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Bethléem assiégée par l’armée israélienne

Ce petit texte a été écrit pendant le siège, par l’armée israélienne, de la Basilique de la Nativité à Bethléem où s’étaient réfugiés des Palestiniens qu’elle pourchassait. Le siège, qui a débuté le 1er avril, un lundi de Pâques, et a duré trente neuf jours, devait affamer les assiégés pour les contraindre à se rendre.

24 avril 2002 | Thèmes : Israël Rôle des médias Palestine


La Basilique de la Nativité à Bethléem.

Hier, quand, transie d’angoisse, j’ai traversé Beit Jalla à pied, sous un soleil tapant, en direction de Bethléem en butte à la sauvagerie des soldats de l’armée occupante, il n’y avait pas âme qui vive dans les ruelles fantômes [1]. Toutes vitres fermées, les maisons semblaient inhabitées. Cela faisait une étrange impression !

Sous couvre-feu, nul ne semblait vouloir se hasarder à sortir. Ceux qui s’y sont malencontreusement risqués ont été tués par des tireurs israéliens invisibles, postés en embuscade.

La peur qu’une balle ne me transperce augmentait à mesure que j’avançais.

Durant tout ce temps où les gens ont été contraints à rester enfermés, les ordures se sont entassées au devant des maisons silencieuses. Les carcasses de voitures, que les chars israéliens se sont amusés à réduire en feuilles de tôle, se comptaient par centaines.

Bethléem, ce lieu sacré, symbole d’amour, que je foulais la peur au ventre faisait peine à voir. Imaginez une petite bourgade, en plein midi, avec des ruelles vides, les fenêtres des maisons serrées les unes contre les autres fermées, où tout semble sans vie, mort, avec uniquement des soldats et des chars !

Lieu présumé de la naissance du Christ, Bethléem, touchante dans sa simplicité nue, est une petite bourgade aux tonalités décaties, où la vie pourrait être merveilleuse s’il n’y avait cette atmosphère martiale, des amoncellements de véhicules réduits en ferraille, des façades trouées qui vous parlent d’angoisse ; mais aussi d’une vie simple et noble tapie entre les murs.

Ils ont détruit tout ce qu’ils trouvaient sur leur passage. Je me suis souvenue de cette réflexion faite par un jeune médecin rencontré à Ramallah : " Je connais tous les propriétaires des voitures que vous voyez. Ces carcasses ont un nom, un visage, ça me fait de la peine chaque fois que je les vois. Ici, les gens sont pauvres. Une voiture représente pour eux des années de sacrifices".

J’imagine ce que cela signifie, pour des familles, de demeurer enfermées dans ces logis minuscules, durant des jours et des semaines.

Rien ne bouge ! Mais, on le devine, il y a là, derrière ces façades muettes, des enfants confinés que la terreur israélienne a profondément marqués, et sans doute durablement traumatisés. Des enfants, qui ne sont pas libres de sortir dans la rue, qui sont empêchés d’aller à l’école. Des mères endolories qui pleurent les fils emprisonnés ou tués, des hommes qui ont envie d’en découdre, des vieillards, des malades qui n’ont pas droit à être soignés, des femmes empêchées de se rendre à l’hôpital pour accoucher.

C’est criminel !

Malgré le nombre incroyable de journalistes venus couvrir l’opération lancée en Cisjordanie par Israël, le public en Occident, n’a pas été véritablement informé des crimes que commettait l’armée israélienne. Les victimes de l’oppression israélienne, étaient présentées le plus souvent comme des coupables, des terroristes.

Soudain s’offre à mon regard la place de la Mangeoire avec, en son centre, la petite porte magique de la Basilique de la Nativité, l’une des plus vieilles églises du monde, sur laquelle tous les feux du monde se portent en ce moment.

