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Un article de John Pilger
Pour Israël, c’est l’heure des comptes

Dans sa dernière colonne pour le New Statesman, John Pilger décrit la montée en puissance de la campagne de boycottage, de désinvestissement et de sanctions (BDS) contre l’occupation illégale de la Palestine par Israël. Sur la base de la campagne anti-apartheid qui a aidé à faire tomber le régime raciste en Afrique du Sud, la campagne BDS devient un cri de ralliement pour la liberté dans les pays dont les gouvernements continuent d’ignorer la lutte des Palestiniens contre une autre forme de l’apartheid que Nelson Mandela a décrite comme « la plus grande question morale de notre temps ».

18 janvier 2010

John Pilger
La farce du sommet du climat à Copenhague a confirmé qu’une guerre mondiale est menée par les riches contre la plus grande partie de l’humanité. Le sommet a également mis en lumière une résistance croissante, peut-être plus importante que jamais auparavant : un internationalisme qui lie la justice pour la planète aux droits humains universels et à la justice criminelle à l’endroit de ceux qui envahissent et dépossèdent autrui en toute impunité. Et les meilleures nouvelles proviennent de Palestine.

La résistance des Palestiniens devant le vol de leur pays a culminé en 2001 lorsque la conférence des Nations Unies sur le racisme à Durban, en Afrique du Sud, a qualifié Israël d’Etat d’aparteid. Pour Nelson Mandela, la justice pour les Palestiniens est « la plus importante question morale de notre temps ». L’appel de la société civile palestinienne au boycott, au désinvestissement et aux sanctions (BDS) a été lancé le 9 juillet 2005, rassemblant en fait un énorme mouvement non-violent qui avait balayé le monde et amené l’effondrement des échafaudages de l’apartheid africain.

« Pendant les décennies d’occupation et de dépossession » , a écrit Mustafa Barghouti, voix sage de la politique palestinienne, « 90 % de la lutte du peuple palestinien a été non violente . . . Une nouvelle génération de dirigeants palestiniens [parle à présent] au monde précisément comme l’a fait Martin Luther King. Ce même monde qui rejette tout recours à la violence de la part des Palestiniens, même dans les cas évidents de légitime défense, ne devrait pas nous reprocher la non-violence employée par des hommes tels que King et Gandhi. »

Il n’y a plus de tabou

Aux USA et en Europe, les syndicats, les grandes églises et les associations universitaires ont ressorti les stratégies qui ont été utilisées contre l’apartheid en Afrique du Sud. Dans une résolution adoptée par 431 voix contre 62, l’Église presbytérienne étasunienne a voté pour un processus de « désinvestissement progressif et sélectif » dans les sociétés multinationales qui font des affaires avec Israël. Ceci à la suite de l’avis de la Cour internationale de Justice selon lequel les « colonies » et le mur israéliens étaient illégaux. Une déclaration similaire de la Cour en 1971 dénonçant l’occupation par l’Afrique du Sud de la Namibie avait déclenché le boycott international.

Comme lors de la campagne visant l’Afrique du Sud, le coeur du problème est la question du droit. Aucun État ne peut faire fi du droit international aussi délibérément qu’Israël. En 1990, une résolution du Conseil de sécurité exigeant le départ de Saddam Hussein du Koweït a repris presque mot pour mot, celle qui exigeait le départ d’Israël de la Cisjordanie. L’Irak a été chassé tandis qu’Israël a été plusieurs fois récompensé. Le 11 décembre, Barack Obama a annoncé une « aide » de 2,8 milliards de dollars pour Israël, qui ne représente qu’une partie des 30 milliards que les contribuables étasuniens prélèveront sur leur économie dévastée durant cette décennie.

