écrits politiques

Français    English    Italiano    Español    Deutsch    عربي    русский    Português

Par Josh Rogin
Syrie : Comment on détruit un pays et on prépare le « jour d’après » avec le soutien de la Suisse

Josh Rogin montre comment les États-Unis, la Grande Bretagne et la France notamment, tout en travaillant « le jour d’avant » à la déstabilisation de la Syrie - en s’appuyant sur des opposants qu’ils façonnent à leur aise - préparent en parallèle le « jour d’après », le jour où, après avoir tout dévasté, ils auront réussi à mettre la Syrie à genoux. (Silvia Cattori)


22 juillet 2012

Ces six derniers mois, quarante hauts responsables des diverses organisations de l’opposition syrienne se sont réunis discrètement sous la tutelle de l’Institut américain pour la Paix (USIP) pour étudier les modalités de mise en place d’un gouvernement post-Assad.

Ce projet, qui n’implique pas directement des officiels du gouvernement des États Unis mais a été partiellement financé par le Département d’État, a vu sa pertinence s’accroître ce mois-ci avec le déchaînement d’une violence incontrôlée en Syrie et l’éloignement de la perspective d’une transition politique pacifique. Le responsable du projet, Steven Heydemann de l’USIP, un universitaire spécialiste de la Syrie, a présenté le plan à des officiels de l’administration Obama ainsi qu’à des officiels d’autres pays, y compris en marge de la réunion des Amis de la Syrie à Istanbul le mois dernier.

Le projet est baptisé « Le jour d’après : Soutenir une transition démocratique en Syrie. » Heydemann a parlé en détail du projet pour la première fois dans un entretien accordé à The Cable. Il a décrit l’action de l’USIP comme consistant à « travailler dans un rôle d’appui à un groupe important d’organisations d’opposition pour définir une Syrie post-Assad. »

Les leaders d’opposition impliqués dans le projet de l’USIP se réunissent depuis janvier et informent de leurs travaux la Ligue Arabe, le groupe des Amis de la Syrie, l’équipe de l’envoyé spécial de l’ONU Kofi Annan et le Conseil national Syrien d’opposition.

Les efforts du groupe se concentrent sur la mise au point de plans concrets pour ce qui suivra immédiatement après l’effondrement du régime, pour atténuer les risques d’un chaos bureaucratique, sécuritaire et économique. Le projet a aussi identifié certaines choses qui peuvent être faites à l’avance pour préparer une Syrie post-Assad.

« Nous avons organisé le projet par des approches systématiques, y compris pour la réforme du secteur de la sécurité, » explique Heydemann. Nous avons apporté un appui technique aux opposants Syriens qui participent à notre projet, et les Syriens ont identifié des priorités pour des choses qui doivent être mises en œuvre maintenant. »

Il souligne que le rôle de l’USIP est principalement un rôle de facilitation et de coordination. « Les Syriens sont beaucoup et ont l’initiative » dit-il.

Dans les semaines à venir, l’USIP a l’intention de publier un rapport sur le projet qui fera fonction de document de stratégie à l’usage du nouveau gouvernement. La phase suivante est la mise sur pied d’un réseau de soutien « pour commencer à appliquer ces recommandations au sujet des choses qui doivent se produire maintenant », explique Heydemann.

En plus de la réforme du secteur de la sécurité, le groupe a abouti à un plan de réforme du secteur de la justice et à un cadre de travail pour le rôle de l’opposition armée dans la Syrie post-Assad. L’idée est de préserver les structures de l’État syrien qui peuvent être maintenues le temps de préparer des réformes dans les secteurs qui ne peuvent pas attendre. A titre d’exemple, une bonne partie du système judiciaire syrien pourrait être conservé.

Le groupe a mis au point quelques propositions innovantes pour rendre moins chaotique la transition post-Assad. Un exemple cité par Heydemann était l’idée de brigades mobiles de contrôle judiciaire qui pourraient être déployées afin d’examiner rapidement et de libérer les détenus prisonniers du régime après sa chute.

Le projet a également essayé d’identifier les personnels du régime qui pourraient jouer un rôle utile dans la phase suivant immédiatement la chute d’Assad.

