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Témoignage du Docteur Nabil Antaki
Les "rebelles" assiègent et affament la population d’Alep

Voici une lettre d’Alep du Docteur Nabil Antaki qui fut l’un des premiers à nous alerter sur ce qui se passait dans son pays. Il aurait pu partir. Il ne l’a pas fait. Il est resté. Depuis, avec le groupe des "Maristes" il s’est mis au service des plus démunis. Une fois encore, il témoigne.


19 juillet 2013

Lettre d’Alep No 12 (17 juillet 2013)

Où en est-on 2 ans et demi après le début des événements en Syrie et un an exactement après le début de la guerre à Alep ? se demandent nos amis de l’étranger. Au niveau national, rien n’a changé, les 2 parties continuent à s’affronter sans vainqueur ni vaincu avec comme bilan 100.000 tués, un million de réfugiés dans les pays voisins, 2-3 millions de déplacés internes, des centaines de milliers d’émigrés, une économie en ruine, un confessionnalisme et un extrémisme florissants et aucune lueur d’espoir d’un règlement du conflit.

A la suite de la reprise de Qoussair (petite ville du centre de la Syrie) par l’armée syrienne et la défaite des rebelles là, les leaders du monde occidental ont déclaré que la chute de Qoussair montre que l’équilibre des forces a penché du côté gouvernemental et qu’il leur faudra armer les rebelles pour rétablir l’équilibre !!! Très beau programme : on ne cherche pas à vaincre, on ne se résigne pas à la défaite, on veut rétablir l’équilibre pour que les deux parties continuent à se battre encore… jusqu’au dernier syrien ?

A Alep, la situation militaire est au statu quo ; la dernière bataille a eu lieu il y a 100 jours avec la prise du quartier de Cheikh Maksoud (Djabal Al Sayde) par les rebelles. Depuis, il n’y a pas de combats mais des bombardements de part et d’autre. Par contre, la situation humanitaire est catastrophique avec 2 faits importants :

1- Le blocus d’Alep [1] dure depuis maintenant 15 jours ; blocus des personnes, nul ne peut sortir de la ville pour aller ailleurs, dans d’autres villes syriennes ou voyager à l’étranger. Blocus des marchandises, rien ne peut entrer à Alep. Il n’y a plus de légumes, de fruits, de lait, du fromage, de la viande, poulet ou poisson, pas d’essence, pas de fuel, pas de gaz (pour la cuisine) et très peu de pain. Il reste uniquement des denrées non périssables chez les épiciers comme le riz, le bourghol, les lentilles, les boîtes de conserves… mais à des prix astronomiques inabordables pour la majorité. Il faut dire qu’un dollar se changeait à 50 livres syriennes avant les événements, à 180 L.S. il y a un mois et il est à 300 L.S. aujourd’hui. La cuisine de la société caritative Al Ihssan qui fournissait quotidiennement des repas à 35000 déplacés a fermé faute de gaz et celle de JRS, qui fournit 15000 rations quotidiennes fermera bientôt. 50000 déplacés seront privés de nourriture. Sans essence, les voitures ne roulent plus, la marche forcée est devenu le sport des Alépins ; ce serait bon pour la santé si la température moyenne n’était de 40 degrés !

Les habitants ont attendu en vain les protestations de l’opinion occidentale (si prompte à protester pour le moindre délit) et les pressions de ses dirigeants (machiavéliques) sur les rebelles pour lever le blocus. Il ne s’agit plus d’un problème militaire ou politique, mais d’une cause humanitaire. Affamer une population de 2 millions de personnes équivaut logiquement à un crime contre l’humanité pour ceux qui croient à la paix et la justice. Se taire, c’est accepter la règle des politiciens occidentaux de 2 poids, 2 mesures.

2- Les tirs de mortier : Tous les jours, des obus de mortier tombent sur les quartiers habités surtout par les chrétiens. Tirés par les rebelles, de fabrication artisanale, ils font quand même quelques tués et des dizaines de blessés souvent graves. La semaine dernière, un jeune de 14 ans, scout à la troupe des Frères Maristes est mort d’un éclat d’obus dans la tête alors qu’il était chez lui, une fille de 8 ans a aussi reçu un éclat dans le cerveau, une jeune de 30 ans, coiffeuse, a eu une main arrachée et a dû être amputée, un homme de 70 ans a été blessé à la colonne vertébrale alors qu’il sortait de la messe, quelques exemples parmi tant d’autres drames. Dans ce contexte de violence, de privation, de désolation, de souffrances et de désespoir, nous continuons, nous les Maristes Bleus, à travers notre présence, notre résistance, notre accompagnement, notre aide et notre solidarité à être, pour les gens, une petite lueur d’espoir dans les ténèbres qui nous entourent. Tiens, vous êtes encore là, vous n’avez pas quitté comme les autres ? Et nous poursuivons notre action avec les déplacés, les démunis et les blessés.

Je voudrai d’abord vous présenter un projet déjà entrepris dont nous ne vous avions jamais fait part. C’est le projet « Blessés de Guerre ». Il s’agit de soigner (gratuitement) les civils atteints par des blessures de guerre (balles, éclats d’obus…) et qui n’ont pas les moyens de se faire soigner dans les hôpitaux privés. Ces gens sont emmenés habituellement dans les hôpitaux publics (il n’en reste que 2, les autres ayant été détruits ou hors d’usage) qui manquent cruellement de médecins, d’infirmières et de matériel médical. Les soins y sont de qualité médiocre et la mortalité élevée.

