écrits politiques

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Théâtre d’enfants au camp de réfugiés d’Aïda
Bethléem militairement colonisée par l’Etat juif d’Israël

Aïda est un camp de réfugiés qui vivote en marge de Bethléem. Un lieu de spiritualité qui a vu naître Jésus Christ. Pour se rendre dans ce "camp", à quelques encablures du tombeau de Rachel, il faut présenter ses papiers au poste militaire de l’armée israélienne qui décide de manière tout à fait illégale, qui peut entrer ou sortir de Bethléem


Théâtre d’enfants Al-Rowwad
(chroniquespalestine.blogspot.com)

Le monde l’ignore ; la petite ville de Bethleem, ainsi que les villages et les villes de la Palestine occupée [1], sont assiégés, soumis à une armée étrangère. N’entre pas qui veut, en ce lieu inspiré.

Pour cette raison huit jeunes Palestiniens, qui avaient pris le même bus que moi à Jérusalem, ont dû sortir avant que nous atteignions le barrage militaire.

Je les ai vus partir à pas vifs, disparaître sous la broussaille. Ils rentraient chez eux. Ils n’avaient pas d’autre choix que de traverser les vergers, en cachette, au risque de se faire repérer, refouler, tuer, car Israël a décrété cette région, proche des colonies juive illégales "zone militaire fermée". Cela veut dire en réalité : terres volées, annexées par la force.

Le bus me dépose à distance des soldats. En remontant, à pied, les quelques cent mètres qui me séparent du mirador je m’attache à contempler le paysage. Sur ma droite un ancien clocher au milieu des oliviers. Sur ma gauche, s’étire un paysage biblique moutonnant, avec des gorges et des vallées aux tonalités dorées.

Qu’est ce que l’on voit en contrebas ? Un chantier immense qui a déjà encapuchonné les plus belles cimes ! Ce sont des constructions monstrueuses ! Ceux qui osent faire cela sont des bandits. C’est là, en ce paysage baigné de sacralité qu’ils osent ériger de nouvelles colonies hideuses ?

Un paysage grandiose, sorti vierge et inchangé des millénaires, que voilà complètement défiguré, violenté par les pelleteuses, pour y implanter par la force, des colonies gigantesques, d’une laideur monumentale, réservées exclusivement aux immigrants de confession juive !

C’est Har Homa, la dernière née des colonies, quelque chose d’épouvantablement laid. Har Homa. Un monstre vautré dans un décor que nul Palestinien n’a jamais osé déflorer ! Et ce saccage va continuer de se répandre sur tout son flanc le plus ensoleillé ! À Tel Aviv les plans pour les étapes suivantes sont sans doute prêts.

Quel scandale ! Entre le ciel, du plus bel azur, et le paysage qui s’étire à perte de vue, il n’y a plus qu’elle, cette colonie apocalyptique qui blesse le cœur des Palestiniens qui la regardent en silence.

Face à tant d’injustice vous sentez la colère monter en vous. Pourquoi le monde laisse-t-il faire ? Pourquoi ne peut-on pas parler des crimes que commet Israël ? Cette question m’étouffe, ne me quitte plus.

Le jeune soldat qui a examiné mon passeport disait qu’il faisait chaud sous le casque et le gilet pare-balles. Je n’allais tout de même pas m’apitoyer sur son sort ! Après avoir vu avec quelle sauvagerie les soldats de cette armée, que l’on présente curieusement comme la « plus morale du monde », traitent les Palestiniens, je n’avais qu’une envie : lui dire à ce soldat surarmé, alors qu’il est ici en étranger, que je ne comprends pas pourquoi il n’y a pas plus de Palestiniens qui lui sautent à la figure pour se venger de tout le mal que son armée leur fait… Je n’ai rien dit, car je ne voulais pas risquer de me faire refouler.

Quand j’ai vu les derniers soldats, le dernier mirador, j’ai compris que j’étais arrivée au camp de réfugiés d’Aïda. J’ai alors frissonné de bonheur.

Les enfants étaient là en nombre, beaux, souriants, qui m’abordaient spontanément et me parlaient avec une grande gentillesse. Leur camp - comprenez leur "ghetto" - de pauvres réfugiés entassés ici en attente de revenir chez eux, dans le pays que les colons ont appelé Israël, tient dans un mouchoir de poche. Il a de la tenue. Les maisons sont basses. Les murs ont été peints par les petites mains des écoliers du camp, et ont pris la forme de tableaux aux vifs coloris posés en enfilade.

La lumière pénètre à flots les ruelles étroites. Tout est tellement minuscule ! On se demande où s’entassent les quelques quatre mille âmes ?

Je remonte la « main road » (rue principale) qui ne fait pas plus de trois cent mètres. C’est une petite rue calme, sans voitures, riche de quelques minuscules épiceries et une boutique où l’on vend des chaussures. Riche surtout d’enfants qui se dorent au soleil sur le pas de porte, avec, en fin de course, l’école sur trois étages, toute blanche, toute trouée par les tirs d’obus.

Les soldats d’Israël - qui chez eux sont de bons fils, de bons pères de famille on suppose - ne veulent pas que les enfants palestiniens aillent à l’école. Raison pour laquelle ils s’acharnent à détruire leurs écoles. Ils n’aiment pas les enfants palestiniens tout court : en moins de deux ans, ils en ont tué intentionnellement, plus de sept cents.