Il y avait là, sur ce mouchoir de poche, une cinquantaine de cameramans et de photographes internationaux en attente, munis de gilets pare-balles et de casques, qui se marchaient sur les pieds. Ils attendaient de pouvoir filmer les « médiateurs » à leur sortie de l’église. Cela faisait trois semaines qu’ils stationnaient là. C’était le cirque habituel « d’envoyés spéciaux », de « correspondants de guerre », en attente de quelque chose qui n’expliquerait rien au monde, ni le pourquoi et le comment de la gravité de ce qui se passe véritablement ici à cause de l’occupant israélien. Les opérations militaires menées par des dizaines de milliers de réservistes israéliens et les souffrances qu’endurent des centaines de milliers de Palestiniens, qu’ils assiègent et terrorisent en les soumettant à des exactions inimaginables partout en Palestine, cela ne semblait pas intéresser la presse. Tous ici où rien ne se passe.

Les soldats israéliens étaient postés là en ce lieu béni, forts de leur arsenal de guerre hideux, flanqués de chars, de jeeps. Par moments, des explosions assourdissantes faisaient trembler le sol. On ne savait jamais de quel côté, ou contre qui, les soldats pouvaient tout à coup tirer.

Un photographe, venu des États-Unis, me dit que les soldats israéliens voulaient par leurs tirs effrayer, faire la démonstration de leur puissance, entretenir un climat de terreur permanente, écraser les Palestiniens, les humilier en les forçant à se terrer comme des rats.

Après les jours d’effroi, et de sang versé, il s’agissait pour les soldats de continuer à persécuter les Palestiniens et de leur montrer qui commandait ici ; mais aussi de se rassurer eux-mêmes. Car, même face à des gens dépourvus de tout moyen de riposte, les soldats israéliens - réputés ici pour leur manque de courage - n’étaient pas prêts à risquer leur vie ; ils avaient plus peur que nous. Une peur qui les faisait tirer à tout va.

Au « Star Hotel », trois jeunes soldats israéliens contrôlaient l’entrée. Les journalistes ne sortent de là que pour se rendre à l’Eglise de la Nativité.

Nous avons vu, jour après jour, les fameux « correspondants de guerre », rester à journée faites, à l’hôtel American Colony ou au « Star hotel ». D’autres moins paresseux se rendre tous au même endroit, parler tous du même sujet, envoyer tous la même image et le même commentaire : "Les négociations n’ont pas abouti, les négociations ont repris... ". Vidant ainsi la violence des agresseurs de son véritable contenu.

Le monde ne se souviendra que des images du siège de la Basilique de la Nativité et du siège du palais présidentiel d’Arafat, dont les médias ont fait un événement en soi. Alors que ce n’était que la pointe de l’iceberg.

Pour les services de propagande d’Israël, passés maîtres dans l’art de brouiller les cartes, les journalistes internationaux qui ne vont que là où les officiers de l’armée israéliennes les y autorisent [2], passant sous silence leurs crimes, sont les bienvenus.

Les Palestiniens considèrent cette désinformation avec amertume. Ils se sentent profondément blessés de voir comment on exonère Israël de ses crimes. C’est cela qu’exprimait un jeune journaliste palestinien rencontré à Qalquilya quelques jours plus tôt : " Chaque jour amène son lot de nouvelles atroces dont nul n’a idée au-dehors. Ils nous forcent à vivre comme des bêtes, on ne peut même plus aller enterrer nos morts. Ils nous persécutent, ils nous méprisent, ils nous humilient, ils tuent des civils. Cent enfants palestiniens tués par la haine des soldats israéliens, ne pèsent jamais autant qu’un seul enfant israélien tué par un Palestinien qui venge ses morts".

Je me mets en route pour Jérusalem, atterrée par tout ce que j’ai observé. Leur vie est un enfer. Si le monde savait ce qui se passe ici en réalité !

Puis, chemin faisant, il suffit d’un regard, d’un sentiment de sympathie qui se tisse ; et on voit des yeux briller comme pépites d’or. Et l’espoir renaît.

Silvia Cattori



[1Seuls les journalistes étrangers ont la liberté d’enfreindre le couvre feu à certains endroits tels l’Eglise de la Nativité où on attend que les hommes retranchés à l’intérieur sortent, et à la Moquata où M. Arafat est assiégé.

[2Ibid.