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Attentat contre un général libanais
Le chaos au Moyen Orient sert les intérêts d’Israël

Contrairement à ce que prétendent avec insistance les médias traditionnels - qui ont immédiatement attribué à la Syrie l’attentat du 19 septembre à Beyrouth ayant coûté la vie au général Wissam al-Hassan, chef de la section des renseignements des Forces de sécurité intérieure libanaises - la déstabilisation du Liban et l’aggravation des tensions entre Chiites et Sunnites, chrétiens et musulmans, ne profite ni à la Syrie, ni au Hezbollah, mais à Israël et à ses solides alliés.

Cette déstabilisation n’est pas nouvelle ; l’ancien Premier ministre libanais Salim el Hoss l’avait analysée avec une impressionnante lucidité dans le remarquable entretien qu’il avait accordé à Silvia Cattori en 2005, où il voyait déjà se mettre en place tout ce qui est en train de se produire aujourd’hui. Depuis les années 1980 l’objectif d’Israël et des États-Unis a été d’affaiblir les pays voisins, de les pousser à la guerre civile par le chaos, les provocations et l’instigation des divisions ethniques et religieuses. Ceci de manière à liquider les derniers pôles de résistance à leurs diktats : la résistance du Hezbollah qui a déjà repoussé par deux fois hors du Liban les envahisseurs israéliens, la résistance de Bachar el-Assad qui n’entend pas négocier la paix avec un occupant qui s’est annexé illégalement le Golan syrien, et la résistance de la République islamique d’Iran qui revendique son droit légitime à se doter du nucléaire civil.
« Si une guerre arabe de religion se produisait en Irak » disait Salim el Hoss « elle ne resterait pas confinée à l’Irak et elle pervertirait toute la région du Proche-Orient. Car les mêmes sensibilités sont présentes, en Syrie, au Liban, en Arabie Saoudite, dans toute la région. (…) L’Amérique a soulevé des problèmes contre la Syrie en relation avec la résistance en Irak et avec la résistance au Liban et en Palestine ; mais tout cela n’a pas de sens. Ce qu’ils veulent de la Syrie est qu’elle signe un accord avec Israël sur les lignes de l’accord signé entre l’Égypte et Israël et entre la Jordanie et Israël. Si la Syrie accepte de suivre ce chemin, il n’y aura plus de problème. »

Comme on le sait, la Syrie s’est refusée à suivre ce chemin.

Voilà l’intégralité de cet entretien datant d’octobre 2005.


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Salim el Hoss fut par cinq fois désigné comme premier ministre du Liban

Silvia Cattori : Monsieur Salim el Hoss, merci d’avoir accepté de nous
recevoir. Vous êtes très aimé et respecté au Liban pour avoir accepté de
servir votre pays dans des périodes difficiles ; vous avez assumé quatre
fois la charge de Premier ministre. N’avez-vous jamais redouté d’être
assassiné comme nombre de vos prédécesseurs ?

Salim el Hoss : J’ai été nommé Premier ministre de 1976 à 1980. Dans
l’intervalle, il y a eu une interruption car j’ai dû former un nouveau
gouvernement. Dans cette période, j’ai donc été deux fois Premier ministre.
En 1987, quand le Premier ministre Rachid Karamé a été assassiné, j’étais
ministre et membre de son Cabinet. Après son assassinat, j’ai été nommé
Premier ministre ; c’était la troisième fois. Puis, après les Accords de Taëf, le président René Moawad a été élu et il m’a désigné comme Premier
ministre ; mais il a été assassiné trois semaines plus tard. C’est alors que
le président Elias Hraoui a été élu pour le remplacer, et il m’a également
nommé comme Premier ministre ; c’était donc la quatrième fois. Puis, au
début de la présidence d’Emile Lahoud, en 1998, j’ai été Premier ministre
durant deux ans. J’ai donc occupé cinq fois le poste de Premier ministre et
non quatre.

