écrits politiques

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Entretien avec l’humoriste Dieudonné
Si vous aimez rire, « 1905 » c’est du délire !

Pourquoi devons nous donner la parole à Dieudonné ? Parce que l’ampleur de la campagne haineuse qui a suivi le sketch sur Israël, fondée sur la fable du "nouvel antisémitisme", contre celui qui était il y a peu qualifié "d’humoriste le plus doué de sa génération"nous interroge.

Alors que la défense des citoyens devrait être au cœur de la politique, il n’en est rien ; l’État, les élus, participent de la campagne d’intolérance qui frappe l’humoriste suite à un simple sketch. Or, quand tous les pouvoirs se transforment en procureurs, ce sont les fondements d’une société démocratique qui sont ébranlés. Les récentes affirmations de Proche-Orient Info - un site spécialisé dans la défense des intérêts israéliens - attribuant à Dieudonné des propos qu’il n’a pas tenus, auraient dû être considérées avec précaution par la classe politique. Or celle-ci a cédé aux pressions d’officines qui font constamment peser sur les journalistes, les politiques, les intellectuels, l’accusation du prétendu « antisémitisme ». Dire d’une personne qu’elle est « antisémite », « néo-nazie », « fasciste », « négationniste » - accusations sans fondement dans la grande majorité des cas - est un procédé totalitaire. Ainsi estampillés, lésés financièrement et moralement, même innocentés par les tribunaux, les accusés n’en demeureront pas moins salis, marginalisés, exclus pour le restant de leurs jours.


Silvia Cattori : « 1905 » c’est la loi dite de séparation de l’Église et de l’État. C’est le titre de votre nouveau spectacle, cent ans après. Tout y passe. La guerre, la mort, le racisme, les Chinois, les gens du show-biz « qui baissent le froc ». Le public rit sans discontinuer, en ressort comblé. Vos personnages, rassemblés dans une sorte de citoyenneté « foireuse » finissent par réaliser que, face aux manquements des politiques, seule leur humanité peut encore les sauver. Que, par delà leurs différences, il y a une communauté de destin qui les unit. Est-ce bien là le fonds de votre spectacle ?

Dieudonné : C’est une réflexion sur la laïcité. « 1905 » est une loi étonnante dans l’histoire de la République ! C’est un projet incroyable ! Cela me plaît de savoir qu’il y a cent ans des hommes de bonne volonté ont imaginé séparer les églises de l’État, les affaires publiques des affaires spirituelles. Même si, dans les faits, cette loi n’existe pas.

Silvia Cattori : Une « loi » dont vous regrettez l’idéal perdu ? Celui de la laïcité comme remède aux guerres, aux conflits ?

Dieudonné : Cette loi n’a jamais été appliquée. Mais j’aime son utopie. J’aime ce projet qui appelle les religieux à rentrer chez eux. Sarkozy est revenu sur cette loi. Il n’y a jamais eu autant de références religieuses dans le discours politique qu’aujourd’hui.

Silvia Cattori : N’est-ce pas le fait d’avoir été l’objet d’attaques, de la part de citoyens qui se servent de la religion pour des raisons idéologiques, qui vous a conduit à vous interroger sur la signification de cette loi ?

Dieudonné : Le centenaire de cette loi humainement formidable me permet en effet de me situer dans une époque de l’histoire où il y avait des ouvertures. Et de m’interroger sur les dérives qui menacent aujourd’hui la liberté d’expression.

Silvia Cattori : En somme, le spectacle « 1905 » n’est-il pas une réponse à ceux qui sont en contradiction avec cette loi ? Une occasion de remettre les pendules à l’heure ?

Dieudonné : Qui, aujourd’hui, bafoue et gangrène les valeurs de la République ? Qui se permet de donner des leçons de morale au chef de l’État, au Premier Ministre, si ce n’est le CRIF ? [1] Quand on pense, qu’après le 11 septembre 2001, Jacques Chirac et tout le gouvernement Jospin se sont donné rendez-vous dans une église pour prier Dieu de les préserver du terrorisme, on a de quoi s’interroger. Et tout cela cent ans après la séparation de l’Église et de l’État !

Silvia Cattori : Qu’est-ce que cela prouve ?

Dieudonné : Cela prouve que la loi 1905 était un projet quasi mystique, une quête messianique. Qu’il y avait alors un état d’esprit, une volonté de redonner aux citoyens leur humanité. Mais où sont passés ces hommes aujourd’hui ?

