Les yeux dont je vous parle ici sont ceux de ce petit enfant palestinien dont le regard, droit, profond, s’est posé sur nous avec curiosité, avec chaleur.
Un regard d’un vert qui contrastait étrangement avec le paysage de grisaille et d’apocalypse de ce petit matin glauque d’avril où, pétrifiés par l’horreur, nous entrions au cœur de l’ancienne ville de Naplouse en ruine.
Un regard qui vous parlait de chars, de mitrailleuses, de maisons éventrées, de corps déchiquetés encore tièdes sous les gravats, de soldats étrangement harnachés semant la terreur et la désespérance.
Un regard d‘enfant blessé par toutes les humiliations infligées aux siens par ces barbares qui venaient à peine de se retirer.
Nous étions le 22 avril 2002.
A la question : « Quel message veux-tu donner au monde ? » l’enfant nous a lancé du haut de ses huit ans, sans hésitation : « Don’t be afraid ».
Nous sommes restés comme cloués au sol. Ce regard d’enfant disait avec force que les soldats israéliens pouvaient tout faire, mais que rien, ni les crimes, ni les châtiments collectifs, ni les colonnes de chars Merkawa, rien, ne ferait capituler son peuple, jamais !
Les yeux verts aux longs cils noirs perlés de larmes de ce petit palestinien ne m’ont plus quittée.
Six mois plus tard, je suis retournée sur mes pas, pour savoir ce qu’il était advenu de ce bambin dont le courage et la détermination m’avaient guidée, à mon insu. Je n’ai pas retrouvé sa trace.
« Don’t be afraid ».
Cette petite phrase violente et apaisante à la fois, je n’avais pu jusqu’ici me résoudre à la dévoiler. Par crainte d’en dénaturer le sens. Par crainte aussi de ne pas savoir en cerner toute la portée. Aujourd’hui, je veux lui rendre grâce à l’enfant.
« Don’t be afraid ».
Aidez nous à donner tout son sens à ce cri d’enfant qui porte en lui toute la souffrance de la Palestine.
« Don’t be afraid ».
Cet enfant que la cruauté d’Israël avait jeté dans le dénuement nous disait par là, avec rage, avec passion, avec confiance, de ne pas avoir peur de défier plus fort que soi. De ne pas avoir peur de nous mettre du côté de ceux qui disent non, et qui résistent coûte que coûte à la barbarie. Qu’il n’y a pas de voie moyenne. Que nous avons un devoir de vérité, de clairvoyance. Qu’il y a des circonstances où il faut savoir choisir de quel côté on se met. Du côté de l’occupant derrière son viseur, ou du côté de sa victime innocente ?
Au milieu de cette immense tragédie, cette rencontre de David défiant Goliath est comme un miracle qui nous tire vers le haut : et avec lui toute une société attachante, certes meurtrie et emprisonnée, mais qui demeure extraordinairement vivante et libre et imaginative, envers et contre tout.
« N’aie pas peur. Tu ne dois pas avoir peur du plus fort ! Ensemble, unis, nous pouvons les battre ! Nous avons la beauté et la justice de notre côté. Eux, avec leur chars, ils ont perdu leur humanité et sont en train de creuser leur tombe ».
C’est souvent dans la détresse que les hommes nous révèlent leur grandeur et nous inspirent.
C’est le regard de ces enfants que la folie des adultes empêche d’être des enfants, qui doit nous guider, conduire à plus de compassion et à servir les nobles causes, aussi sincèrement et humblement que possible ; et à nous ranger du côté de ceux qui, sans compromis, sans ambiguïté, s’engagent dignement dans la reconquête de leurs droits bafoués.
Jusqu’à son dernier souffle, Edward Saïd s’est attaché à nous indiquer cette voie-là : celle de la dignité et de la solidarité. Son message ultime prend aujourd’hui valeur de testament pour nous tous.
N’ayez pas peur de désigner les imposteurs qui, pour leurs intérêts personnels, trahissent les leurs, sacrifient les faibles, en collaborant avec les oppresseurs.
Silvia Cattori