qui a pu voir de ses propres yeux ce qu’il en était, nous sommes arrivés à la conclusion que les choses ne sont pas comme certains ont cherché à les présenter dans les médias israéliens mais aussi palestiniens [1].

Silvia Cattori : Pourquoi les autorités du Hamas ont-elles fait démolir des maisons alors qu’il y a des milliers de sans abris à Gaza ?

Khaled [2] : Si on ne connait pas les vraies raisons, je comprends que l’on puisse penser que c’est là un acte inhumain. Mais quand on sait que ces maisons ont commencé à se bâtir depuis 2006 sur un terrain municipal destiné à la construction d’écoles, on se dit que le Hamas ne pouvait pas continuer de laisser faire. Même si c’était une mesure difficile, je pense que les autorités du Hamas se devaient de mettre un terme à ces constructions illégales. Quand on parle de maisons c’est un peu abusif. Pour la plupart, il ne s’agissait pas de constructions en brique mais en tôle. Leur nombre ne cessait de croître. Ces familles sont allées s’installer sur ce terrain public quand, bien avant 2006, leur maison ayant été bombardée par Israël et n’ayant pas d’argent pour la reconstruire, ils ont vendu leur terrain. Avec cet argent ils sont allés bâtir leur foyer sur ce terrain, illégalement.

Avant de procéder à l’évacuation de ces constructions, le Hamas avait donné de nombreux avertissements, mais leurs habitants les ont ignorés. Depuis au moins six mois la municipalité avait demandé aux gens de quitter cet endroit. Ils savaient qu’elles devaient être démolies mais ils ne bougeaient pas. Ils cultivaient l’espoir que les autorités du Hamas allaient les dédommager et qu’avec cet argent ils pourraient aller acheter un terrain ailleurs.

Silvia Cattori : N’était-ce pas tout de même une mesure cruelle de nature à indigner la population ?

Khaled : Je suis allé sur place interroger les gens. Ceux qui connaissent les raisons exactes de ces démolitions ont compris que le Hamas se devait d’agir ainsi. Vous savez, à Gaza, les gens ont d’autres raisons de se révolter. Le gouvernement du Hamas est actuellement critiqué sur des sujets qui touchent au gagne-pain des gens. Il y a la question des taxes que les gens refusent de payer. Les plus pauvres ne peuvent comprendre qu’on puisse demander à de petits vendeurs de payer une taxe sur leurs gains. S’ils trouvent normal que l’on fasse payer des taxes aux propriétaires des tunnels et aux marchands qui font de grosses affaires, ils ne trouvent pas normal d’en faire payer à des pauvres qui ne gagnent qu’une misère : 10 ou 20 shekels par jour. Les gens sont aux abois ; ils ont beaucoup souffert à cause des agressions et restrictions israéliennes. Demander à des gens écrasés par la pauvreté de payer des taxes est un crime.

Les gens ici sont également accablés par la division entre les deux principales forces politiques. Ils avaient espéré que le Fatah et le Hamas, finissent par s’entendre et former un front commun. Leur union est urgente si on veut faire face à l’occupant qui est le seul à tirer profit de nos divisions. Ces divisions conduisent à ce qu’en Cisjordanie les sympathisants du Hamas se font maltraiter par le Fatah, et qu’à Gaza les sympathisants du Fatah sont regardés avec suspicion par les gens du Hamas. Cette situation a comme résultat qu’en Cisjordanie comme ici à Gaza, ce sont les militaires qui ont la situation en mains. Ce ne sont pas les politiciens.

Silvia Cattori : Israël n’apprécie pas que ce soit l’aile politique modérée du Hamas qui incarne le pouvoir à Gaza. N’a-t-il pas obtenu ce qu’il voulait ? La mise au pas des Palestiniens en Cisjordanie par la police formée par la CIA, et la radicalisation du mouvement du Hamas favorisée par l’étranglement de Gaza, c’est ce que voulait Israël !

Khaled : Oui, bien sûr ; la situation de guerre permanente imposée par Israël pour affaiblir le Hamas mais aussi la méfiance entre les deux factions palestiniennes ainsi que la priorité donnée à la sécurité en Cisjordanie et ici, a créé un climat de paranoïa. La crainte que n’importe qui puisse être un espion au service du Fatah et de Dahlan ou un espion pour Israël est quelque chose qui tend le contexte et qui accentue les divisions.

Les gens ont perdu confiance en leurs dirigeants ; ni le gouvernement du Hamas ni le gouvernement du Fatah ne peuvent plus être crédibles s’ils n’arrivent pas à s’unir et à travailler ensemble pour nous protéger et nous aider à vivre dignement.

Les gens sont accablés par ce qui se passe ; coincés d’un côté comme de l’autre. Ils n’ont pas le droit de critiquer le Fatah en Cisjordanie où le Fatah est au pouvoir, et le Hamas ici à Gaza où le Hamas est au pouvoir. Dans une situation où Israël cherche à infiltrer et à affaiblir le Hamas ce n’est plus l’aile politique qui peut dominer. Le premier ministre Haniyeh, un homme que je respecte infiniment, semble ne jouer qu’un rôle de porte parole de l’aile militaire.

Silvia Cattori : Regrettez-vous la période d’avant 2006, où c’étaient les forces du Fatah sous commandement de Mohammed Dahlan qui contrôlaient le pouvoir à Gaza ?

Khaled : Non, non. Je remercie Dieu d’avoir permis l’arrivée au pouvoir des gens du Hamas et surtout de leur avoir permis le 15 juin 2007 de le garder, après avoir réussi à chasser ces traîtres dominés par Dahlan qui voulaient nous pousser vers une guerre civile. Ces gens-là nous faisaient très peur. Si les forces du Hamas n’avaient pas réussi à vaincre ces gens du Fatah nous serions retombés dans ce climat de terreur que nous avions connu. Si le Hamas ne s’était pas affronté à eux, avant qu’ils ne réussissent le coup d’Etat qu’ils préparaient avec l’aide de l’Egypte et des Américains, c’est eux qui seraient revenu au pouvoir, après avoir écrasé le Hamas, et on serait maintenant écrasés par une dictature, un régime corrompu et injuste.

Nous vivons des temps difficiles. Mais on a échappé à la menace de ces gens qui sont alliés avec Israël. Depuis la fuite des forces de Dahlan, en juin 2007, nous connaissons la sécurité (même si Israël continue de l’extérieur à nous menacer) ; il n’y a plus cette peur que des hommes de Dahlan viennent nous attaquer, nous arrêter, nous torturer, et provoquer des troubles pour nous inciter à la guerre civile. Il n’y a plus personne qui se balade dans la rue avec des armes, hormis les forces de police du gouvernement du Hamas.

Silvia Cattori



[1Voir : « 20 Families Displaced as Palestinian Land Authority Demolishes Homes in Rafah », par le Palestinian Centre for Human Rights (PCHR), 19 mai 2010.
Le PCHR est une ONG qui, à Gaza, n’est pas considérée par tout le monde comme neutre. Identifiée comme appartenant au « camp laïque », elle bénéficie de dons fournis par des ONG et des États occidentaux. Son directeur, M. Surani, est la coqueluche des associations traditionnelles de solidarité fidèles à l’Autorité palestinienne et au « camp de la paix » israélien.

[2Nous préservons le nom de la personne ; il s’agit d’un Palestinien qui vit au sud de Gaza.