S.C. : Le Liban est à nouveau entré dans une période d’incertitudes. Rien n’est résolu en Palestine. Israël occupe toujours le Golan ; les États-Unis accusent la Syrie d’être le commanditaire de l’assassinat d’Hariri.
Pensez-vous que cela finira par se calmer ?

Salim el Hoss : En ce qui concerne le proche avenir, je ne suis pas très
optimiste. Nous sommes confrontés à de nombreux défis dans la région : au
Liban, en Palestine, et plus particulièrement en Irak. Nous craignons
beaucoup que ce qui se passe en Irak ne se répande, ne se répercute sur
toute la région. Beaucoup de choses sont entreprises dans le but d’entraîner
une agitation civile ou une guerre civile en Irak, pour attiser les
sensibilités sectaires et ethniques. Nous craignons beaucoup que puisse se
produire également une explosion entre Sunnites et Chiites et que cela
puisse provoquer le commencement d’une guerre arabe de religion en Irak. Si
elle se produisait, elle ne resterait pas confinée à l’Irak et elle
pervertirait toute la région du Proche-Orient. Car les mêmes sensibilités
sont présentes, en Syrie, au Liban, en Arabie Saoudite, dans toute la
région… ainsi nous craignons qu’il n’y ait des plans ou des délibérations
visant à fractionner le Proche-Orient en petites entités, dans le but de les
intégrer dans un « grand Moyen-Orient ».

C’est un plan américain qui, je le
pense, vise deux objectifs. L’un est de se débarrasser de ce que l’on
appelle le nationalisme arabe, et cela depuis le temps de Gamal Nasser. Les
gens de cette époque avaient brandi le sceptre du nationalisme arabe pour
combattre Israël et l’Amérique. Et les deux, depuis cette époque, ont
travaillé pour faire disparaître, pour détruire, ce que l’on appelle le
nationalisme arabe. En fait, c’est ce que vise le projet de « grand Moyen Orient ». Parce que ce
projet écarterait une bonne part de la population arabe de la région, comme
les Arabes d’Afrique du Nord ; ils ne feraient pas partie du projet ; et ce
projet envelopperait des peuples non arabes, comme l’Iran, la Turquie,
Chypre et Israël. Alors, où iraient les peuples arabes ? Il n’y aurait plus
de peuple arabe. Le second objectif de ce plan, de la mise en œuvre de ce
plan, a trait, en fait, à la manière de le réaliser ; nous entendons, venu
officiellement d’Amérique quelque chose qui est appelé « régions créatives »
ou « constructives » et qui entend modifier les entités politiques
actuelles, en petites entités, en entités conflictuelles. En fait, ils ont
commencé en Irak, l’Irak est candidat à se briser en au moins trois entités,
peut-être davantage. Si cela se produit en Irak, cela pourrait devenir
contagieux dans toute la région. Un phénomène similaire se produira en
Syrie, assurément au Liban, en Arabie Saoudite ; il y a les mêmes
sensibilités dans tout le Proche-Orient. Il y a des tentatives journalières
qui visent à provoquer le conflit, des tentatives journalières en Irak. Des
explosions de voitures ou des explosions dans des mosquées, mais il n’y a
pas encore de guerre civile, il n’y a pas d’embrasement menant à la guerre
civile. Nous craignons que le poids de la pression n’en soulève certains, de
l’Irak au Liban. Au Liban il y a de telles tentatives de provoquer des
différends entre Chiites et Sunnites, parmi les chrétiens, les musulmans ;
si cela se produisait, se répétait, cela ne se limiterait pas au Liban mais
se répandrait dans toute la région. J’ai très peur pour l’avenir immédiat,
très peur ; nous devons relever les défis auxquels nous sommes maintenant
confrontés. Espérons que les choses iront mieux au Liban

S.C. : Israël n’est-il pas le grand bénéficiaire et le premier instigateur
du chaos dans la région ? N’a-t-il pas officiellement appelé dès 1997 au
démembrement de l’Irak ? Ne faut-il pas que les dirigeants arabes cessent de
normaliser leurs relations avec Israël et les Etats-Unis qui oppriment leurs
peuples et dénoncer les souffrances qu’ils leurs infligent ?