Nous transférons ces blessés à l’hôpital Saint Louis (le meilleur d’Alep) où ils sont opérés et soignés avec les meilleures chances de survie. Les médecins et chirurgiens de l’hôpital (les plus compétents de la ville) offrent leurs services gratuitement et les Sœurs de St Joseph de l’Apparition, propriétaires de l’établissement depuis sa fondation en 1925, outre leur amour et des soins de nursing de qualité, offrent une réduction substantielle pour les frais d’hospitalisation. Les civils démunis soignés dans d’autres hôpitaux sont aussi pris en charge par le projet.

Nous avons pu ainsi sauver jusqu’à présent 18 civils blessés de guerre. Ce projet avait été initié par des Maristes Bleus il y a plusieurs mois et financé par une organisation internationale qui a décidé d’arrêter le financement il y a 2 mois. Nous, les Maristes Bleus, l’avons pris en charge entièrement avec la collaboration des médecins de l’hôpital et les Sœurs. Comme avant, les déplacés ont toujours toute leur place chez nous, les Maristes Bleus. 23 familles chrétiennes déplacées (notre capacité d’accueil maximale) de Djabal Al Sayde logent chez les Frères ; ils sont pris en charge complètement : nourriture, logement, vêtements, soins médicaux, accompagnement psychologique etc. Les autres familles du Djabal viennent souvent chez nous demander une aide, un conseil, des médicaments, des habits ou pour rendre visite.

Les familles musulmanes ex-déplacées des écoles de Cheikh Maksoud viennent tous les lundis recevoir un panier alimentaire. Nous accueillons toujours 20 jeunes filles musulmanes universitaires (auparavant, nous avions des jeunes filles venues présenter le Baccalauréat) qui habitent les zones occupées par les rebelles et qui sont en ville pour passer leurs examens. Nous poursuivons notre projet « le Panier de la Montagne » qui en est à son 12ème mois. Un panier alimentaire mensuel suffisant pour nourrir une famille pendant un mois est distribué à 300 familles parmi les plus pauvres d’Alep.

Les différents projets de notre association « l’Oreille de Dieu » continuent. 70 familles du quartier Midane que nous accompagnions bien avant les événements reçoivent toujours une aide alimentaire mensuelle et des soins médicaux gratuits. « Apprendre à grandir » pour les petits de 4 à 7 ans, avec ses 8 monitrices, continue à rendre heureux une 40aine d’enfants. « Skills School » pour les adolescents (tes) fait le bonheur de 30 garçons et filles. Et Finalement, « Tawassol » est destiné à 2 groupes de 6 adultes chacun pour leur apprendre l’informatique, une langue étrangère et la pédagogie.

Nos locaux sont pleins de vie : les déplacés qui y logent, les déplacés en visite, les demandeurs d’aide, les enfants de « apprendre à grandir », les jeunes de « Skills School », les adultes de « Tawassol », parfois les scouts de la troupe Champagnat et les malades qui viennent consulter au point médical ouvert tous les après- midi ; avec en arrière-fond le bruit du canon qui tonne et des balles qui sifflent. Sans oublier le camion-citerne qui se met au milieu de la cour pour remplir tous les jours nos réservoirs d’eau et notre camionnette qui rentre plusieurs fois par jour pleine de denrées et de marchandises (celles qu’on trouve) achetées ou reçues. Le soir, vers 21 heures, quand le calme revient, nous nous réunissons pour évaluer notre journée, prendre les décisions, répondre au courrier et partager.

Et avec vous, je voudrais partager quelques beaux gestes de solidarité que nous avons vécus récemment.

- Y.S., un jeune de 19 ans est transféré, dans un état critique, à l’hôpital St Louis, atteint par une balle qui lui a perforé le poumon, la trachée et le cou. Mis, sous ventilation assistée, aux soins intensifs, il a été opéré d’urgence par le plus grand chirurgien thoracique d’Alep (qui fait partie de l’équipe du projet « Blessés de Guerre » et qui ne touchera donc pas d’honoraires). Son état s’est amélioré mais restait critique. Ce soir-là, le chirurgien et le médecin réanimateur ont refusé de rentrer chez eux et ont passé la nuit à l’hôpital pour être présent si la situation du jeune malade se détériorait la nuit.

- G.Z., déplacé de Djabal Al Saydé, sans travail, et qui loge avec sa famille de 5 personnes chez nous à la communauté a reçu un don de 4000 LS de son église. Cette somme est à peine suffisante pour les petites dépenses quotidiennes de la famille. Il a voulu nous en donner 1000 LS pour participer à l’achat de pain qui a atteint des prix vertigineux à cause du blocus.

Voilà où nous en sommes. Nous essayons de résister malgré tout ; Résister après exactement un an, 365 jours de guerre. Résister au pessimisme, à la fatigue, au découragement et à l’extrémisme. Comme disait notre grand Ami Jean Debruynne [2], « Résister, c’est ne jamais renoncer à guetter le soleil par l’ouverture d’une bouche d’égout » ou encore « Résister, c’est être assez têtu pour voir se lever le jour derrière les barbelés ».

Nabil Antaki médecin
Pour les Maristes Bleus, Alep, le 17/7/2013.

Source : Biblos

Voir également :
- Le témoignage du Dr. Nabil Antaki du 19 juin 2011
http://www.silviacattori.net/article1683.html



[1Au moment de l’envoi de cette lettre, il semble que le blocus s’est un peu allégé ou est un peu contourné.

[2Jean Debruynne était prêtre de la Mission de France. Poète et auteur, il avait accompagné de nombreux mouvements dont Les Scouts et Guides de France, Partage et Rencontre etc.