écrits politiques

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Un article de Richard Falk
Les Palestiniens sont en train de gagner la bataille de la légitimité : cela va-t-il compter ?

Richard Falk fait valoir qu’une victoire palestinienne dans la « guerre de légitimité » avec Israël ne produirait pas nécessairement les résultats politiques escomptés, et qu’il est vital que les Palestiniens agissent avec « patience, résolution, leadership, vision, et exercent une pression conséquente » s’ils veulent obtenir leurs justes droits.


8 avril 2010

Richard Falk
Depuis que la Déclaration Balfour de 1917 a donné l’approbation formelle du gouvernement britannique à l’établissement d’un « foyer national juif », de graves questions de légitimité se sont posées dans le conflit connu aujourd’hui sous le nom de conflit israélo-palestinien.

Cette approbation colonialiste originelle du projet sioniste a produit une érosion constante de la place du peuple palestinien dans la Palestine historique ; érosion qui a empiré dramatiquement au cours des quarante trois années d’occupation de la Cisjordanie, de Jérusalem Est et de la bande de Gaza. Elle s’est aggravée en raison de l’occupation militaire oppressive d’Israël, ce qui implique le refus fondamental des droits des Palestiniens, et des violations continues du droit humanitaire international.

Et parce qu’Israël a été autorisé à établir des « faits sur le terrain », considérés à juste titre comme des violations des droits palestiniens, en particulier l’établissement d’un réseau de colonies et du mur de séparation, construit sur les territoires palestiniens occupés en violation de la quatrième Convention de Genève. Ces développements, bien évidemment illégaux, ont rendu illégitime l’ensemble du traitement auquel a été soumis le peuple palestinien, leur occasionnant une souffrance énorme et généralisée.

Pendant des décennies, les forces politiques palestiniennes ont exercé leur droit à la résistance de diverses manières, y compris l’extraordinaire Intifada non-violente de 1987 ; elles se sont aussi engagées dans la résistance armée pour la défense de leur territoire. Les Palestiniens ont un droit absolu à la résistance, dans les limites du droit humanitaire international qui exclut de viser délibérément des civils et des cibles non militaires. De telles tactiques de résistance défient Israël d’autant que celui-ci dispose d’un avantage comparatif maximal, en raison de sa domination militaire totale - due en partie aux larges subsides des Etats-Unis - et fait montre de son impitoyable mépris de l’innocence des civils.

Ces dernières années, particulièrement depuis l’expérience brutale de la guerre du Liban de 2006, et encore plus spectaculairement au lendemain de l’invasion israélienne de Gaza en 2008-09 (27 décembre 2008 — 18 janvier 2009), il y a eu un changement notable dans la stratégie palestinienne. La nouvelle stratégie a consisté à engager ce qu’on pourrait appeler une seconde guerre, une « guerre de légitimité » qui s’appuie essentiellement sur diverses tactiques de résistance non-violente. La résistance armée n’a pas été abandonnée par les Palestiniens, mais elle a été mise à l’écart par l’accent mis sur les tactiques non-violentes.

L’essence de cette guerre de légitimité est de jeter le doute sur plusieurs aspects de la légitimité israélienne : dans son statut d’acteur moral et respectueux de la loi, en tant que puissance occupante vis-à-vis du peuple palestinien, et en ce qui concerne sa bonne volonté à respecter les Nations Unies et à se conformer au droit international. Ceux qui mènent une telle guerre de légitimité cherchent à gagner une position dominante sur le plan moral par rapport au conflit et, sur cette base, à gagner un soutien pour une gamme de mesures coercitives mais non-violentes visant à faire pression sur Israël, sur les gouvernements du monde entier et sur les Nations Unies, pour qu’ils contestent à Israël ses droits de participation normaux en tant que membre de la communauté internationale.

Ces tactiques visent aussi à mobiliser la société civile internationale pour qu’elle manifeste sa solidarité avec la lutte du peuple palestinien pour la réalisation de ses droits légitimes, principalement au travers de la campagne de Boycott Désinvestissements et Sanctions (BDS) qui se développe dans le monde entier et qui sert de champ de bataille symbolique.

