écrits politiques
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Crimes de guerre, crimes contre l’humanité
Naplouse l’insoumise
J’ai appris à aimer Naplouse, comme on aime tout ce que la cruauté des hommes persécute et humilie injustement. Depuis les hauteurs d’où on la regarde, on ne peut se lasser de l’admirer. Et on se dit que, telle qu’elle se donne à voir, paresseusement étirée aux flancs des collines qui vont se fondre dans l’azur, toute enserrée dans son antique écrin doré, cette ville unique pourrait être un cadre de vie idyllique si l’occupant israélien n’avait jamais existé.

Naplouse (Collection at Jafet Library)

Naplouse ne connaît pas un instant de répit. L’occupant qui la tient en joue, épie ses moindres mouvements, brutalise ses enfants et l’arrache quotidiennement à son désir de vivre en paix à l’intérieur de ses antiques murailles.

On ne les voit pas mais on sait les soldats là, omniprésents, avec leurs engins mortels. Combien sont-ils ? C’est un grand mystère. Nul ne sait ce qui se trame dans ces bases militaires qui surveillent tous les recoins et tout un chacun en Palestine. Ils sont partout et ils se multiplient là où il y a des colonies juives. Colonies qui poussent comme des champignons sur les plus belles terres de surcroit.

Les canons dirigés sur la Naplouse peuvent frapper à tout instant. Les natifs du pays sont enfermés comme des rats. J’exprime mon étonnement qu’ils puissent supporter un tel déni de leur droit à vivre une vie normale sur leur terre ?!

« What can we do ? » répondent-ils immanquablement. Le plus surprenant est que vous les sentez sans haine, habités par la pensée que justice leur sera rendue un jour.

Naplouse tient bon. Marcher dans la rue, ouvrir son échoppe, c’est la façon qu’ont ses habitants de faire front.

Vivre, respirer, ici, c’est résister. Naplouse résiste et pleure en silence. Un silence oppressant.

Il y a, fondu en son sein, des "traîtres" qui collaborent avec l’occupant et qui côtoient les braves gens. L’occupant achète les faibles, les salauds, les criminels. Il les corrompt par toutes sortes de basses manœuvres. C’est un fardeau supplémentaire qui s’ajoute au climat affreusement incertain et pesant.

La vie ici est dure, très dure. Les jeunes n’ont aucun avenir. Mais ils ne partent pas. Voudraient-ils échapper à cet enfer, qu’ils ne peuvent pas. Il y a ceux que l’on appelle les « fighters ». Ce sont des jeunes patriotes, des jeunes gens au chômage, qui ont fait des études, qui ont connu les brutalités des soldats depuis leur plus tendre enfance, qui ont été emprisonnés en Israël pour avoir lancé des pierres, qui ont pris le parti de résister.

Ils ont les cheveux coupés court, gominés, des rêves d’amour et de fulgurances, comme tous les jeunes du monde. Ils ne peuvent que se morfondre dans ce mouroir. Des jeunes à qui on a volé l’enfance, et dont on massacre maintenant la jeunesse. Ils sont généralement grands, très grands, beaux et timides ; tout comme les jeunes filles. Ils portent des "jeans". Ils sont le plus souvent proches de mouvements qui, contrairement au parti du Fatah au pouvoir, ne se compromettent pas avec l’occupant et refusent de négocier avec lui aussi longtemps qu’il ne se retire pas des territoires annexés en 1967.

Et, pour ce rêve de liberté à conquérir, ils sont perpétuellement traqués, maltraités, inscrits par l’occupant illégal sur la longue liste des « wanteds ».

A l’entrée de la vieille ville, les maisons trouées ou éventrées par les tirs de l’armée israélienne, n’ont toujours pas été retapées. Elles paraissent inhabitées. Les gens se barricadent. On ne voit jamais personne aux balcons ni aux fenêtres recouvertes de panneaux en bois, en cartons.

