La Basilique de la Nativité à Bethléem.
Hier, quand, transie d’angoisse, j’ai traversé Beit Jalla à pied, en direction de Bethléem, sous un soleil tapant, il n’y avait pas âme qui vive dans les ruelles fantômes [1]. Toutes vitres fermées, les maisons semblaient inhabitées. Cela faisait une étrange impression !
Sous couvre-feu, nul ne pouvait se hasarder à sortir. Ceux qui s’y sont malencontreusement risqués ont été tués par les tireurs israéliens invisibles, postés en embuscade.
La peur qu’une balle ne me transperce m’oppressait. La peur augmentait à mesure que j’avançais.
Durant tout ce temps où les gens ont été contraints à rester enfermés, les ordures se sont entassées au devant des maisons silencieuses. Les carcasses de voitures, que les chars israéliens se sont amusés à écraser une à une et à réduire en feuilles de tôle, se comptaient par centaines.
Bethléem, ce lieu sacré, symbole d’amour, en butte à la sauvagerie de soldats venus d’Israël - et que je foulais la peur au ventre - faisait peine à voir. Pas une âme qui vive ici non plus !
Imaginez une petite bourgade, en plein midi, avec des ruelles vides, des maisons serrées les unes contre les autres, où tout semble sans vie, mort, avec des soldats surarmés, des chars !
Lieu présumé de la naissance du Christ, Bethléem, touchante dans sa simplicité nue, est une petite bourgade aux tonalités décaties, où la vie pourrait être merveilleuse s’il n’y avait cette atmosphère de fin du monde, ces amoncellements de véhicules réduits en ferraille, ces façades trouées qui vous parlent des atrocités israéliennes ; mais aussi d’une vie simple et noble qui les a précédées.
Ils ont détruit tout ce qu’ils trouvaient sur leur passage. Je me suis souvenue de cette réflexion faite par un jeune médecin rencontré à Ramallah : " Je connais tous les propriétaires des voitures que vous voyez. Ces carcasses ont un nom, un visage, ça me fait de la peine chaque fois que je les vois. Ici, les gens sont pauvres. Une voiture représente pour eux des années de sacrifices".
J’imagine ce que cela signifie, pour des familles nombreuses, de demeurer enfermées dans des logis minuscules, durant des jours et des semaines.
Rien ne bouge ! Mais, on le devine, il y a là, derrière ces façades muettes, des enfants confinés que la terreur israélienne a profondément marqués, et sans doute durablement traumatisés. Des enfants, qui ne sont pas libres de sortir dans la rue, qui sont empêchés d’aller à l’école. Des mères endolories qui pleurent, des hommes qui ont envie d’en découdre, des vieillards, des malades agonisants qui n’ont pas droit à être soignés, des femmes empêchées de se rendre à l’hôpital pour accoucher.
C’est criminel !
Soudain s’offre à mon regard la place de la Mangeoire avec, en son centre, la petite porte magique de la Basilique de la Nativité, l’une des plus vieilles églises du monde, sur laquelle tous les feux du monde se portent en ce moment.
Il y avait là, sur ce mouchoir de poche, une cinquantaine de caméramans et de photographes en attente, munis de gilets pare-balles et de casques, qui se marchaient sur les pieds. Ils attendaient de pouvoir filmer les « médiateurs » à leur sortie de l’église. Cela faisait trois semaines qu’ils stationnaient là, tous au même endroit. C’était le cirque habituel « d’envoyés spéciaux », de « correspondants de guerre », à l’affut de quelque chose qui n’expliquerait rien au monde, qui ne montrerait pas l’ampleur et la gravité de ce qui se passe véritablement sur le terrain. Les opérations militaires criminelles menées par des dizaines de milliers de réservistes israéliens et les souffrances qu’endurent des centaines de milliers de Palestiniens, qu’ils assiègent et terrorisent en les soumettant à des exactions inimaginables, cela ne semblait pas être assez spectaculaire.