Silvia Cattori : On dirait que les procès en cascade sont source de nouvelles inspirations pour vous. A croire que loin des artifices du show-biz, vous avez gagné en maturité, en subtilité, en densité. Dans « 1905 » vous parvenez à faire rire et réfléchir sur des thèmes sérieux qui passent généralement par-dessus la tête des gens. Est-ce bien là votre objectif ?

Dieudonné : Je ne suis pas là pour donner des leçons. C’est le rire qui m’intéresse. C’est mon mode d’expression. C’est toute ma vie. Et on veut me condamner pour mon franc-parler ! Hier, au tribunal, le procureur a requis deux mois de prison et 20’000 Euros d’amende contre moi. Parce que j’ai fait la caricature d’un colon extrémiste, Dominique Perben et tous ses amis sionistes veulent me condamner !

Silvia Cattori : Qui sont les « amis sionistes » de M. Perben ?

Dieudonné : Tant d’associations juives m’en veulent, que je ne sais plus… Hier parmi l’accusation, il y avait Gilles-William Goldnadel, vice président de l’Association France-Israël, Alain Jakubovich, responsable du CRIF à Lyon, l’Union Étudiante Juive française.

Silvia Cattori : Qu’est-ce que vous ressentez en présence de détracteurs qui, comme Gilles-William Goldnadel, veulent votre perte ?

Dieudonné : Un froid. Goldnadel est impressionnant de froideur.

Silvia Cattori : Leur hostilité finira-t-elle par vous pousser dans les cordes ?

Dieudonné : Je sais que dans le regard de ces gens qui veulent me déshumaniser je ne suis qu’un nègre. J’ai de l’incompréhension devant tout cela. J’en viens à penser qu’il n’y a pas plus raciste que l’idéologie sioniste que ces sectaires veulent imposer. Le sionisme est une escroquerie. Il va à l’encontre du concept d’universalité. Il y a eu l’apartheid en Afrique du Sud. Maintenant il y a le sionisme qui est une idéologie raciste basée sur le mensonge et l’intimidation.

Silvia Cattori : N’avez-vous êtes pas un peu imprudemment avancé en touchant à l’État d’Israël dans un sketch ?

Dieudonné : Je ne l’ai pas cherché. Je pensais que, dans le cadre de la loi, on pouvait rire de tout. Je suis pris dans une machination sans savoir où et quand cela s’arrêtera. J’ai fait des caricatures de toutes sortes de gens, sans problèmes. Le jour où j’ai caricaturé un colon israélien j’ai mis le doigt sans m’en rendre compte sur quelque chose d’énorme. Depuis, je suis témoin de quelque chose d’incroyable. Il y a de quoi se demander pourquoi les dirigeants de ces organisations juives qui me poursuivent ont plus d’influence sur le pouvoir politique en France que les dirigeants d’organisations musulmanes ou bouddhistes ?

Silvia Cattori : Tout cela est tellement limpide dans votre spectacle !

Dieudonné : La difficulté de cette mise en scène était d’aborder plusieurs thèmes : la guerre, la mort, les doutes, tout en les gardant accessibles à un large public.

Silvia Cattori : Pari réussi !

Dieudonné : Je crois être parvenu à toucher la sensibilité de chacun, à un moment où à un autre du spectacle, et à faire en sorte que tout le monde s’y retrouve. Les gens me suivent, rient aux éclats.

Silvia Cattori : Les gens rient alors que le fond de l’histoire est dramatique.

Dieudonné : C’est le propre de l’homme de pouvoir rire de ses malheurs. La laïcité vue par Maklouf, l’Africain, devient un sujet comique. Cela fait du bien d’en rire. Rire pour transcender la douleur et la souffrance.

Silvia Cattori : En regardant le public on se dit que vos spectateurs sont là, à vous suivre, heureux, avec leur souffrance et leur amour manifeste...

Dieudonné : Le rire ne triche pas. C’est le rôle du bouffon de communiquer par l’humour.

Silvia Cattori : On vous sent d’une solidité à toute épreuve. Si l’on ne vous avait pas ostracisé n’auriez-vous pas manqué quelque chose ?

Dieudonné : C’est une expérience forte en effet.

Silvia Cattori : Qu’avez-vous ressenti quand, en mars, le quotidien Le Monde a dit que « Dieudonné ne fait plus rire » ?

Dieudonné : Ben oui. C’est cela qui est drôle. On m’a jeté à terre, attaqué physiquement. On a condamné mes agresseurs à la prison ferme. De cela, qui ne me faisait pas rire, les médias n’en ont pas parlé.