Mais il y a aussi d’autres formes d’action, telles que le Mouvement Free Gaza et Viva Palestina, qui visent spécifiquement à rompre symboliquement le blocus de la nourriture, des médicaments et du carburant imposé depuis mi-2007, une forme de punition collective qui a causé de grandes souffrances à l’ensemble des 1,5 millions d’habitants de la bande de Gaza, portant atteinte à la santé physique et mentale de tous ceux qui vivent sous l’occupation.

Bien que (au-delà de son rôle essentiel d’aide humanitaire à Gaza) l’ONU ait jusqu’à présent échoué à protéger les Palestiniens sous occupation, et même par rapport à la mise en œuvre des droits des Palestiniens en vertu du droit international, c’est un lieu vital de la lutte dans la guerre de légitimité. Toute la tempête déclenchée par le rapport Goldstone met au défi l’ONU de tenir les dirigeants politiques et militaires israéliens pour responsables de leurs crimes de guerre supposés et crimes contre l’humanité liés aux attaques contre Gaza à la fin de 2008. Même si les États-Unis protègent les Israéliens d’une mise en cause conforme aux procédures de l’ONU, y compris de la Cour pénale internationale, la confirmation par le rapport Goldstone des allégations de crimes de guerre est une victoire majeure pour les Palestiniens dans leur guerre de légitimité, et elle donne de la crédibilité aux appels pour des initiatives non-violentes dans le monde entier.

Le rapport Goldstone soutient aussi la « juridiction universelle » comme moyen d’obliger les responsables à rendre des comptes ; il encourage les juridictions pénales nationales de tous les pays à faire usage de leur autorité légale pour tenir les leaders politiques et militaires Israéliens pénalement responsables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité.

Tzipi Livni, l’actuelle leader de l’opposition du parti Kadima en Israël, qui était ministre des affaires étrangères pendant les attaques de Gaza, a annulé une visite en Grande-Bretagne après avoir appris qu’un mandat d’arrestation à son arrivée avait été délivré. Même si l’impunité israélienne n’est pas abolie, l’autorité morale du rapport Goldstone donne du poids aux appels venant du monde entier pour rompre les relations normales avec Israël en boycottant ses activités culturelles et universitaires, en perturbant ses relations commerciales par des actions de désinvestissement ou en refusant de charger et de décharger les bateaux et les avions transportant du fret vers et depuis Israël ; et en faisant pression sur les gouvernements pour imposer des sanctions économiques.

L’inspiration historique de cette guerre de légitimité est la campagne anti-apartheid menée avec succès contre le régime raciste d’Afrique du Sud. Il ne fait aucun doute que la motivation politique des Palestiniens à concentrer leurs énergies dans une guerre de légitimité provient de plusieurs causes : désillusion touchant les efforts de l’ONU et des États-Unis pour trouver une solution juste au conflit ; prise de conscience que la résistance armée ne peut pas conduire à une victoire palestinienne et qu’elle favorise la tactique de diversion israélienne qui fait du « terrorisme » la question centrale ; perception de la colère mondiale contre Israël et de la sympathie pour les Palestiniens générées par les événements du Liban et de Gaza qui affaiblissent graduellement la retenue européenne et nord-américaine à l’égard d’Israël due à la victimisation juive liée à l’Holocauste ; et sentiment croissant que les communautés palestiniennes de la diaspora et leurs alliés pourraient entrer dans la lutte si sa nature essentielle était celle d’une guerre de légitimité.