Les soldats israéliens étaient postés là en ce lieu inspiré, forts de leur arsenal de guerre hideux, flanqués de chars, de jeeps. Par moments, des explosions assourdissantes faisaient trembler le sol. On ne savait jamais de quel côté, ou contre qui, les soldats pouvaient tout à coup tirer.
Un photographe, venu des États-Unis, disait que les soldats israéliens voulaient par leurs tirs, distillés de manière à effrayer, faire la démonstration de leur puissance, entretenir un climat de terreur permanente, écraser les Palestiniens, les humilier en les forçant à se terrer comme des rats.
Après les jours d’effroi, et de sang versé, il s’agissait pour les soldats israéliens de continuer à persécuter ces Palestiniens honnis et de leur montrer qui commandait ici ; mais aussi de se rassurer eux-mêmes. Car, même face à des gens dépourvus de tout moyen de riposter, les soldats israéliens - réputés ici pour leur manque de courage - n’étaient pas prêts à risquer leur vie ; ils avaient plus peur que nous. Une peur qui les faisait tirer à tout va.
Malgré le nombre incroyable de journalistes venus couvrir l’opération lancée par Israël, le public en Occident, n’a pas été véritablement informé des crimes que commettait l’armée israélienne en Cisjordanie. Les victimes de l’oppression israélienne, étaient montrées le plus souvent comme des coupables, des terroristes.
Au « Star Hotel », trois soldats israéliens contrôlent l’entrée. Les journalistes ne sortent de là que pour se rendre à l’Eglise de la Nativité.
Nous avons vu, jour après jour, ces hommes appelés « correspondants de guerre », rester à journée faites, à l’hôtel American Colonie ou au « Star hotel ». Ou, au mieux se rendre tous au même endroit, parler tous du même sujet, envoyer tous la même image, le même commentaire : "Les négociations n’ont pas abouti, les négociations ont repris... ". Vidant ainsi la violence des agresseurs de son véritable contenu.
Le monde ne se souviendra que des images du siège de la Basilique de la Nativité et du siège contre le palais présidentiel d’Arafat, dont les médias ont fait un évènement en soi. Alors que ce n’était que la pointe de l’iceberg.
Pour les services de propagande d’Israël, passés maîtres dans l’art de brouiller les cartes, les journalistes internationaux qui ne vont que là où les officiers de l’armée israéliennes les y autorisent [2], et passent sous silence les crimes, sont les bienvenus.
Les Palestiniens considèrent cette désinformation avec amertume. Ils se sentent profondément blessés de voir comment on exonère Israël de ses crimes. C’est cela qu’exprimait un jeune journaliste palestinien rencontré à Qalquilya quelques jours plus tôt : " Chaque jour amène son lot de nouvelles atroces dont nul n’a idée au-dehors. Ils nous forcent à vivre comme des bêtes, on ne peut même plus aller enterrer nos morts. Ils nous persécutent, ils nous méprisent, ils nous humilient, ils tuent des civils. Cent enfants palestiniens tués par la haine des soldats israéliens, ne pèsent jamais autant qu’un seul enfant israélien tué par un Palestinien qui venge ses morts".
Je me mets en route pour Jérusalem, atterrée par tout ce que j’ai observé. Leur vie est un enfer. Cela nous ne pouvons l’accepter. Si le monde savait ce qui se passe ici en réalité !
Puis, chemin faisant, il suffit d’un regard, d’un sentiment de sympathie qui se tisse ; et on voit des yeux briller comme pépites d’or. Et l’espoir renaît.
Silvia Cattori
[1] Seuls les journalistes étrangers ont la liberté d’enfreindre le couvre feu à certains endroits tels l’Eglise de la Nativité où on attend que les hommes retranchés à l’intérieur sortent, et à la Moquata où M. Arafat est assiégé.
[2] Ibid.