Salim el Hoss : Vous avez raison, les Arabes ne constituent pas un front uni
face à ces défis ; et les États-Unis et Israël jouent sur les divisions
entre les Arabes ; notre problème majeur est, malheureusement, le manque de
démocratie. Si le monde arabe avait été plus démocratique, la volonté des
peuples aurait été plus proche l’une de l’autre que ce n’est le cas
maintenant entre les dirigeants des divers pays arabes. Les dirigeants sont
maintenant ceux qui conduisent leurs pays dans d’autres directions. Mais si
nous étions une démocratie, la volonté populaire prévaudrait. Ce dont nous
manquons, c’est la démocratie. Nos dirigeants, dans les pays arabes, ont
leurs propres intérêts, leurs propres considérations, ils sont trop
complaisants avec l’Amérique, trop craintifs face à l’Amérique ; en fait,
ils redoutent l’Amérique. Alors ils essaient trop souvent de se soumettre à
la trêve, ou ils vont trop loin, pas par conviction, mais par peur ou
incapacité. Cela rend malheureusement le front arabe très faible et très
vulnérable face aux vents venant d’Amérique et d’Israël.

S.C. : Ne pensez-vous pas que la communauté internationale aurait dû imposer
à Israël le même traitement qui a été imposé au système d’apartheid de
l’Afrique du Sud ?

Salim el Hoss : Bien sûr. Il s’agit là de nos outils, mais en fait, nous ne
les utilisons pas, cela devrait être nos armes contre Israël. Nous devrions
contraindre la communauté internationale à obliger Israël de respecter les
droits humains. Mais vous savez qu’il y a en fait un paradoxe ; sous le nom
de guerre contre le terrorisme, l’Amérique fait tout ce qu’elle veut. Il n’y
a pas de définition internationale du terrorisme. Nous savons que tout acte,
toute violence qui est exercée contre des civils dans des buts politiques
est sans nul doute du terrorisme. Et que le terrorisme est méprisable,
répréhensible, et qu’il faut lui résister. Nous sommes contre le terrorisme.
Mais, dans la politique américaine, le terrorisme est devenu un point de
vue. Si la violence est utilisée par des Palestiniens, des Libanais ou des
Irakiens, quelle que soit la façon dont ils l’utilisent et pour quelle
cause, c’est du terrorisme. Si elle est utilisée par les Israéliens c’est un
acte d’autodéfense, même si elle a lieu sur le territoire d’autres peuples,
là où Israël occupe d’autres peuples, ils appellent cela de l’autodéfense.

Ainsi la violence exercée par les Israéliens n’est pas appelée du
terrorisme. Vous n’entendrez jamais l’expression « terrorisme israélien », jamais.
Vous entendez « terrorisme islamique ». Les Israéliens aussi pratiquent la pire
forme de violence. L’Amérique pratique la pire forme de violence en Irak :
en tuant en fait des civils. Quand ils détruisent toute une ville en Irak,
par exemple Falluja, ils ne se préoccupent pas de savoir qui est tué.
N’est-ce pas du terrorisme ? Quand les Américains pratiquent la violence,
leur violence sert la cause de la liberté, de la démocratie et des droits de
l’homme. C’est paradoxal ! C’est toujours de la violence, mais vue de
différentes perspectives. Seule la violence arabe est du terrorisme ! La
violence israélienne est de l’autodéfense. La violence américaine sert la
cause de la liberté et des droits de l’homme. Ainsi, le terrorisme est
devenu un point de vue. Mais qui se risquerait à dire cela à l’Amérique ?

S.C. : Comment voyez-vous le revirement de la diplomatie française en
défaveur de la Syrie et son actuel alignement sur les positions des
États-Unis ?