Avec ses ruelles paisibles et ses maisons de poupées, vous comprenez qu’Aïda est de tous les camps de réfugiés le moins miséreux de Palestine. Du moins en apparence.

Il faut entrer à l’intérieur des maisons, il faut entendre les plaintes des femmes qui pleurent les fils, les époux, les pères qu’on leur a arrachés, tués, jetés en prison ; il faut voir les photos des disparus qui couvrent tristement les murs, pour saisir la désespérance qui gangrène tout le camp.

Un "camp" étroitement contrôlé par l’armée israélienne, en butte à des invasions aussi constantes que sanglantes, comme tous les camps de réfugiés de Palestine. L’armée est toujours là qui pèse sur leur dos, même quand ils ne la voient pas.

Et la colonie agressive de Gilo, peuplée d’extrémistes juifs armés qui leur tirent dessus, est juste en face...

Tout cela est irracontable. C’est ce qui me rend de plus en plus triste.

Aïda, n’est à l’abri de rien. On me dit que pas plus tard qu’hier, les soldats sont entrés dans le "camp" ; ils ont lancé des grenades, arrêté des hommes, arrêtés des adolescents, tué des enfants, comme d’habitude.

« What can we do ? » Eux aussi ils n’ont que cela sur le cœur. Des questions qui sont sans réponse. Ils ne peuvent rien faire, en effet. Ils ont beau être croyants ; les gens savent qu’ici, dans leur prison étroitement gardée par ces brutes en uniformes que vous finissez par haïr, les Dieux les ont abandonnés.

Mais pourquoi Israël s’attaque-t-il à ce que la Palestine compte de plus démuni, avec une telle férocité ? Parce que ces ghettos innommables - où les Palestiniens, réfugiés dans leur propre pays, s’entassent depuis qu’Israël, en 1948, les a chassés de leurs villes et villages - sont devenus le fer de lance de la résistance.

Pas étonnant que la révolte parte toujours des camps de réfugiés. La résistance contre l’occupant, ce sont eux, ces résidents miséreux, cloitrés, depuis 1948, dans ces "camps" hideux qui devaient être provisoires et sont devenus, définitifs. C’est pourquoi ces assiégés sont, pour Israël, les cibles prioritaires. Les réfugiés, séparés les uns des autres, éparpillées en Palestine et hors de Palestine, sont, eux, dans l’impossibilité de se défendre. Israël, lui, curieusement, a le droit de les attaquer !?

Tout cela est inhumain.

Je suis entrée dans la petite bâtisse du « Centre culturel » du camp d’Aïda, en ce dimanche de mai, comme on entre dans un moulin. Une maisonnette qui ne paye pas de mine ; deux minuscules pièces, emplies de toute une ribambelle d’enfants qui se marchent dessus. Des enfants, on peut l’imaginer, qui, de leur jeune vie, n’ont connu que la violence de l’occupation. Des enfants qui ressemblent à tous les enfants du monde. Même si leur âme n’est plus celle, insouciante, des enfants de leur âge.

Cela est évident. Leurs yeux, doux amers, pleins de blessures, voient infiniment plus loin que les yeux des enfants de chez nous.

Dans une pièce, un petit garçon, l’iris d’un vert étrangement beau, était tout affairé – après avoir mis la main sur un paquet de bonbons - à s’en remplir le gosier. Dans l’autre pièce, seize enfants de toutes tailles répétaient des pas de danse. Ils faisaient partie du petit groupe d’acteurs du théâtre Al-Rowwad qui allaient bientôt s’envoler vers la France, pour y jouer leur pièce : « Nous sommes les enfants du camp ».

Leur professeur s’égosillait. Leurs mouvements étaient encore loin d’êtres parfaits. Il faisait, là dedans, une chaleur à tomber. Survoltés, échauffés par l’effort, les petits danseurs avaient les joues en feu, transpiraient à grosses gouttes. Qu’importe. Leurs pensées allaient toutes vers cette merveilleuse inconnue qui les attendait : la France. Ils étaient disposés à répéter cent fois leurs gestes. Leurs yeux scintillaient comme étoiles dans le firmament. Une force palpable les animait, une impatience s’exprimait, une tension les électrisait. Une énergie toute enfantine, toute prête à se déployer. Le parquet en bois tremblait sous leurs pas. Ils étaient aux anges.

Pour ces enfants qui n’avaient jamais pu sortir de leur camp, avoir la chance de voyager dans le vaste monde était miracle. Cette petite représentation, était la chance de leur vie. Et ils la saisissaient. Tant pis si le texte qu’ils étaient en train de jouer, si cette histoire triste qui prenait la forme d’une incarcération, d’une tragédie, était leur propre histoire. La magie du jeu théâtral, leur permettait de prendre une distance d’avec leurs blessures. Et d’oublier qu’ils jouaient leur propre vie et que les chars d’assaut israéliens au pas de leur porte, étaient des machines à tuer.

Cela n’était pas rien. Cela ne pouvait que les aider à mieux résister. Ils étaient toute feu toute flamme. Vrais. Ils se voyaient comme dans un miroir. Ils étaient bouleversants. Ils vous communiquaient de la joie. La joie de les sentir traversés d’un ardent désir de vivre et d’exister, malgré tout

Silvia Cattori



[1Israël s’est installé sur 80% de la Palestine historique ; les 20% restant il les occupe depuis 1967