« Les Syriens qui travaillent à ce projet comprennent très bien qu’une transition ne consiste pas à effacer l’ensemble du cadre juridique et politique de la Syrie, » observe Heydemann. « Nous avons appris quantité de choses par les participants de sorte que nous pouvons vraiment commencer un travail de sélection très grossier. » ­[de ce qui doit subsister].

Le projet conduit par l’ISIP a soigneusement évité de travailler à l’éviction du pouvoir du régime d’Assad.

« Nous avons intentionnellement laissé de côté toute contribution directe au renversement du régime d’Assad, » déclare Heydemann. « Notre projet s’intitule ‘le jour d’après.’ Il y a d’autres groupes qui travaillent sur le jour d’avant. »

Le projet a été financé par le Département d’État, mais il a aussi reçu des subventions du ministère suisse des affaires étrangères ainsi que d’ONG de Norvège et des Pays-bas. L’USIP est partenaire de l’Institut Allemand des relations Internationales, c’est pourquoi toutes nos réunions se sont tenues à Berlin.

L’absence d’officiels de l’administration Obama à ces réunions, même en tant qu’observateurs, était délibérée.

Ces six derniers mois, quarante hauts responsables des diverses organisations de l’opposition syrienne se sont réunis discrètement sous la tutelle de l’U.S. Institute for Peace (USIP) pour étudier les modalités de mise en place d’un gouvernement post-Assad.

« C’est une situation où un rôle trop visible des Etats Unis aurait été extrêmement contre-productif. Il aurait donné au régime d’Assad et à [certains] des éléments de l’opposition une excuse pour délégitimer le processus », explique Heydemann.

Il dit aussi qu’aucune des organisations qui s’écartent des courants dominants de l’opposition n’a de relations avec le projet, bien que les participants supposent que les islamistes seront une composante significative de tout nouvel ordre politique syrien.

L’idée n’est pas de prédire si, comment et quand le régime d’Assad pourrait tomber, mais plutôt de faire tout ce qui est possible, le plus discrètement possible, pour se préparer à toute éventualité.

« L’effondrement du régime pose un ensemble de défis ; une transition négociée en pose d’autres. Même si nous ne sommes pas certains qu’une transition va se produire, il serait profondément irresponsable de ne pas se préparer à une transition », déclare Heydemann. « Nous donnons à l’opposition une opportunité pour qu’elle fasse la démonstration de sa capacité à entreprendre ce travail, ce qui est déjà très important. »

Josh Rogin
The Cable - Foreign Policy (USA), 20 juillet 2012.


Post scriptum

Cela ne fait que de confirmer ce que toute personne bien informée, perçoit : comment pendant que les uns (les stratèges militaires) travaillent sur le « jour d’avant », c’est-à-dire à la déstabilisation de la Syrie, d’autres travaillent sur le « jour d’après », c’est-à-dire la mise en place de forces à la solde de puissances extérieures que le peuple syrien n’a pas choisi.

Ce qui est stupéfiant est le fait de savoir que même un pays neutre comme la Suisse, qui ne fait pas partie de l’OTAN, prend parti pour la rébellion, participe de cette intervention étrangère illégale planifiée de longue date, en s’associant secrètement aux préparatifs de puissances engagées dans le renversement d’el-Assad, ce qui constitue une ingérence flagrante dans les affaires internes d’un Etat jouissant de la souveraineté et alors que cet Etat ne menace aucun autre Etat.

La Suisse ne peut ignorer que la majorité du peuple syrien soutien son gouvernement. Ce malgré, le ministère suisse des affaires étrangères a versé un montant de 60’000 francs pour ce projet initié par l’Institut américain pour la Paix (USIP) en collaboration avec la Fondation allemande Sciences et Politique (SWP). Ainsi, avec le plein soutien du parti socialiste, (le député Carlo Sommaruga a approuvé la participation suisse à ce projet, alors que le parti Union démocratique du centre l’a dénoncé) le gouvernement suisse a financé un projet qui participe de la déstabilisation de la Syrie, ce qui est contraire à sa neutralité. Un projet baptisé "le jour d’après" devant préparer l’après Bachar al-Assad, en réunissant les responsables d’une opposition non représentative du peuple syrien, et conduire à la publication d’un rapport rédigé par un Institut dépendant de l’administration d’Obama notamment.

(Silvia Cattori)