L’hypocrisie est maintenant manifeste aux USA. Une campagne « Beauté volée » a visé les cosmétiques Ahava, qui sont fabriqués dans les « colonies » illégales de Cisjordanie ; l’automne dernier cette campagne a forcé l’entreprise à renoncer à son « ambassadrice » Kristin Davis, vedette de Sex and the City. En Grande-Bretagne, Sainsbury’s et Tesco sont pressés d’identifier les produits provenant des « colonies » dont la vente contrevient aux dispositions des droits humains de l’accord commercial de l’Union européenne avec Israël.

En Australie, un consortium dirigé par Veolia a perdu son offre pour une usine de désalinisation de un milliard de dollars suite à une campagne dénonçant un plan impliquant l’entreprise française dans la construction d’un tram entre Jérusalem et les « colonies ». En Norvège, le fonds de pension du gouvernement a retiré son investissement dans la société israélienne hi-tech Elbit systems, qui a aidé à construire le mur à travers la Palestine. C’est le premier boycott officiel instauré par un pays occidental.

En 2005, l’Association des professeurs d’université (AUT) de Grande-Bretagne a voté le boycott des institutions israéliennes complices de l’oppression des Palestiniens. L’AUT a été forcée de battre en retraite lorsque le lobby israélien a déclenché une campagne de diffamation et d’accusation d’antisémitisme. L’écrivain militant Omar Barghouti a appelé cela du « terrorisme intellectuel » : pervertir la moralité et la logique pour traiter d’antisémitisme l’opposition au racisme envers les Palestiniens. Toutefois, l’attaque israélienne contre Gaza, le 27 décembre 2008, a presque tout changé.

La campagne étasunienne pour un boycott universitaire et culturel d’Israël a démarré et Desmond Tutu siège dans son comité consultatif. En 2009, le Trade Union Congress de Grande-Bretagne a voté en faveur d’un boycott des consommateurs. Le « tabou israélien » n’existe plus.

Crimes contre l’humanité

Pour compléter ce tableau, il faut mentionner le développement rapide du droit pénal international depuis l’affaire Pinochet de 1998-99, lorsque l’ancien dictateur chilien a été placé en résidence surveillée en Grande-Bretagne. Les fauteurs de guerre israéliens sont maintenant confrontés aux mêmes poursuites dans les pays qui ont adopté la loi de la « compétence universelle ».

En Grande-Bretagne, à la loi de 1957 sur les Conventions de Genève s’est ajouté le rapport des Nations Unies sur Gaza du juge Richard Goldstone, ce qui, en décembre a obligé un magistrat de Londres à délivrer un mandat d’arrêt contre Tzipi Livni, l’ancienne ministre des affaires étrangères israélienne recherchée pour crimes contre l’humanité. Et, en septembre, pendant l’assaut contre Gaza, seule une immunité diplomatique fabriquée a sauvé Ehud Barak, ministre de la défense d’Israël, d’une arrestation par Scotland Yard.

Il y a un peu plus d’un an, 1,400 personnes sans défense ont été assassinées à Gaza par les Israéliens. Le 29 décembre, Mohamed Jassier est devenu la 367ème victime gazaouie parce que, même ceux qui ont besoin d’un traitement médical qui pourrait les sauver, ne sont pas autorisés à sortir de la Bande. N’oubliez pas cela la prochaine fois que vous verrez la BBC « mettre sur le même pied » ceux qui souffrent et leurs oppresseurs sournois.

De toute évidence, le mouvement a pris de la vitesse. Pour marquer le premier anniversaire des atrocités commises dans la Bande de Gaza, une marche humanitaire de ressortissants de 42 pays comprenant des musulmans, des juifs, des chrétiens, des athées, des jeunes et des vieux, des syndicalistes, des écrivains, des artistes, des musiciens et une caravane de vivres et de médicaments - ont convergé vers l’Égypte. Et même si la dictature du Caire soudoyée par les USA a empêché la plupart d’arriver à Gaza, les habitants de la prison à ciel ouvert savaient qu’ils n’étaient pas seuls, et des enfants ont grimpé sur les murs et ont brandi le drapeau palestinien. Et ceci n’est qu’un début.

John Pilger
New Statesman
Le 14 janvier 2010.