écrits politiques

Français    English    Italiano    Español    Deutsch    عربي    русский    Português

Colloque du 19 juin sur la Syrie à l’Assemblée Nationale
Michel Raimbaud : « Il appartient aux Syriens et à eux seuls de décider de l’avenir de la Syrie »

Contribution de Monsieur Michel Raimbaud, ancien Ambassadeur de France et membre de la Coordination pour la souveraineté de la Syrie, au colloque sur la situation dans ce pays, le 19 juin 2013, devant le Groupe d’Amitié France-Syrie présidé par les députés Gérard Bapt et Jacques Myard.


5 juillet 2013

Je tiens d’abord à remercier M.Gérard Bapt, Président du Groupe Parlementaire d’Amitié France-Syrie, qui a bien voulu organiser ce colloque, et à saluer le travail de préparation de M. Adnan Azzam.

La Syrie est depuis deux ans et demi le théâtre d’une guerre atroce. La façon dont cette guerre est présentée, décrite et analysée dans notre pays constitue un déni de réalité et de justice, les faiseurs d’opinion et les décideurs ayant choisi une fois pour toutes leurs référents et leurs informateurs, souvent installés à l’étranger depuis de longues années, et donc peu au fait des réalités et des préoccupations des Syriens.

Comme beaucoup de gens de bonne volonté, nous sommes consternés de voir que la France, avocate traditionnelle des libertés, patrie des droits de l’homme, défenseur du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes dans la dignité et l’indépendance, s’est enferrée dans une position injuste et sans issue. Choisissant de soutenir l’opposition armée et les extrémistes plutôt que de recourir à la diplomatie, nos dirigeants se placent résolument « du mauvais côté du dossier ».

Chez nous, tout débat sur la situation réelle en Syrie est pratiquement interdit, les médias, la classe politique, les intellectuels refusant pour la plupart d’écouter toute position allant à l’encontre de la doctrine officielle, ou d’entendre toute analyse dérangeante. Ce refus du pluralisme nous paraît sans précédent dans l’histoire de la République, et nous ne comprenons pas ce qui peut le motiver. La réunion d’aujourd’hui aura eu le mérite de briser, au moins en partie, cette loi du silence, indigne d’une grande démocratie. Nous demandons que nos autorités acceptent enfin d’écouter les voix raisonnables.

Nous pensons aussi qu’il est urgent de reconnaître aux Syriens qui vivent en Syrie le droit d’exprimer leur opinion, y compris leur soutien au Président, au gouvernement de leur pays et à leur armée nationale (une armée de conscription, précisons-le). Nous sommes profondément convaincus que la France doit revenir à sa vocation traditionnelle en donnant la priorité à la négociation, conformément aux principes du droit international inscrits dans la charte des Nations-Unies, des principes que tous les Etats sont tenus de respecter : souveraineté des Etats, non-ingérence, priorité à la négociation diplomatique et obligation de négocier. Cette démarche est la seule voie qui permette de parvenir à une solution politique raisonnable.

Si elle cesse de se camper dans la posture stérile et sans avenir qui est la sienne depuis le début du conflit (reconnaissance exclusive d’une opposition « émigrée », et appui aux opposants armés et aux extrémistes), la France pourra jouer le rôle que beaucoup de Syriens attendent d’un pays qu’ils considéraient comme « ami », en contribuant à ramener la paix et la stabilité. Pour ce faire, il convient d’engager et de promouvoir le dialogue entre toutes les Parties syriennes concernées :

- Les autorités légales, notamment un Président qui selon toutes les enquêtes d’opinion, jouit du soutien d’une majorité de la population syrienne. (Au lieu de le condamner systématiquement en lui attribuant, même contre toute évidence, les crimes et méfaits de ses adversaires).

- L’opposition nationale, dont la voix est systématiquement ignorée chez nous, parce qu’elle refuse l’intervention extérieure et prône le dialogue.

- Toute autre Partie qui accepterait de se joindre à ce dialogue.

Il ne faut plus fermer les yeux sur les atrocités commises par les extrémistes et les djihadistes qui ont supplanté depuis longtemps l’Armée Syrienne Libre. Il ne faut plus blanchir en Syrie les groupes terroristes que l’on combat au Mali et instaurent le chaos en Libye.
Il ne faut plus rentrer dans le cercle infernal qui consiste à livrer ou à menacer de livrer des armes à l’opposition. Il faut cesser ainsi d’encourager la destruction de la Syrie, berceau de la civilisation, dernier Etat laïc du Proche-Orient qui a su assurer la coexistence harmonieuse des communautés religieuses, offrir une généreuse hospitalité à des centaines de milliers de réfugiés de Palestine, d’Irak, du Liban, et donner aux femmes toute leur place dans la société…L’écrasante majorité des Syriens n’aspire qu’à une chose, retrouver la paix et la stabilité dans un pays souverain.

Tout indique que l’Amérique, la Russie et d’autres pays concernés, sont en train de rechercher un règlement négocié. La France n’aurait-elle pas intérêt à s’inscrire dès maintenant dans cette nouvelle politique qui décidera de l’avenir de la Syrie et de nos futures relations avec Damas, par exemple en s’employant activement à la réussite de la réunion de Genève 2.

En conclusion, il n’appartient pas aux voisins ou aux grandes puissances, mais aux Syriens et à eux seuls de décider de l’avenir de la Syrie. C’est par une solution politique et diplomatique, respectant les institutions légales du pays, sa souveraineté et son intégrité, non par une intervention militaire, que le conflit doit être réglé.

Michel Raimbaud
Ancien Ambassadeur de France