Silvia Cattori : Dans « 1905 », comme dans « Mes excuses », vous vous êtes inspiré de votre propre histoire. Une manière de dire au public : voilà ce qui m’est arrivé ; que vous ne pouvez pas imaginer si vous n’êtes pas passé par là. Autrement dit, votre histoire peut aider chacun à mieux voir ?

Dieudonné : Je suis conscient de cela. Je suis tombé sur un filon. Dix huit procès en un an, c’est exceptionnel. Cela dit « Mes excuses » exprimait un sujet plus serré. J’aimerais un jour rejouer ce spectacle.

Silvia Cattori : Bernard-Henri Lévy est votre cible favorite. Pourquoi lui ?

Dieudonné : Cet homme qui est, depuis vingt cinq ans, la coqueluche des médias, incarne à lui tout seul, le faux, l’arrogance, le mépris, la suffisance qui caractérise le sionisme. Il est pour moi, l’archétype parfait. Le Ken, le mari de Barbie. Si on devait représenter la petite poupée sioniste, B.H.L. serait le Ken, la marionnette parfaite.

Silvia Cattori : Pendant qu’il brille sur les plateaux télévisés vous êtes interdit…

Dieudonné : Si c’est cela être une star ! Il ne brille pas. Il ne brille pas. On peut briller dans les tribunaux, on peut briller dans les prisons ! On peut briller dans les hôpitaux ! On brille rarement dans les médias. Il peut y avoir parfois quelques nobles esprits qui s’expriment à la TV. Mais ils ont rarement la maîtrise de leur propos. Ce ne sont pas eux qui dominent. La TV - comme la comédie humaine – est l’art du mensonge. Il s’agit d’une entreprise privée, avec des objectifs et une ligne éditoriale bien précise.

Silvia Cattori : Bernard-Henri Lévy a donc l’intention de vous détruire quand il appelle au boycott de vos spectacles ?

Dieudonné : Je n’ai rien, c’est vrai. Plus ça va, moins j’ai. Pour l’instant j’ai encore ce théâtre ; c’est déjà énorme de pouvoir travailler quand cette bande veut votre mort. Même si je n’avais plus ce théâtre, il y a encore la rue. Cette posture me permet de rester créatif, entier et sincère face au mystère de la vie et aux doutes. Je laisse B.H.L. à ses certitudes et ses mensonges. Il me fait penser à Achille Zavata, à Bozo le clown. Un clown pathétique. Il sera un jour un personnage caricatural de comédie. C’est sûr.

Silvia Cattori : Pensez-vous le mettre en scène ?

Dieudonné : Oui j’y songe. Vous savez, avec lui il n’y a pas grand-chose à faire : il suffit de le saisir dans son quotidien et de le projeter tel quel. C’est une nature comique malgré lui.

Silvia Cattori : Pas de langage de haine, donc. Pas de facilités non plus dans ce spectacle. On retient de « 1905 » que, dans la République, tout le monde est gêné aux entournures, qu’il y a un malaise profond, et que plus personne ne s’y retrouve.

Dieudonné : On est aujourd’hui dans une situation d’injustice et de mensonge qui nous met en danger. L’État se prosterne devant le communautarisme le plus effroyable, le plus virulent, le plus haineux : les dirigeants d’organisations juives sionistes donnent le ton. Les élections de 2007 vont être surprenantes. Cette fois je peux le comprendre. Déjà le non qui se profile lors du prochain vote sur la Constitution européenne sème le trouble.

Silvia Cattori : Qu’allez-vous voter ?

Dieudonné : Je voterai non.

Silvia Cattori : Le quotidien Le Monde du 9 mai disait que vous vous étiez « glissé » dans le cortège des Indigènes, comme un mal venu et que vous en avez été chassé…

Dieudonné : (Rire) Ce quotidien était jadis la fierté de la France. Pourquoi colporter des mensonges ? Pourquoi ne sont-ils pas venus m’interroger ? J’étais dans le cortège avec les musulmans de France. On veut faire de moi un individu qui incarne le mal. Quand je dis « on », je me réfère à une certaine presse qui perd chaque jour des lecteurs. Moi je préconise Internet. C’est là que l’on peut, aujourd’hui, trouver une information digne de ce nom.