Des groupes israéliens, officiels ou non, ont reconnu récemment la menace posée à leur grande stratégie d’expansionnisme colonial par ce recours des Palestiniens à une guerre de légitimité. Des think-tanks israéliens ont décrit « le mouvement global pour la justice » associé à ces tactiques comme une menace plus grande pour Israël que la violence palestinienne, et ont même fustigé le recours au droit international comme une forme dangereuse de « guerre de la loi ». Le gouvernement israélien et les organisations sionistes dans le monde se sont lancées dans la bataille par un investissement massif dans des activités de relations publiques qui incluent des efforts de propagande pour discréditer ce qu’on appelle parfois « l’approche de Durban ». Comme pour les autres tactiques israéliennes, dans leur approche défensive de cette guerre de légitimité, il n’y a pas d’autocritique basée sur une évaluation des demandes palestiniennes essentielles en vertu du droit international. Pour Israël, une guerre de légitimité n’est qu’une simple affaire de relations publiques, une occasion de discréditer l’adversaire et de proclamer sa vertu et son innocence nationale. Malgré son énorme avantage en moyens consacrés à cette campagne, Israël est manifestement en train de perdre la guerre de légitimité.

Même si les Palestiniens gagnent la guerre de légitimité, il n’y a aucune garantie que cette victoire produira les effets politiques désirés. Il faut aux Palestiniens de la patience, de la résolution, un leadership et une vision, ainsi qu’une pression suffisante pour forcer à un changement de fond en Israël, et probablement aussi à Washington. Dans le cas présent, cela semble requérir une disposition israélienne à abandonner le projet sioniste central d’établissement d’un État juif, ce qui ne paraît pas vraisemblable dans la perspective actuelle. Mais les buts d’une guerre de légitimité semblent toujours inaccessibles jusqu’à ce qu’ils se réalisent mystérieusement par la capitulation brutale et totalement inattendue du côté perdant.

Jusqu’à son effondrement, la partie perdante prétend être immuable et invincible ; une affirmation renforcée habituellement par la domination policière et militaire. C’est ce qui est arrivé à l’Union soviétique et à l’Afrique du Sud, et auparavant à la domination militaire française en Indochine et en Algérie, et aux États-Unis au Vietnam.

C’est à nous tous, engagés pour la paix et la justice, de faire tout ce que nous pouvons pour aider les Palestiniens à l’emporter dans la guerre de légitimité et à mettre fin à leur long calvaire.

Richard Falk
Le 5 avril 2010.


Déclarations du Prof. Richard Falk sur le conflit israélo-palestinien (Wikipedia)

Dans un article de juin 2007, « Slouching toward a Palestinian Holocaust » [« À pas lents vers un Holocauste palestinien »], Falk compare certaines politiques israéliennes à l’égard des Palestiniens aux pratiques de punition collective de l’Allemagne nazie. Se présentant comme un juif américain, Falk déclare que son utilisation du terme « Holocauste » « représente un appel assez désespéré aux gouvernements du monde entier et à l’opinion publique internationale à agir de toute urgence pour empêcher que ces tendances génocidaires [israéliennes] actuelles ne débouchent sur une tragédie collective [pour les Palestiniens] ».

Falk a également déclaré que « la comparaison ne doit pas être considérée comme littérale, mais … qu’un type de criminalité associée à la politique israélienne dans la bande de Gaza a effectivement été soutenu par les grandes démocraties du 21ème siècle ».

Falk a répondu aux critiques en disant : « Si ce genre de situation avait existé, par exemple dans la manière dont la Chine se comportait au Tibet ou le gouvernement soudanais au Darfour, je pense que l’on n’hésiterait pas à faire cette comparaison. » Il a attribué cette réticence à critiquer la politique d’Israël à l’histoire sensible du peuple juif, ainsi qu’à la capacité de l’État à « éviter d’avoir [ses] politiques tenues en bride par le droit international et la morale ».


Richard Falk est professeur émérite de droit international à l’Université Princeton et auteur de « Crimes of War : Iraq and The Costs of War : International Law, the UN and World Order after Iraq ». Il est aussi actuellement Rapporteur de l’ONU pour la Palestine.

Traduit de l’anglais par JPH (08.04.2010)

Article original en anglais (05.04.2010) :
http://www.redress.cc/palestine/rfalk20100405