Salim el Hoss : La seule explication que nous avons est que la France
attache un grand prix à son alliance avec l’Amérique ; elle veut apaiser
l’administration américaine. Donc cela va faire plaisir à l’Amérique. Cette
coopération avec l’Amérique vaudra à la France sa part.

S.C. : Ne craignez-vous pas que ceux qui ont assassiné Hariri ne vont jamais
être démasqués car ils servaient les intérêts de Tel Aviv et Washington et
que la Syrie n’est que leur nouvelle victime ?

Salim el Hoss : Vous connaissez la question de la France vis-à-vis de M
Hariri. Il est de notoriété publique qu’il y avait une étroite amitié entre
M. Hariri et M. Chirac, sur un plan personnel. Cela pourrait avoir affecté
la politique française, après son assassinat, et les Français se sont
ralliés à la cause que poursuivait l’Amérique. C’est une cause sans douleur
à poursuivre. Toutefois, nous pensons que la position française est plus
valable et plus compréhensible que l’américaine. Nous espérons que la
position de la France va changer dans le sens d’une amélioration vis-à-vis
du Liban et de la Syrie. On ne peut pas se permettre cette situation, vous
savez. Il y a une trop grande pression sur le Liban. En fait, une telle
pression de l’Amérique et de la France en ce qui concerne la Résolution 1559
va allumer une guerre civile au Liban. Ces pays devraient comprendre cela. On
ne peut pas se permettre cela.

S.C. : Donc, la Syrie, mais aussi le Liban, auront à subir des conséquences
fâcheuses suite au revirement de la France ? Cette dernière n’a-t-elle pas
mis un pied dans le guêpier. L’ex-chef du Mossad, Alevi, n-a-t-il pas avoué
qu’il y a des plans pour assurer la présence des États-Unis au Proche-Orient
durant des décennies ?

Salim el Hoss : Si la Syrie se montre disposée à signer maintenant un accord
avec Israël, le Liban va suivre immédiatement. Et si cela se produit, soyez
sûre que l’Amérique ne verra plus de problèmes ni avec le Liban, ni avec la
Syrie. L’Amérique a soulevé des problèmes contre la Syrie en relation avec
la résistance en Irak et avec la résistance au Liban et en Palestine ; mais
tout cela n’a pas de sens. Ce qu’ils veulent de la Syrie est qu’elle signe
un accord avec Israël sur les lignes de l’accord signé entre l’Égypte et
Israël et entre la Jordanie et Israël. Si la Syrie accepte de suivre ce
chemin, il n’y aura plus de problème.

S.C. : En clair, tout pays qui résiste à la domination de Washington et
d’Israël sera mis à genoux et la Syrie devra payer très cher son
insoumission ?

Salim el Hoss : Notre problème est le suivant : l’Amérique est démocratique
à l’intérieur de l’Amérique et despotique à l’extérieur. Elle cherche à
dicter aux peuples extérieurs ce qu’ils devraient faire ; elle le fait
vis-à-vis de nous, de la Syrie, excepté Israël. Cela n’est pas la
démocratie. Elle est démocratique à l’intérieur et despotique à l’extérieur

S.C. : Ce qui revient à dire qu’aussi longtemps qu’Israël n’aura pas vaincu toutes les résistances à son occupation et ses annexions, à son expansion et sa volonté de domination dans la région, les peuples palestinien, iranien, syrien, libanais vont continuer de connaitre l’enfer ?

Salim el Hoss : Naturellement. Il y aura beaucoup de problèmes dans toute la
région. Parce que le vrai problème du Proche-Orient, c’est la Palestine. Même
le problème irakien : la guerre contre l’Irak, l’occupation de l’Irak ont un
arrière plan palestinien. Israël a toujours considéré l’Irak comme une force
très puissante contre elle. Maintenant l’Irak est “out”.

Silvia Cattori

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