Je ne suis qu’un artiste dans cette aventure. Je joue mon rôle le plus honnêtement possible comme noir et humoriste. S’en prendre à un humoriste, ce n’est pas glorieux de leur part. En même temps je suis détaché. Je me sens serein par rapport à tout cela. Parfois je me dis que j’aurais dû appeler ce spectacle « Mes adieux ».

Silvia Cattori : Songez-vous à quitter la scène ?

Dieudonné : Je pense qu’il y aura un autre spectacle : « Mes adieux ». J’ai très envie de partir en Afrique et faire du cinéma là bas. Plein de choses peuvent se passer.

Silvia Cattori : Mais vous avez ici un public qui vous aime !

Dieudonné : J’ai un public énorme.

Silvia Cattori : Ils n’ont donc pas réussi à vous étouffer ?

Dieudonné : Au contraire. Mon public grandit.

Silvia Cattori : Avez-vous eu des moments de déprime durant cette longue période de procès ?

Dieudonné : Je fonctionne bien sous la pression. Quand il y a une pression, il y a chez moi expression, création. J’ai la chance d’avoir ce théâtre et de pouvoir m’exprimer.

Silvia Cattori : Il faut reconnaître que vous êtes une bête de scène.

Dieudonné : C’est mon métier.

Silvia Cattori : On entends beaucoup dire que vous êtes le plus grand humoriste, après Coluche.

Dieudonné : Oh ! Je ne sais pas. Mais dans le registre de l’humour j’ai une certaine maîtrise. Voilà. Et les gens se marrent.

Silvia Cattori : Comment imaginer tenir après tout cela ?

Dieudonné : Non, non. Je ne fuirai pas. Il y a un rapport de force. Je peux être poussé.

Silvia Cattori : Le craignez-vous ?

Dieudonné : Là, pour l’instant, on ne peut pas me pousser davantage. Je ne suis plus sur la scène médiatique. Mais à partir du moment où on grandit, là on peut vous pousser vers l’extérieur. Je commence à représenter des gens, des forces. Cela c’est pour eux le plus grand danger. Paradoxalement, cette force qui me protège peut être le grain de sable qui risque de me mettre en difficulté. Le pouvoir a peur de cette force. Tant que j’étais seul, je pouvais faire rire dans mon coin. Là, je sens que les gens sont de plus en plus nombreux à me dire qu’ils me soutiendront, qu’ils me suivront où que j’aille. C’est troublant !

Silvia Cattori : C’est là une grande responsabilité !

Dieudonné : Je m’y suis un peu préparé depuis ma rencontre avec Aimé Césaire. Je découvre que c’est une autre vie celle de l’artiste qui crée seul dans son coin, qu’une nouvelle vie peut commencer. Est-ce que j’y vais ? Je ne sais pas. Je pense que je ne pourrais pas la fuir cette vie là. Je ne veux pas fuir. Ce qui m’arrive, ce que l’on attend de moi, je ne l’avais pas prévu.
Ou seulement confusément.

Je ne suis nullement communautariste. Toutefois ma quête de justice parle à une population noire, aujourd’hui encore fatalement esclave de cette utopie. Je suis enchaîné à ce rêve de liberté. Quand j’ai entendu Aimé Césaire dire à mon sujet : « Il est jeune, il va à l’essentiel, il est notre avenir », j’ai senti qu’on attendait de moi autre chose que des simples sketches. Je ne vois plus comment je pourrais demain réintégrer le système. Ce n’est plus une histoire de carrière. Il s’agit d’humanité.

Silvia Cattori : Une manière de dire : blancs noirs, jaunes, nous partageons les mêmes rêves ?

Dieudonné : Tout le monde peut se reconnaître dans l’universalité. Est-ce que nous y arriverons ? Est-ce que c’est simplement l’état d’esprit dans lequel on va accomplir ce parcours ? Ce n’est que cela qui importe. J’aime bien cette idée que le but lui-même, si on le fixe dans le cadre de sa propre existence, porte une notion d’accomplissement en soi. J’ai l’impression que ce but existait avant ma naissance et existera après. C’est une quête humaine. Il n’y a pas de projet autre que d’amener l’humanité à ce réveil. Mais ce n’est pas Dieudonné Mbala Mbala qui va faire cela tout seul. On peut être jaune, blanc, noir ; on se retrouve tous frères en humanité.

Face à l’empire du mensonge j’ai ma conscience. Avançons tous ensemble. On est tous dans le même bateau. On a tous besoin les uns des autres.

Silvia Cattori



[1Conseil représentatif des institutions juives de France.