Dès que la nuit tombe, les rues se vident instantanément. On n’entend pas un bruit, pas un enfant qui pleure. C’est assez troublant cette absence de bruit, cette absence de vie. Que font les jeunes ici, la nuit, reclus en leurs murs ?

Impossible d’avoir une nuit où l’on dort d’une traite. La nuit tout comme le jour, jeeps, chars, et autres engins militaires, envahissent les petites ruelles, patrouillent, tirent sur les maisons et les enfants, entrent dans la vieille ville, ratissent. C’est très angoissant.

On reste suspendus aux bruits ; on essaye de comprendre de quel côté il y a des tirs et dans quelle direction se dirigent les véhicules dont on entend les moteurs. L’absence de voix humaines surprend et ajoute à la peur.

Seuls les animaux se plaignent encore. Le jour, on ne les voit ni ne les entend ; mais la nuit on découvre subitement l’existence de toute une ménagerie : coqs, chats, mulets, qui se manifestent de concert.

A deux heures, nous sommes réveillés en sursaut. Nous entendons des avions faire des cercles au dessus de nos têtes et des chars tourner autour de notre pâté de maisons. Nous découvrons ce que subissent quotidiennement les habitants. Ces gens nous font de la peine.

Nous devons aller le dire au monde, et le répéter jusqu’à ce que les nos autorités politiques finissent par obliger Israël à se retirer d’ici.

Il est clair que la terreur imposée en permanence par l’armée israélienne est destinée à paralyser toute velléité de résistance. Tuer des enfants - qui sont pour les Palestiniens la seule richesse qui leur reste - est la clé de la stratégie militaire d’Israël. C’est une stratégie criminelle basée sur la terreur et l’asphyxie de la population.

Quand les mères sont terrorisées par la peur que l’armée vienne leur arracher encore un troisième enfant, ou leur époux, quand les pères vivent dans l’angoisse de ne pas pouvoir assurer la survie de leur famille, quand les jeunes sont dévastés par les traumatismes, il devient très difficile de garder la tête saine et de combattre l’occupant de façon organisée.

Tuer des Palestiniens, les humilier, les mutiler, leur briser les os et le moral, leur voler les quelques shekels qu’ils possèdent au moment des rafles, les emprisonner, on finit par se dire que c’est là chose banale pour beaucoup de soldats israéliens qui ont grandi dans la haine de l’Arabe. Mais cela les met manifestement dans un certain embarras quand ils se voient pris en flagrant délit, par des témoins, des internationaux, au moment où ils enfoncent les portes et brutalisent les gens.

Depuis quelques semaines les soldats ont reçu l’ordre de viser les pacifistes internationaux à la tête, c’est-à-dire ordre de les tuer [1]. Le jour où ces volontaires qui payent de leur poche et parfois de leur vie, ne pourront plus venir librement, il n’y aura plus de preuves des exactions israéliennes.

Le jour commence à Naplouse, comme la nuit finit : dans la plus grande désolation.

Les marchands installent leur étal tôt le matin. Les femmes vaquent à leurs occupations. A neuf heures, on entend soudain des coups de canons. On dresse l’oreille. On apprendra plus tard que l’armée est encore revenue à l’intérieur de la ville historique, déjà à moitié détruite, qu’il y a eu des morts, des blessés.

Nous apprenons qu’un enfant du camp de refugiés de Balata, venait de se faire exploser au milieu des passants en Israël. Quel malheur ! Et on s’inquiète des représailles qui vont encore s’abattre sur ces pauvres gens.

Mais les Palestiniens ne se plaignent pas. Ils font en sorte que « la vie » continue.

C’est à nous, les témoins de l’inimaginable, de dire au monde comment ils sont maltraités.

Silvia Cattori



[1] Ils ont tué Rachel Corrie (voir : http://www.silviacattori.net/article273.html ) ;
ils ont fracassé le visage de Bryan Avery (voir : http://www.silviacattori.net/article282.html ) ;
ils ont blessé Tom Hurndall, qui est en état de mort clinique (voir : http://www.silviacattori.net/article230.html ).


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